CHAPITRE II
Association des Idées.
De nos jours, les partisans de Tempirisme ont cru trouver Torigine de bien des choses jusque-là inexplicables, dans une opération de Tesprit, mieux connue et plus profondément analysée, Vassociation des idées. Nous donnera-t-elle, toutefois, ce qui caractérise précisément le plaisir esthétique, à savoir un détachement parfait de tout intérêt, sensible, intellectuel, ou moral? Le principe même de la doctrine, qui est l'utilité de l'individu, au sens le plus matériel du mot, s'oppose, semble-t-il à toute explication d'un tel caractère. Néanmoins, en morale, où le désintéressement tient une place encore plus importante, l'empirisme n'a pas reculé devant la difficulté de l'expliquer, au moyen de l'association des idées. Voyons jusqu'à quel point il y réussit et si ses arguments ne pourraient servir en même temps pour le sentiment du beau.
I. — La morale doit avoir pour effet de remplacer, à l'aide de la seule expérience, certaines associations d'idées, les plus naturelles, d'ailleurs, et les plus fréquentes, par d'autres d'un genre tout diflférent. Un vif plaisir des sens se trouve attaché à telle ou telle action ; mais celle-ci a des suites fâcheuses pour les autres et pour nous-mêmes , Il faut donc d'abord
séparer d'elle l'idée du plaisir présent, puis l'associer à ridée d'un dommage futur, dont nous souffrirons. D'autre part, certaines actions nous sont très pénibles a accomplir ; mais elles importent à la société tout entière. C'est pourquoi nous en écarterons avec soin toute idée de désagrément personnel, pour y joindre, s'il est possible, une idée de bien-être et de plaisir. Deux choses paraissent donc nécessaires ; rompre une première association, puis en établir une autre, tout opposée. — Mais, de même que l'expérience nous a fait sentir d'abord par la jouissance actuelle, que» certaines choses sont agréables, c'est l'expérience encore qui nous apprend bientôt que ces mêmes choses ne peuvent que nous faire mal dans la suite. Elle nous abuse donc la première fois, pour nous détromper après et même assez durement. On conçoit qu'elle puisse nous habituer de la sorte à fuîr à la fin certaines choses vers lesquelles nous étions attirés d'abord ; n'est-ce pas ainsi que nous dressons nousmêmes les animaux à coups de bâton ? Nous serons donc prudents désormais dans notre conduite, puisqu'ir le faut bien; mais nous le serons, comme on dit, à notre corps défendant. On se résigne à une privation actuelle ou même à une souffrance, dans la crainte d'un mal qui serait pire.
Mais ce n'est pas assez de détruire l'association primitive entre bon nombre d'actions et les jouissances tout égoïstes qu'elles procurent ; il faut ensuite attacher l'idée de plaisir à des actions vraiment utiles et profitables aux autres hommes. Qu'importe, en effet, que je ne fasse plus le mal, si je n'ai point
d'ardeur pour le bien ? Or, je ne m'occuperai du bien de tous, que si je suis convaincu d'abord que mon intérêt même l'exige, et que, tout compte fait, travailler pour autrui, est encore le meilleur moyen d'assurer mon bonheur propre. Avec cette idée, semble-t-il, on acceptera sans trop de peine la plupart des sacrifices, qn ne craindra plus de se dévouer.
Mais ces conséquences ne sont point d'accord avec la réalité. Stuart Mill reconnaît lui-même que la recherche exclusive du bonheur personnel est précisément ce qui nous empêche le plus d'être heureux. Chacun tend sans doute vers ce but ; mais il ne faut pas l'avoir toujours devant les yeux, si l'on veut regarder encore avec plaisir les choses qui s'offrent à nous dans la vie. Tâchons plutôt de nous attacher à ces dernières et de les aimer pour elles-mêmes, sans nous deiîiander au préalable si elles nous seront vraiment utiles. Laissons-nous aller parfois à la spontanéité de notre nature : la réflexion égoïste ne sert trop souvent qu'à corrompre nos plaisirs.
Ainsi, lorsqu'un homme sait que telles choses importent au bien-être de tous, et, par un contre-coup nécessaire, à celui de chacun et au sien en particulier, et que précisément pour cela il «s'intéresse à ces choses et s'en occupe, il doit oublier ensuite, s'il le peut, cette raison déterminante et travailler au bonheur d'autrui, comme si le sien n'était nullement en cause; il le doit, dis-je, s'il veut goûter un vrai plaisir. Le résultat de sa science est de lui faire regretter son ignorance primitive, qui lui permettait d'agir quelquefois dans l'intérêt des autres, sans
savoir si son action lui profiterait à lui-même et sans y songer aussi : au moins alors il pouvait être heureux. Voilà donc le désintéressement reconnu comme une condition du bonheur ! Notre intérêt même exige que nous soyons désintéressés, et. il faut tâcher de le redevenir, s*il est possible, ne fût-ce que par intérêt !
Tel est le raffinement suprême de l'empirisme pour expliquer la vertu : se tromper et se duper soi-même. Mais qui ne voit que l'égoïsme est seulement dissimulé ? Il subsiste toujours et, lorsque je tente de me le cacher à moi-même, c'est encore lui seul qui me conseille cette tentative contradictoire.
L'utilité de chacun et de. tous peut expliquer, à la rigueur, que la science existe, à cause de ses applications ; que la morale existe, pour que les hommes ne s'entre-dévorent point. Et encore, la science que l'empirisme conçoit, peu solide dans ses fondements, laisse toujours place au doute ; et la morale utilitaire ne met aussi dans les relations humaines qu'une apparence de justice et de charité, avec l'égoïsme au fond des cœurs. Mais le sentiment esthétique, en quoi peut-il avoir quelque utilité? Ce qui le caractérise, c'est qu'il n'est attaché ni à la satisfaction d'un besoin physique, ni à la conservation de l'espèce ou au maintien des sociétés. Le beau disparaîtrait du monde, que tout le reste, semble-t-il, pourrait encore subsister. Or, l'association des idées, comme l'entend l'empirisme, ne saurait faire sortir l'homme de son intérêt personnel ; toujours il y revient, lors même qu'il semble le plus près de s'en dégager. Mais ce désintéressement absolu, si nécessaire à la morale,
quoique si rare chez les hommes, ne se trouve-t-il pas naturellement dans le plaisir esthétique, tel que le premier venu peut le ressentir ? C'est même une chose commune ici et dont on ne songe pas non plus à s'étonner. Comment en rendre compte avec une doctrine dont les plus grands eflforts n'aboutissent même pas à déguiser Pégoïsme sous un masque trompeur de désintéressement?
IL — Quoique l'association des idées ne puisse expliquer en général le désintéressement, examinons si néanmoins elle n'intervient pas pour une certaine part dans le plaisir esthétique. M. H. Spencer a soutenu cette thèse et il apporte de nombreux exemples à l'appui. Certaines couleurs, comme le rouge, le bleu, le vert, outre leur agrément particulier, nous rappellent aussi, plus ou moins confusément, l'éclat des fleurs et la splendeur du ciel, dans les belles journées de printemps : de là cet attrait qu'elles ont pour nous. L'odeur du foin même plairait moins sans tous les souvenirs champêtres qu'elle réveille. < Le parfum « du musc et du bois de santal, si délicieux qu'il soit, « n'excite en aucune façon, le sentiment vague, si « romanesque et si poétique, qu'excite le parfum du lis € des vallées. » D'autre part, la grâce des mouvements a pour nous tant de charme, principalement parce que nous l'avons admirée chez des personnes aimables, qui nous plaisaient à d'autres titres et avec qui nous nous sommes rencontrés dans des fêtes. Les chefsd'œuvre même de l'art, on les a vus souvent en telle circonstance qui marque dans la vie et dont on se
souvient toujours avec un vif plaisir. Ainsi le sentiment esthétique devient de plus en plus complexe chez la plupart, grâce aux ressources de l'association des idées. (Cf. H. Spencer, Principes de Psychologie ^B^^^b^vtie, c. IX. P. c. Trad. Burdeau, t. II, p. 672, 3, 676, 7.)
Déjà Montesquieu avait observé ce fait : « Souvent, « dit-il, notre âme se compose elle-même des raisons « de plaisir, et elle y réussit surtout par les liaisons « qu'elle met aux choses. Les gens délicats sont ceux « qui à chaque idée ou à chaque goût joignent beau- « coup d'idées ou beaucoup de goûts accessoires... « Polyxène et Apicius portaient à la table bien des « sensations inconnues à nous autres mangeurs vula gaires ; et ceux qui jugent avec goût des ouvrages « d'esprit ont et se sont fait une infinité de sensations « que les autres hommes n'ont pas. » (Essai sur le goût.)
Toutefois il faudrait d'abord déterminer la nature de ces sentiments accessoires : ou bien ce sont euxmêmes des plaisirs esthétiques, ou bien ce sont d'autres plaisirs tout différents. Dans ce dernier cas, l'émotion qu'on ressent à la vue d'un chef-d'œuvre se trouve accrue sans doute ; mais elle n'est plus le sentinient du beau dans toute sa pureté. Telle peinture, par exemple, rappelle un voyage qu'on a fait en Espagne ou en Italie, une conversation qu'on a eue jadis au musée avec un ami; ou bien encore telle poésie plaît peut-être parce qu'elle exprime des passions qu'on a ressenties soi-même. Mais, remarquons-le, un ouvrage médiocre pourrait avoir le même privilège à nos yeux ; donc la beauté n'est pour rien dans
le sentiment que nous éprouvons alors. La Bruyère n'explique-t-il pas le succès persistant de certaines tragédies de Corneille, par l'engoûment de « quelques « vieillards qui, touchés indifféremment de tout ce qui « rappelle leurs premières années, n'aiment peut-être « dans Œdipe que le souvenir de leur jeunesse. » — S'il s'agit cependant d'un chef-d'œuvre, peut-être en ce cas le goûte-t-on beaucoup moins pour ses qualités propres, qu'à cause de tant de choses auxquelles il fait songer ; celles-ci envahissent, pour ainsi dire, l'esprit, qui se complaît dans des pensées assez étrangères en elles-mêmes à l'objet qui les a suggérées. N'est-ce point là, par suite, un plaisir tout à fait intime et personnel ? Comment exiger d'un indifférent qu'il le partage ? Et si des raisons de ce genre vont parfois jusqu'à faire trouver de la beauté quelque part, elles sont trop particulières à chacun, pour qu'on puisse fon- • der sur elles un jugement que tou^t le monde approuve. Mais M. H. Spencer veut sans doute parler de ces associations d'idées qui sont dans tous les esprits, parce qu'elles viennent en effet de l'expérience commune. Telle est, par exemple, la joie que tout le monde a éprouvée au retour du printemps et qui se fait sentir confii^sément encore à la vue de certaines couleurs. Mais ou bien on n'a là qu'une sensation de bien-être physique, qui se produit chez tous les êtres animés, quand de nouveau le soleil les réchauffe et les égaie ; or le sentimexit de la beauté est autre chose que cette jouissance qui ne regarde que le corps ; ou bien, ce qui platt au printemps, c*est la beauté même qui reparait alors dans toute la nature ; et si plus tard ce senti-
ment contribue à augmenter certains plaisirs esthétiques, nous n'en serons point surpris : n'en est-il pas un déjà lui-même ? Quant aux fêtes dont le souvenir se joint ensuite à tant d'objets pour les rendre beaux, nous dit-on, l'agrément qu'elles procurent à chacun tient quelquefois aux circonstances où il se trouvait, et n'a point de rapport par conséquent avec le sentiment de la beauté ; quelquefois aussi ces bals, ces concerts composent par eux-mêmes un spectacle bien fait pour plaire aux yeux ; mais ce qu'on ressent alors est déjà le plaisir esthétique.
L'association des idées ne peut donc rien, toute seule, pour rendre compte des jouissances esthétiques. Elle s'empare, en eflfet, d'éléments qu'elle trouve tout préparés, et, par un mécanisme ^nécessaire, elle les met dans un certain ordre, mais sans rien changer pour cela à leur nature. Ils conservent dans toutes les combinaisons nouvelles leurs qualités primitives. Par conséquent, ou bien les plaisirs d'autrefois qui se réveillent en nous et se joignent à l'émotion présente, sont étrangers au sentiment du beau, et alors ils ne font que le gâter et le corrompre. Par quel miracle, en eflfet, pourraient-ils tout à coup devenir autres qu'ils ne sont, et prendre un caractère qu'ils n'avaient pas à l'origine ? Ou bien ils ont eu déjà la beauté même pour cause, et alors ce n'est pas leur association actuelle qui en fait des plaisirs esthétiques, puisque par leur nature propre ils l'ont toujours été.
III. — M. A, Bain, dans son livre sur les émotions et la volonté, a écrit un chapitre des émotions esthé-
tiques. II les distingue nettement de toutes les autres : « Leurs objets, dit-il, ne répondent plus à des « nécessités de notre nature ; rien de désagréable ne « les accompagne ; enfin on peut en jouir sans exci-
« ter Tenvie ou la jalousie de personne » C'est
reconnaître que le plaisir que ces objets procurent n'est plus la satisfaction de tel et tel besoin ou intérêt particulier, et qu'il est susceptible d'être universellement partagé. (Cf. trad. Lemonnier, c. XIV, §§ 1, 2 et 3.)
Puis M. Bain analyse les émotions esthétiques qui nous viennent de l'ouïe et de la vue. Il y trouve trois éléments : un plaisir relatif aux sens et à la structure de leurs organes ; un autre, qui est produit par une certaine perception de l'unité dans la variété ; un troisième enfin, le plus important de tous, que donne l'expression même de tel ou tel sentiment au moyen de sons ou de couleurs. Autant dire qu'il y a dans la jouissance de la beauté quelque chose de purement sensible, d'intellectuel et de moral tout ensemble.
Notre oreille est ainsi faite que certains sons nous font éprouver une sensation particulièrement agréable. Les savants ont découvert que chacun d'eux est un composé de sons élémentaires et qu'il implique déjà harmonie. « Toute note musicale est faite d'une suc- « cession de battements égaux en durée. » Plusieurs notes peuvent aussi former ensemble un accord ; et les meilleurs sont ceux où l'on retrouve les rapports les plus simples.
La science constate des choses analogues dans les couleurs. Trois d'entre elles, le rouge, le jaune et le
bleu, composent une sorte d'harmonie pour l'œil, et cette harmonie peut résulter encore de deux couleurs seulement, à condition que Tune soit un mélange de celles qui manquent ; ainsi le rouge s'accorde avec le vert, qui n'est que du jaune et du bleu mélangés. Alors seulement notre œil est dans un état d'équilibre et de repos. Mais si deux couleurs ne se complètent pas l'une l'autre pour correspondre aux trois teintes fondamentales, on éprouve vite dans certains muscles distendus une sensation de gêne et de fatigue. Les plaisirs primitifs de la vue s'expliqueraient ainsi par un soulagement des organes qui ont moins de travail à fournir dans certaines perceptions. Si l'on demande ensuite pourquoi celles-ci [et non pas d'autres nous plaisent particulièremeat, la seule réponse esjt que nos yeux, comme tout à l'heure nos oreilles, ont une conformation naturelle qui les dispose à percevoir de la sorte avec une plus grande facilité. (Cf. §§ 7, 12 et 16.) A ces premiers plaisirs, tout sensuels, dit M. Bain, se joittt bientôt la jouissance intellectuelle que donne l'unité dans la variété. Par là, en effet, l'esprit se trouve soulagé dans son travail de compréhension. La façon dont les différentes notes se suivent, réparties dans des intervalles de temps toujours les mêmes et qu'elles remplissent suivant certaines règles, pour composer chaque phrase musicale, la façon dont plusieurs peuvent se combiner en accords harmoniques, tout cela est devenu l'objet d'une science véritable, qui établit des lois aussi rigoureuses que pas une ailleurs. De même dans toute forme visible qui plaît, il y a des proportions, quoique plus secrètes. Et M. Bain
mentionne de récentes tentatives pour réduire la tête humaine et ses principales divisions à des figures géométriques, ellipse, cercle et angles diversement agencés, le tout offrant aussi les rapports les plus simples. Mais il ajoute aussitôt avec raison : « Le sen- « timent agréable que fait naître la proportion dans « Pesprit du spectateur n'est pas le sentiment de la «r proportion d'angles imaginaires. On ne peut suppose ser que l'esprit, en jugeant une figure, construise « un diagramme idéal et jouisse de la présente mélodie « des angles. Ce que l'œil juge doit mieux que cela a rentrer dans la catégorie des choses qu'il juge « habituellement ; la profonde mélodie des angles ne « peut être acceptée que comme un équivalent mathé- « matique de quelque charme plus apparent qu'on « oublie d'expliquer. » Qu'on se garde donc bien d'exagérer l'importance de l'élément intellectuel dans toute émotion esthétique. Il ne s'agit que du simple soulagement que l'esprit éprouve à contempler des objets qui ont une certaine régularité, et non pas de la connaissance exacte et réfléchie que la science s'efforce ensuite de nous* en donner. (Cf. §§ 10, 13, 17 et 18 avec la note, p. 232, 3.)
Enfin M. Bain étudie l'expression des beaux objets. « La musique imite les sons de la voix humaine, qui « sont les signes les plus flexibles et les plus expressifs ft du sentiment. » L'élévation, l'intensité, le timbre même des notes, les intervalles, la durée et la vitesse, le passage d'un ton à un autre, prennent ainsi un sens pour nous, par association avec nos états intérieurs. Quant aux couleurs, quelques-unes expriment
la santé, la jeunesse, la joie. Mais M. Bain étudie plutôt les lignes et les contours, puis les dimensions. La ligne droite, qui suppose toujours gêne et contrainte pour la tracer, est déplaisante même en idée ; la courbe, au contraire, plus aisée dans son allure, plaît aussi davantage. Quant aux dimensions, la hauteur est la plus intéressante parce qu'elle triomphe de l'universelle attraction vers la terre. Une certaine force est nécessaire, pour maintenir, en dépit de celle-ci, un corps debout. Cette force, nous Tavons en nous-mêmes, et elle nous plaît également dans les choses. Elle requiert néanmoins une base d'autant plus large que l'œuvre d'art s'élève davantage ; sans quoi, celle-ci paraît tomber. Nous aimons les pyramides d'Egypte dont la stabilité est en effet si bien assurée. Mais nous aimons mieux les obélisques qui se dressent sans un aussi vaste support, et encore mieux la svelte colonnette qui monte aussi plus haut, quoique soutenue sur une base plus étroite. M. Bain retrouve toujours dans ces différentes émotions le même sentiment sympathique d'une puissance qui se manifeste sans effort pénible, en toute sécurité. Mais il distingue entre la manifestation brute, en* quelque sorte, de cette puissance et d'autres manifestations plus raffinées, où les mêmes effets sont produits par des moyens plus simples. Que de matériaux inutiles dans de larges assises, beaucoup trop solides pour ce qu'elles ont à porter ! Ne pouvait-on réussir aussi bien avec moins de dépense ? Et c'eût été la preuve certaine d'un plus grand pouvoir, puisque avec un travail moindre il eût produit davantage. De là pour nous, spectateurs, un
agréable soulagement, comme si par la pensée nous peinions nous-mêmes, autant que l'artiste et l'ouvrier qui avaient à édifier tel monument. (Cf. §§ 9, 14 et 15, 19, 20, 21, 22, 23 et 24.)
Ainsi l'explication est la même, dans tous les cas que M. Bain examine : les éléments divers, dont se compose le plaisir esthétique, viennent toujours d'un soulagement éprouvé soit dans les impressions musculaires, soit dans les opérations de l'esprit, soit dans cette action au moins idéale par laquelle notre pouvoir, éveillé par sympathie, tend à accomplir quelque chose au dehors. En tout nous sommes ennemis du travail et de la peine ; et ce qui diminue celle-ci en facilitant celui-là ne peut manquer de plaire à tous les hommes universellement. (Cf. § 25.)
Dans cette théorie, il faut reconnaître d'abord la justesse des premières observations. Si certaines notes et couleurs nous sont agréables naturellement, cela tient sans doute à la structure particulière de nos yeux et de nos oreilles. Encore a-t-il fallu cependant remarquer ces accords et ces harmonies, et les démêler dans la foule des sensations de même genre. Les choses qui peuvent faire beaucoup de mal ou beaucoup de bien à l'organisme, sont vite connues et comme par instinct; les nécessités de la vie matérielle l'exigent ainsi. Mais ne fâut-il pas de l'intelligence déjà pour distinguer ce qui n'ia plus un rapport direct avec nos besoins ? Songeons à la multitude d'impressions diverses qui arrivent à l'œil ou à l'oreille ? Celles qui pouvaient plaire se sont-elles séparées des,autres, toutes seules et par une sorte de sélection naturelle ; ou bien
n'ont-elles pas attiré l'attention de l'esprit, toujours prêt à se porter vers ce qui lui agrée, et qui les a remarquées, pour y revenir ensuite avec complaisance ? Il y a plus de travail, et plus intellectuel qu'on ne pense, dans la première aperception du moindre rapport.
Quant au plaisir proprement intellectuel, cette fois, qui vient de l'unité trouvée dans la variété, voyons comment peuvent l'expliquer des empiriques. Pour eux, il ne consiste que dans le soulagement qu'éprouve l'esprit, lorsque, des choses diverses agissant sur lui, un* certain ordre se rencontre néanmoins en elles, qui permet de les retenir plus facilement. S'agit-il de sensations successives, on s'en souvient et on les relie avec moins de peine, si quelque unité y règne ; faut-il parcourir les différentes parties d'un même objet, une certaine ressemblance entre elles aide beaucoup le mouvement de la pensée qui va de l'une à l'autre. — Mais, s'il est vrai, comme on paraît le croire, que l'homme ait tant horreur du travail et de la peine, que s'avise-til même de penser ? Ce n'est point là, en effet, une nécessité de notre organisme, et celui-ci a assez fait, ce semble, quand il a répondu, avec ou sans conscience, aux excitations du dehors par des mouvements appropriés. Quant à cette réaction d'un autre ordre, je veux dire la pensée, n'exige-t-elle pas un ressort supérieur, qui par lui-même est toujours tendu et se débande au moindre choc ? Sans quoi, les impressions des choses pourraient s'accumuler indéfiniment sur nos organes, sans que nous fassions rien pour les saisir et les comprendrCi Ou si quelquefois l'esprit
sortait de sa nonchalance et consentait à s'exercer enfin, ce' serait toujours le moins possible, et il reculerait devant toute perception un peu composée. Singulières conséquences, et qui surprennent ; pourtant elles se déduisent des principes mêmes de l'empirisme. Si Ton imagine Tesprit complètement passif à l'origine, propre à recevoir seulement les impressions des choses, en vain le supposera-t-on, par je ne sais quel miracle, capable à un moment donné de comprendre et d'agir, il se ressentira toujours de sa torpeur et de son inertie primitive.
Au contraire, s'il a (ce que n'admettent point les empiriques) son existence et son activité propre, s'il est la pensée même ne demandant qu'à s'exercer selon sa nature et ses lois, on s'explique alors sa joie à trouver de Tunité dans la variété des choses. Par là, en eflfet, se présentent à lui des objets qui lui sont conformes, et il en éprouve une émotion analogue, si Ton peut dire, à la jouissance physique de respirer un air pur et de se nourrir d'aliments sains. Il lui faut d*abord multiplicité et diversité, car il ne saurait penser à vide. Mais aussi les choses resteraient à jamais inintelligibles, si elles n'étaient que multiples et diverses. L'esprit cherche en elles des ressemblances, pour réunir à part, dans un même groupe, tout ce qui a quelques traits communs et n'en former qu'un seul objet. N'allons pas croire que la ressemblance réelle de plusieurs choses au dehors suffise à faire se joindre leurs idées dans l'esprit, comme l'affinité rapproche et combine certaines substances d'ailleurs assez différentes l'une de l'autre. L'esprit ne serait-il par hasard
que le récipient où s'accomplit toute seule; sans qu'il ait à intervenir, cette combinaison d'un nouveau genre ? On s'est beaucoup raillé, et avec raison, des qualités occultes du moyen âge. Mais n'est-ce pas les ressusciter que d'attribuer une vertu si grande à la ressemblance? Celle-ci pourtant n'existe pour nous que du jour où l'esprit l'a remarquée après bien des observations et des comparaisons. Et s'il s'en réjouit alors, c'est qu'il a trouvé enfin ce qu'il cherchait, ce dont il avait besoin pour comprendre, c'est-à-dire pour classer et ranger les choses d'une manière intelligible (1). Un pressentiment secret de l'ordre qui règne dans l'univers, du plan en vertu duquel les mêmes formes spécifiques, aussi bien dans les corps bruts que chez les plantes et les animaux, se reproduisent sans cesse dans la nature, offrant à la pensée sinon toujours les mêmes objets, au moins toujours une certaine fixité et immutabilité dans les changements eux-mêmes, la finalité enfin dirige l'esprit dans cette recherche des ressemblances, lui en fait, on peut le dire, une nécessité intellectuelle, en l'assurant d'ailleurs à l'avance qu'il ne cherchera pas en vain. C'est pourquoi le plaisir de percevoir l'un dans le multiple, le semblable dans le divers, est un plaisir positif au plus haut degré, et non pas cette jouissance plutôt négative qui consiste à se sentir la mémoire soulagée d'un trop grand poids de phénomènes à retenir. En vérité, est-ce donc unique-
(1) Voir à ce sujet dans la Revue Philosophique (t. IX) un remarquable article de M. Brochakd, où l'on trouve, avec une pénétration singulière, beaucoup de justesse et de solidité.
ment pour cela que les savants prennent tant de peine à découvrir les vrais rapports des genres et des espèces parmi cette multitude d'êtres que nous montre la nature ? Mieux vaudrait d'abord n/e s'en point charger inutilement la mémoire et s'abstenir de toute information à leur sujet. Mais ce serait la mort pour l'esprit, à cause de l'activité intelligente, qui est sa nature même et dont il sent, pour ainsi dire, en lui comme une source toujours vive. « Ainsi notre bonheur ne € consistera jamais et ne doit point consister dans une « pleine jouissance où il n'y aurait plus rien à désirer « et qui rendrait notre esprit stupide, mais dans un « progrès perpétuel à de nouveaux plaisirs et de nou- « velles perfections. » (Leibniz, Principes de la nature et de la grâce, fin.)
Quant au plaisir que nous éprouvons, par sympathie, lorsqu'un grand pouvoir se manifeste à nous, il peut encore s'interpréter de plusieurs manières. On étudiera même l'une d'elles particulièrement à la fin de ce travail. En, attendant, on peut remarquer que l'émotion . qu'il produit, quand il n'effraie ni ne menace, est plutôt celle du sublime que de la beauté pure. M. Bain parle d'ouvrages d'art bien assis sur leur base. Alors, en effet, nous ne craignons plus qu'ils ne tombent et nous sommes rassurés. Est-ce donc là cependant tout le plaisir esthétique ? On l'aurait à peu de frais, car bon nombre d'objets peuvent le procurer. L'auteur semble avoir pris ici, pour une condition positive de la beauté, une chose qui la compropiet seulement, lorsqu'elle manque : on est choqué de son absence, on en souffre ; présente, on la remarque à peine. Aussi
M. Bain ajoute que, de deux manifestations ' d'un même pouvoir, celle où les moyens seront mieux ménagés plaira davantage esthétiquement. Toutefois est-ce bien encore le pouvoir môme qui intéresse alors, ou plutôt l'usage qu'en a su faire une intelligence, le parti habile qu'elle a tiré de là ? N'est-ce pas enfin Tintelligence qui plaît surtout ? En ce cas, l'ingéniosité la plus grande dans la disposition des supports fera un plaisir extrême : une suspension à la Cardan est un chef-d'œuvre de beauté ; le Génie de la Bastille, qui se tient sur un orteil, est par là même la plus belle chose du monde ; l'idéal consiste à faire un miracle d'équilibre.
D'ailleurs ce n'est pas cette ingéniosité précisément qu'on apprécie, non plus que l'ordre tout à l'heure, mais plutôt les effets utiles qui en résultent.* M. Bain le reconnaît : si l'idée d'un plus grand pouvoir nous réjouit, c'est parce qu'elle promet une facilité plus grande, dans tout travail à accomplir. Mais la joie que nous éprouvons alors ne peut être que celle de l'ouvrier paresseux qui s'applaudit d'avoir moins de besogne, ou celle de l'homme curieux et instruit, qui est ravi de connaître le mécanisme d'un ouvrage et admire la puissance des effets, comparée à la simplicité des moyens. Certes, tout travail qui paraît gêné et entravé nous déplaît ; est-ce à dire que, plus facile et plus productif, il nous plaît beaucoup? Bientôt nous n'y faisons plus attention. Et à ce compte, les instruments les plus perfectionnés qui résultent des récentes applications de la science à l'industrie nous causeraient aussi le plus vif plaisir esthétique. Une petite machine élec-
trique, commode et portative, serait un chef-d'œuvre de beauté. « Les outils bien polis, (fit M. Bain lui- « même, plaisent par leur brillant et par l'idée qu'ils « donnent d'un travail facile. Le net, l'élégant nous a satisfont comme faisant partie de l'ordre, et, même « lorsqu'ils ne sont pas essentiels à l'industrie pra- « tique, prouvent un esprit convaincu de l'importance
« de ce grand' auxiliaire Sous un nom général,
« l'ordre, nous comprenons toute la précision, la a régularité, le bon rangement des objets, si favo-
« râbles à la marche des opérations industrielles »
(Ib., § 26, p. 239, 240.) •
Ainsi, la considération exclusive de l'utilité, ou de ce qui nous délivre du travail et de la peine, dans l'exercice de notre activité, de notre intelligence, et jusque dans quelques-unes de nos sensations, rétrécit singulièrement les vues de M. Bain sur le plaisir esthétique. Il avait pourtant déclaré d'abord que ce plaisir, par un privilège spécial, était au-dessus d'une telle considération ; puis il l'y ramène et l'y assujettit, dénaturant ainsi son vrai caractère. Parle-t-il de l'ordre, de l'unité dans la variété, ces choses n'ont de valeur pour lui qu'à cause du soulagement intellectuel qu'elles nous apportent. Parle-t-il de la puissance ou de la force, qui nous plaît tant lorsque certains ouvrages de l'homme la manifestent, c'est pour songer surtout à son utilité. L'art ne serait qu'une forme particulière de l'industrie humaine, et l'étude de M. Bain sur le beau se termine dignement par une esthétique de l'utile. Ne dirait-on pas que l'homme, fatigué de la lutte pour la vie, appelle de tous ses vœux une force
ou une puissance, qui le dispense désormais de tant de ï)eine, et qu'il admire et qu'il aime partout où il la voit déjà réalisée ?
M. Bain emprunte donc à l'entendement quelquesunes de ses opérations, mais en considérant surtout leurs résultats pratiques pour le soulagement et la commodité de la vie : ordre et économie dans l'arrangement des moyens, habile adaptation à certaines fins. Alors rémotion particulière que cause la beauté n'est pas expliquée en elle-même ; mais elle se confond plus ou moins avec les jouissances intellectuelles, dont elle est pourtant séparée, on l'a vu, par de si notables différences. Peut-être n'était-il pas sans intérêt de constater que, pour rendre compte du plaisir esthétique, l'empirisme, ou la philosophie de la sensation pure et< simple, n'a cru pouvoir mieux faire que de recourir, contre ses principes, à l'entendement lui-même, qui seul paraît capable, en effet, de donner quelque chose d'universel.