‹ Essai sur le jugement esthétiqueChapitre 12 sur 14 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Do «nblime dans le monde moral.

L'homme n'a pas besoin de chercher le sublime au dehors dans le spectacle des choses inanimées ; il le trouve aussi sans sortir de lui-même. « Les opposi- « tions des sentiments de la nature aux emportements « de la passion, ou à la sévérité du devoir, forment, « disait Corneille, dans Pâme des personnages tragi- « ques, de puissantes agitations, qui sont reçues de « l'auditeur avec plaisir. » {Discours du poème dramatique.) Le monde moral est donc encore plus fertile en émotions grandes et fortes, que peut l'être le monde physique lui-même.

L'idée du devoir semble, en effet, très propre à exciter l'admiration que provoque toujours le sublime. Toutefois, si cette idée n'était point soutenue et échauffée par le sentiment, d'abord elle aurait grand'peine à triompher des passions ; mais, si néanmoins elle y réussissait par ses seules forces, cette victoire remportée froidement n'obtiendrait aussi de nous qu'une approbation froide, sans peut-être nous émouvoir beaucoup. La loi morale, en effet, est la raison même avec ce qu'elle a de plus impérieux ; et quand elle prétend gouverner sans aucun aide, elle n'excite qu'un sentiment de soumission respectueuse, mêlé parfois même d'un secret déplaisir. Il faut que quelque autre chose

s'y ajoute, pour remuer notre âme. Par exemple, Léonidas s'est fait tuer aux Thermopyles. On peut ne voir dans cette noble action qu'une chose : l'ordre formel que sa conscience lui donnait, de mourir pour la Grèce. Alors on dira seulement qu'il fit bien. Et lui-même aurait sans doute répondu aux éloges et à l'admiration de tous, qu'il n'avait fait après tout, que son devoir. N'est-ce pas en effet avec cette modestie et cette simplicité que parlent d'ordinaire tous les héros du dévouement ? Mais si, sans penser uniquement à l'obligation morale qui s'imposait à lui, on considère surtout le courage avec lequel il sacrifia sa vie dans un élan d'enthousiasme, alors son action est sublime, parce qu'elle témoigne de sentiments supérieurs à ceux du commun des hommes. Ainsi l'idée pure du devoir arrêterait plutôt toute émotion esthétique ; ceux qui en sont possédés trouvent qu'on ne fait jamais trop pour elle, et approuvent simplement, au lieu d'admirer et de louer. Pour juger qu'une action est sublime, il faut rester, pour ainsi dire, dans le domaine de notre sensibilité, laquelle d'ailleurs est de deux sortes : l'une grossière et basse, qui n'admet que les plaisirs des sens ; l'autre, assez faible d'ordinaire et lâche pour le bien, mais qui se montre aussi parfois si forte et si courageuse. Ce contraste avait frappé Platon qui le symbolisa dans un mythe célèbre : l'âme est comme un char attelé de deux coursiers, un blanc et l'autre noir ; ils entraînent en sens contraire la raison qui doit les diriger ; l'un représente en effet les appétits matériels, et l'autre les instincts généreux de notre nature, et ces derniers l'emportent quelquefois, en dépit

des autres, et semblent alors mener Tâme tout seuls, sans que la raison ait à faire entendre ses commandements.

Néanmoins on peut dire, en général, que tout combat d'une passion, bonne ou mauvaise, contre la nature, peut produire chez ceux 'qui le contemplent, le sentiment du sublime. Aussi, les poètes, sans être toujours soucieux de ce qui est moral ou non, ne demandent que de « grands sujets qui remuent fortement les « passions, et en opposent l'impétuosité aux lois du « devoir ou aux tendresses du sang. » (Corneille, ib.) Et bien des choses, en effet, qui ne sauraient avoir l'excuse et Taveu de la raison, comme le suicide de Didon ou même de Caton d'Utique, nous inspirent toutefois, à les considérer humainement et non plus moralement, une véritable admiration. On souffre, d'abord, de la contrariété si grande qui se manifeste entre certains mouvements extraordinaires de l'âme, et ses sentiments les plus naturels ; cependant, comme elle s'élève par là bien au-dessus de ceux-ci, et fait preuve d'une force supérieure, on y goûte en même temps une jouissance vive et profonde. De là naît, •suivant une belle expression de Racine, « cette tristesse « majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie. » (Préface de Bérénice,)

I. — Si Ton examine parmi les divers mouvements de notre sensibilité, ceux qui semblent les plus propres à devenir sublimes, il faut noter d'abord l'enthousiasme, aussi bien celui du philosophe que du croyant. Platon a célébré cet amour qui ravit TAme loin des

choses terrestres dans le monde des idées ; et nul n'a mieux dépeint peut-être la dure contrainte qu'elle subit dans la prison du corps, et la joie avec laquelle elle s'en échappe au moins par la pensée. D'autre part, un chrétien, comme Polyeucte, se plaint amèrement aussi di) la servitude où les sens retiennent son âme, qui tend toujours à s'envoler vers Dieu.

Toutefois, la grandeur de ces sentiments n'émeut point tout le monde : la foule ressemble à cette servante de Thrace, dont parle Platon; elle trouve ridicule la passion du philosophe pour ce qu'elle regarde comme des chimères, et le raille et le bafoue. Les mo- (fueries n'ont point manqué non plus à Polyeucte, surtout de la part des sceptiques qui ne comprennent pas l'enthousiasme religieux. Ce sont là des choses, en effet, qui passent le bon sens du vulgaire, aussi bien que les raisonnements de quelques-uns. Certains esprits seulement en sont capables, par une élévation naturelle. L'émotion généreuse qu'ils ressentent alors a sa fln dans les idçes rationnelles d'infini et de perfection, qui lui donnent une raison d'être, et la justifient. Mais, sans ces idées supérieures, elle n'a plus d'objet et semble d'autant plus étrange qu'elle détache Tâme de choses réelles qui tombent sous le sens de tous, pour la perdre en apparence dans l'inconnu et peut-être dans le vide. Ainsi, les mêmes sentiments, parce qu'ils s'écartent du train ordinaire de notre nature, sont jugés tour à tour sublimes ou ridicules, selon qu'on en voit les causes et qu'on les approuve, ou qu'on les blâme et les méconnaît.

La même remarque peut se faire encore au sujet de

Tenthousiasme devenu passion din^able et aveugle, comme le fanatisme. L'âme est alors sous Tempire d'une idée à laquelle elle sacrifie tout, sans vouloir désormais entendre raison. Aussi Kant jugeait le fanatisme toujours ridicule, ('ependant, il ne l'est pas, semble-t-il, lorsqu'il s'empare d'un homme intelligent d'ailleurs, et qui met au service d'iuie cause peut-êtro mauvaise tout ce qu'il a d'activité et de feu dans Vàmo. Vue idée fausse l'occupe tout entier ; il ne voit rien en dehors d'elle, et son esprit reste enfermé pour ainsi dire dans un cercle étroit dont il ne sort plus; mais, dans ce cercle même, c'est merveille de le voir, à cause de l'agilité infinie qu'il y montre ; il fait encore illusion, et paraît n'avoir rien perdu de son étendue non plus que de sa force. Le fanatisme peut donc avoir chez quelques-uns une grandeur tra'gique, qui le rend sublime, tandis qu'au contraire, une foule ignorante et brutale, avec la même passion n'ayant pas la mèine intelligence, agissant d'instinct sans que la raison ait part à ce qu'elle fait, semble plutôt en proie à la frénésie, au délire, et tombe dans le grotesque.

Kant fait aussi remarquer avec justesse que tous ceux qui sont attachés à la loi morale, ne peuvent se défendre parfois d'un accès de misanthropie, en voyant les hommes manquer si souvent à leurs devoirs. Ce sentiment, qui vient d'un amour sincère de la vertu, honore ceux qui l'éprouvent, et cause toujours, quand on en est témoin, une certaine émotion qui élève l'àmê. Mais si quelqu'un déteste ses semblables sans raison, et seulement par méchanceté d'humeur, ce n'est plus qu'un hypocondre, dont on se moque ou que l'on plaint.

Alceste n'est pas loin du sublime parfois avec sa haine vigoureuse et son indignation contre le vice ; et, s'il fait rire le plus souvent, c'est parce qu'il cesse d'être raisonnable, et se laisse emporter au delà de ce que permet la vertu elle-même. Nouvelle preuve que toute passion, quand elle est, comme aurait dit Leibniz, accompagnée de lumière, a quelque chose de sublime ; elle devient ridicule seutement lorsqu'elle fait perdre à l'esprit toute lueur de bon sens.

D'une manière générale, l'ambition, la jalousie, la haine, la vengeance, et tous les mouvements qui supposent de la colère ou du courage, ne sont pas sans grandeur, à moins qu'ils ne se rencontrent dans un esprit médiocre. La colère du vieil Horace contre son fils parce qu'il a fui devant l'ennemi, ou celle d'Achille qu'on offense, nous transporte comme eux ; mais celle du matamore qui se fâche à tout propos, sans motif et comme par un besoin de tempérament, est grotesque aussi bien que son courage. La Cléopâtre de Corneille, Mathan et même Narcisse dans Racine, sans parler de Mithridate, lago surtout dans Shakespeare, sont des personnages au-dessus de l'humanité, à cause de leurs passions et en même temps à cause de l'intelligence extraordinaire que celles-ci font éclater en eux. Supprimez cette intelligence, en laissant subsister les mêmes passions, et vous aurez des âmes sottes, dont la sottise démesurément accrue devient d*un comique achevé.

Enfin l'amour est sublime, lorsqu'il va jusqu'à l'entier dévouement et au sacrifice de soi, et ne recule pas même devant la mort. Le patriotisme, toutes les affec-

tions de famille peuvent atteindre ce degré supérieur, aussi bien que l'amour proprement dit. Mais celui-ci est le plus capable de transformer l'âme: il lui donne, comme disait Pascal, une force et une flexibilité merveilleuses pour s'appliquer en même temps aux diverses parties aimables de ce qu'elle aime. L'amour si vif et si délicat de Monime, de Junie, et de tant d'autres dans Racine, s'élève souvent par là jusqu'au sublime. Toutefois cette passion n'échappe pas plus que les autres au ridicule, lorsqu'elle^ aveugle complètement l'esprit. Que de gaucheries et de sottises n'a-t-elle point fait commettre au plus galant homme ? Mais on se contente d'en sourire, et c'est encore elle dont on excuse le plus volontiers les travers.

IL — Au fond, l'état ordinaire de la plupart des hommes est une certaine médiocrité dans les sentiments et dans les pensées, en quoi consiste ce qu'on appelle le bon sens. Pour avoir du bon sens, disait Vauvenargues, il faut que la raison domine sur le sentiment (ce qui le modère d'une étrange façon), et l'expérience sur le raisonnement (alors celui-ci renonce à sa logique, et cède devant la banale réalité). Or les passions nous font sortir de cet état moyen, pour nous élever au-dessus, ou nous rabaisser bien au-dessous. Tantôt, en efi'et, elles fortifient la raison, tout en se l'assujettissant et la faisant servir à les satisfaire. Tantôt elles la frappent d'impuissance. Dans le premier cas, quoique la raison ne règne plus en maîtresse, elle agit encore néanmoins, et souvent même elle a, par l'eflfet de la passion, des vues plus profondes et de

plus grands desseins : on sent donc là toujours un esprit supérieur. Mais dans le second cas, l'âme est obsédée, pour ainsi dire, par une idée fixe, et n'a même plus la force de réfléchir aux meilleurs moyens de la réaliser ; elle reste dans une sorte de torpeur, et comme fascinée par un objet brillant. N'a-t-on point dit des personnages de Molière, que beaucoup étaient des maniaques ou des monomanes? Or un homme réduit à cet état, se trouve à l'égard des autres dans une infériorité réelle qui le rend ridicule.

De là vient que le contraste est la grande loi de l'art, et, par suite, celle du jugement esthétique. Déjà, à l'occasion du beau, on a remarqué qu'il fallait, pour que le plaisir fût complet, un balancement suivi d'un parfait équilibre entre nos facultés sensibles et intellectuelles ; l'esprit occupé de Tun et de Tautre côté à la fois, ne sait auquel s'arrêter et joue entre les deux. Dans le sublime, au contraire, comme aussi dans le comique, dans le ridicule et le grotesque, cet équilibre est rompu, soit parce que l'homme se trouve rabaissé au-dessous de lui-même, soit parce qu'il s'élève au-dessus. Tantôt, en effet, les sentiments naturels se taisent, malgré eux, devant un noble enthousiasme pour une idée, ou même devant une grande passion : alors le contraste est sublime. Peu importe que cette passion soit condamnée quelquefois par la morale ; elle n'en témoigne pas moins une grandeur et une force d'aine, peut-être plus voisine de la vertu que la fiiiblesse du vulgaire : n'a-t-on pas dit qu'il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts ? Mais tantôt aussi, les sentiments naturels reprennent

leurs droits, au moins dans Tesprit du spectateur, à la vue d'une passion qui fait tomber Thomme au-dessous du niveau commun, et le rend sot et bête, même avec quelque reste dlntelligence : alors le contraste devient grotesque.

C'est pourquoi le même ton peut se retrouver parfois chez certains personnages de drame ou de comédie. L'ironie semble naturelle, lorsque la supériorité moral© se trouve en présence d'une âme basse et l'écrase, ou bien encore une supériorité d'intelligence et de courage en face de petits esprits et même d'esprits ordinaires qui paraissent petits en comparaison. Mais se moquer de la sorte n'est donné qu'à quelques-uns, tandis que tout le monde, au contraire, peut rire des passions qui font perdre à un homme le libre usage de ses facultés, parce qu'on n'a pas besoin de se hausser alors pour se sentir supérieur à lui : il suffit qu'on reste dans le sens commun, dont il s'écarte à chaque pas si malencontreusement. Celui qui surpasse véritablement les autres sourit seulement de leurs imperfections ; mais l'homme ordinaire rit franchement à son tour de ce qui, pouvant le valoir, ne le vaut pas. Dans les deux cas, la cause de la raillerie est la même : le sublime est fondé sur un contraste entre ce qui.étaitdéjà bon, et ce qui est meilleur encore ; le comique, sur un contraste également entre ce qui est bon, et ce qui se trouve tout à coup notablement inférieur et moins bon. — La différence de qualité est donc ici la chose essentielle, et M. Bain lui-même l'a reconnu, quoique sa philosophie, semble-t-il, ne lui permît guère de l'admettre. « L'oc- « casion du rire, dit-il, c'est la dégradation d'une per-

« sonne ou d'un intérêt ayant de la dignité, dans des « circonstances qui n'excitent pas quelque émotion

« plus forte Le risible naît lorsque quelque chose

« qu'on respectait avant, est présenté comme médiocre

« ou vil » {Émotions et Volonté, c. XIV, § 38,

39, 40.) Pascal exprimait la même pensée, lorsqu'il nous montrait au sermon un grave magistrat, qui ne peut s'empêcher de rire en voyant apparaître en chaire un homme mal rasé, avec un tour de visage bizarre. Mais ce grave magistrat devient lui-même ridicule ; et nous rions de lui comme il rit du prédicateur, et pour les mêmes raisons : sa gaîté subite ne s'accorde pas plus avec le maintien qu'il avait pris d'abord, que le visage barbouillé de l'orateur avec la sublimité du sujet qu'il annonce.

Si le sublime et le ridicule ont ce même caractère, qu'ils reposent l'un et l'autre sur un contraste, on comprend qu'il puissent quelquefois se confondre. Et de fait on a parodié, sans grand'peine, les drames de Victor Hugo, certains passages des tragédies de Corneille, et même la poésie épique de Virgile et d'Homère. Il suffit de conserver le même langage et les mêmes sentiments, en les transportant à des objets vulgaires, tandis qu'ils ne convenaient qu'aux plus grandes choses^ Le sublime a sa source dans une émotion ou une passion élevée qui triomphe des sentiments ordinaires de notre nature; mais il faut que cette passion élevée s'appuie sur une idée, et qu'elle se trouve dans une âme grande et forte. Supposons que l'on refuse de voir cette grandeur d'âme et cette idée qui soutiennent la passion, celle-ci

apparaît seule avec ses effets qui semblent alors sans cause et sans but, et tout à fait contraires à ce que la nature fait en nous journellement ; Ton voit combien il est aisé de les tourner en ridicule. Ainsi Méphisto se moque de Faust et de ses élans passionnés vers un idéal, invisible pour lui ; il affecte de se croire supérieur, à cause de son imperturbable sang-froid, et de rester l'homme sérieux et intelligent, qui garde toute sa liberté d'esprit, en face d'un pauvre fou que la passion égare.

III. — Il n'est pas difficile après cela d'expliquer la loi des contrastes et ses effets esthétiques par le vif sentiment de liberté qu'elle excite en nous. La passion affranchit manifestement l'homme, lorsqu'elle a pour objet le devoir, ou quelque grande idée. Non seulement elle le délivre de la servitude du corps, mais elle le détache en quelque sorte aussi de lui-même, au point qu'il se dévoue tout entier à des intérêts supérieurs. C'est même en cela que consiste la liberté morale, celle que toute âme devrait avoir, et dont presque tous nous restons si éloignés. Mais il y a comme une joie saine et fortifiante à se la représenter, même en imagination, et qui nous paie amplement de tous les déplaisirs que notre amour-propre ressent à être sacrifié. — Qu'on ne pense point, d'ailleurs, que pour se rendre libre, l'homme doive repousser le secours de toute passicfti. La nature ne nous donne pas à notre naissance la liberté parfaite; mais elle nous prépare à l'acquérir, soit en nous mettant dans l'âme la passion du bien, soit seulement une inclina-

tion à Taimer eu dépit de tant d'autres amours qui s'y opposent. Pourquoi ne voudrions-nous pas de cette aide ? La nature commence en nous beaucoup de choses qu'elle nous laisse le soin d'achever. Ne pas profiter de ces commencements, qui sont comme des fondations toutes prêtes, pour élever quelque édifice solide, ce serait vouloir bâtir en Tair et dans le vide. Sans l'appui des bons sentiments, qui oserait prétendre que la liberté de l'âme pourrait longtemps se soutenir ?

Quant aux passions qui n'ont point un caractère moral, mais qui laissent encore subsister pleine et entière la vigueur de l'âme, et qui l'augmentent, comme l'ambition et l'amour, elles nous donnent d'autant plus le sentiment de notre liberté, qu'elles paraissent élever l'homme non seulement au-dessus des intérêts vulgaires, mais parfois au-dessus de la raison même. Lorsque certains personnages, emportés par la passion, se rendent un moment supérieurs à toutes les lois divines et humaines, si la conscience proteste au fond et se révolte, je ne sais quel secret plaisir naît aussi en nous de voir notre nature capabl^e d'un tel eflfbrt. La liberté, en effet, n'apparaît pas toujours comme une soumission volontaire à la seule raison ; mais on prétend être libre jusqu'à s'affranchir même de la raison. Notre âme, indocile et fière, ennemie de toute contrainte, ne se contente pas à moins, et croit faire montre de sa force, en secouant toute espèce de joug, et en affectant une absolue indépendance.

Mais celle-ci n'est qu'apparente, et l'on ne triomphe de la raison, qu'en se faisant l'esclave de quelque

passion. Tel est Thomme, en effet: la liberté complète qu'il rêve parfois, est un non-sens pour lui ; il faut choisir entre l'empire honorable de la raison, qui d'ailleurs le délivre de tout le reste, et la tyrannie honteuse d'une passion. A moins qu'il ne préfère encore vivre sans règle ni loi, jouissant de tous les plaisirs à sa fantaisie^ et promenant au hasard ses vagues désirs, comme si cette inconstance n'était pas une passion d'un autre genre, et la liberté qui l'accompagne, un véritable égarement, semblable à celui de l'enfant « qui se croit libre, lorsqu'échappé « à son conducteur, il court deçà et delà, sans savoir « où il veut aller, » (Bossuet, Traité de la concupiscence). Mais ce sont là des vérités dont la réflexion morale peut seule nous convaincre, et le sentiment esthétique, moins difficile et moins scrupuleux, se contente fort bien d'une apparence de liberté. C'est pourquoi les esprits légers, qui voltigent capricieusement d'un objet à l'autre, sans s'arrêter à aucun, ont pour lui tant d'attrait. Et si parfois quelque passion violente s'empare d'une âme et l'élève au-dessus de la médiocrité de notre nature dont elle semble la délivrer, nous ne pouvons nous empêcher un moment de l'admirer et de la déclarer sublime.

Mais la passion ne laisse pas toujours les forces de l'esprit dans leur intégrité, même à condition qu'elles ne seront employées qu'à la satisfaire. Le plus souvent elle les épuise, et rend l'esprit comme imbécile. Possédé par elle, l'homme agit en enfant, pour ne pas dire en bête. L'enfant est tout entier à la sensation présente, et ne voit les choses que comme elles l'im-

pressionnent, incapable encore de réfléchir et de raisonner ; il ne s'arrête pas non plus dans ses mouvements instinctifs, et va jaisqu'au bout, sans regarder à droite ou à gauche, ni derrière lui. L'homme passionné va de même où sa passion le pousse ; il ressemble à un automate ou à une machine, répétant toujours les mômes actions, sans y rien changer, et poussant quelquefois à Textrême l'habileté et la ruse pour une chose unique. Il a perdu cet « instrument universel, « qui devait lui servir en toutes sortes de rencontres, » c'est-à-dire la raison ; ou du moins elle est sous le charme d'un objet particulier qui l'attire uniquement, et lui ôte toute liberté de se porter ailleurs. Encore ne le considère-t-elle pas tout entier, mais seulement du côté qui flatte, si bien qu'elle est complètement dominée par lui, au lieu qu'elle devrait le regarder de haut, et bien d'autres objets encore, pour les examiner tous avec indépendance. C'est ainsi qu'en use l'homme qui maintient son esprit dans un état paisible, sans passion violente; il conserve toujours le libre usage de sa raison, et se trouve par là même supérieur à ceux que la passion entraîne par une . espèce de manie dont ils ne sont pas les maîtres, et qui en deviennent ridicules, quand ils ne font pas pitié.

Ainsi, toujours les jugements esthétiques s'expliquent par un profond sentiment de notre liberté. Déjà le beau, en mettant l'accord et l'harmonie entre nos deux facultés de connaître, affranchissait l'âme et de l'une et de l'autre, et, lui ôtant le sentiment de toute contrainte, lui donnait au moins l'illusion de se sentir libre. Avec le sublime, on fait un pas de plus : cette

liberté se détermine dans le sens de la moralité. Non pas qu'elle devienne toujours vraiment morale : il suffit que les résistances de notre nature soient vaincueii par une force plus grande et qui nous est naturelle aussi. Par suite, si nous souffrons un peu d'une part, de l'autre nous jouissons de notre supériorité ; nous sommes élevés au-dessus de notre être physique par des sentiments qui nous sont propres, et qui, se dégageant de la foule des autres, attestent en nous l'homme avec sa grandeur en même temps que ses faiblesses.

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