‹ Essai sur le jugement esthétiqueChapitre 5 sur 14 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

PUIslr da Je*, d'après I* théorie de l'évolnUon.

L'empirisme a fait un grand progrès dans ces derniers temps. Il reconnaît enfin que l'esprit de l'homme a maintenant une activité propre. Mais (et la doctrine en cela reste toujours la même) cette activité lui est venue de l'expérience. Celle-ci se serait enrichie presque à l'infini depuis tant de siècles, que l'hérédité l'a transmise, sans cesse accrue, d'une génération à l'autre, et l'on ne doit pas s'étonner que des facultés nouvelles aient dû successivement apparaître comme une conséquence de l'évolution même.

I. — Suivant M. H. Spencer, auteur de cette théorie nouvelle, le plaisir esthétique résulterait d'abord d'un déploiement complet de notre activité, dans n'importe quel sens. Tout ce qui met obstacle à l'exercice d'une de nos puissances nous fait souffrir. Au contraire, lorsqu'elles peuvent s'exercer sans entrave, nous éprouvons du plaisir. Or, précisément, tout objet beau provoque en nous un maximum d'activité qui néanmoins ne dépasse pas les bornes au delà desquelles le plaisir se changerait en douleur ; en même temps elle se développe sans effort ni gêne, avec une parfaite aisance. Ainsi certains sons, certains accords surtout qui plaisent à l'oreille, viennent de vibrations de l'air

qui se succèdent régulièrement et se renforcent Tune l'autre. Ces phénomènes physiques aident à comprendre ce qui se passe ensuite dans notre système nerveux, dont l'activité se déploie sans doute aussi suivant un rythme que rien n'interrompt et ne contrarie. Comment alors n'éprouverait-on pas du plaisir ? Eît M. H. Spencer étend cette première explication à tous les plaisirs esthétiques.

Mais peut-être aurait-il fallu d'abord expliquer pourquoi, dans cet exemple, lès vibrations régulières nous sont agréables et non point les autres, plutôt que de le constater simplement comme un fait. Si l'on remarque d'ailleurs que l'esprit éprouve un certain plaisir partout où il rencontre de l'ordre, on pourra dire qu'ici en particulier la même raison a lieu. Ainsi les profondeurs de la conscience où l'âme et le corps semblent se confondre, s'éclaireraient à l'aide d'une lumière empruntée à une région plus haute où l'âme agit seule. Mais telle n'est point la méthode de M. H. Spencer; et c'est, au contraire, par l'activité inférieure de notre être qu'il prétend rendre compte de tout le reste. Cependant, si l'on considère , celle-ci comme elle apparaît, et sans l'interpréter déjà au moyen d'un principe supérieur, a-t-on même le droit de dire qu'elle s'exerce librement et sans entravés, conformément à sa nature. C'est supposer que celleci est amie de l'ordre et de la régularité, et ravie d'en trouver quelque part. Mais l'expérience ne nous apprend que deux choses dans l'exemple de tout à l'heure : au dehors il se produit une série de phénomènes faciles à déterminer, si on les compare aux

autres de même espèce, et en nous, à Toccasion de ce?, phénomènes, un certain plaisir. î

Admettons néanmoins que toute activité qui s'exerce pleinement, dans la limite de ses forces, sans rencontrer la moindre gêne, soit une cause de plaisir. Cela peut se dire de tous les plaisirs indistinctement et n'en caractérise aucun en particulier. Lorsqu'on donne cette explication générale, on ne considère, en quelque sorte, que la quantité de mouvement dépensée par l'âme, que ce soit pour satisfaire les besoins de l'organisme, ou la curiosité de l'esprit, ou même les exigences de la morale. Dans tous les cas possibles, le plaisir se produit par les mêmes raisons. Il faut donc trouver quelque chose qui détermine précisément le plaisir esthétique. Or il se distingue des autres, non par une activité déployée largement et sans entrave, condition commune de tous les plaisirs, mais parce qu'il a certaines qualités propres : il est absolument détaché de tout intérêt sensible, intellectuel ou moral. C'est là d'ailleurs un fait que M. H. Spencer ne conteste pas non plus et qu'il tente aussi d'expliquer.

Toutes nos facultés, outre leur exercice ordinaire, lorsqu'elles remplissent la fonction qui leur est propre, ont un mode d'action libre en quelque sorte et qui n'a plus égard à une certaine fin déterminée : elles agissent alors uniquement pour agir. Il faut sans doute pour cela qu'elles aient pourvu d'abord à tous les besoins de l'organisme ; mais, s'il leur reste ensuite comme un surplus d'activité, elles l'emploient à jouer. Les animaux inférieurs n'ont pas trop de toutes leurs forces pour lutter contre les nécessités de l'exis-

tence : le soin de chercher leur nourriture, d'échapper à leurs ennemis, de préparer un abri à leurs petits, suffît à les occuper constamment. Mais chez les animaux supérieurs, les facultés sont plus puissantes et plus nombreuses ; toutes n'agissent pas à la fois ; les circonstances ne les font entrer en acte que tour à tour, et quelques-unes restent au repos un temps considérable. Le moindre stimulant les met alors en jeu, même sans objet précis. « Quand la faim ne ronge « pas le lion, disait déjà Schiller, et qu'aucune bête « féroce ne le provoque au combat, sa vigueur oisive « se crée elle-même un objet ; plein d*ardeur, il rem- « plit de ses rugissements terribles le désert retentis- « sant, et la force exubérante jouit d'elle-même en se « déployant sans but. L*însecte voltige, joyeux de « vivre, dans un rayon de soleil, et ce n'est certaine- € ment pas le cri du désir qui se fait entendre dans le « chant mélodieux de l'oiseau. » {Lettres esthétiques, XXVII, trad. Régnier, t. VIII, p. 299.) Tel est le jeu, tel que M. H. Spencer le définit, c'est-à-dire « un « exercice artificiel d'énergies qui, en l'absence de leur « exercice naturel, deviennent si disposées à se déa penser qu'elles se soulagent par des actions simulées « au lieu de se soulager par des actions réelles (1). » (Principes de psychologie, 8® partie, c. IX, P,c. ; trad. -Burdeau, t. II, p. 661-667.)

(4) Si Ton en croit certains interprèles d*Aristote, ce philosophe n'explique pas autrement le plaisir que nous éprouvons à la représentation des tragédies : au sens rigoureux du mot, ceJles-ci nous purgent de certaines passions. Notre sensibilité aurait en quelque sorte besoin do s'épancher de temps à autre sur des objets

Mais on ne saurait trop se tenir en garde contre une explication dont le point de départ se trouve dans la pure physiologie. Rappelons-nous que le plaisir esthétique ne ressemble aucunement à la satisfaction d'un besoin ; rien de pénible ni de douloureux ne le précède, et il n'est pas réclamé d'urgence pour la conservation de l'homme et son bien-être. Or cette activité, dont on nous parle, qui, faute d'être réellement occupée, se donne une occupation artificielle, a quelque chose de nécessaire, qui révèle une secrète contrainte; ce n'est plus, sans doute, la contrainte d'un besoin déterminé ; mais, pour être plus général et plus vague, le besoin n'en est pas moins impérieux. M. Spencer nous cite un rat qui, si on le met en cage, mord par passe-temps tout ce qu'il peut saisir ; mais il fait cela, moins pour jouer que pour travailler véritablement, il obéit à la tyrannie d'un instinct. Quant au lion captif, qui se démène dans sa fosse, si vous l'empêchez de bondir çà et là, il languit et meurt. Le chant même de l'oiseau semble n'être aussi que l'eflfet nécessaire d^une surabondance de vie, au printemps surtout, dans la saison des amours; et, s'il nous plaît, ce n'est pas toujours parce qu'il est réellement beau ; mais tout notre être physique se trouve en sympathie avec un petit animal

imaginaires, lorsque, longtemps contenue et refoulée en nousmêmes, nous n'avons pas eu l'occasion de lui donner libre cours dans la réalité. Et certes, on ne saurait nier Tinquiélude et parfois même les tourments d'un jeune cœur où les passions s*agitent, et qui cherche, sans le trouver au dehors» quelque chose qui leur réponde.

qui paraît si joyeux de vivre. Enfin il serait inutile également de chercher une cause esthétique aux jeux de l'enfant, pour qui sauter et courir sont un besoin véritable.

L'imagination même n'échappe pas à cette loi. Lorsqu'elle est très vive, comme chez certains esprits, il faut absolument qu'elle s'exerce. « Elle a, disait « Schiller, répondant d'avance à la théorie de M. Spen- « cer, elle a son libre mouvement, et son jeu « matériel^ où, sans aucun rapport avec une forme . « raisonnable, elle se complaît simplement dans sa a puissance arbitraire et dans l'absence de toute « entrave. » (/J.) Mais les rêves capricieux et bizarres, auxquels elle s'abandonne alors, n'ont pas plus le caractère esthétique, que les danses désordonnées d'un sauvage ; et le plaisir qui les accompagne n'est que le soulagement - qu'on éprouve lorsqu'un tropplein d'activité, pour ainsi dire, déborde enfin librement.

D'ailleurs cette explication physique peut-elle se transporter à toutes nos facultés autrement que par métaphore? M. Spencer n'en doute pas pour sa part: « Les puissances les plus hautes, dit-il, mais les moins « essentielles de notre être, aussi bien que les puis- « sances les plus essentielles et les plus humbles, € viennent aussi à avoir des activités qui se déploient a en vue des satisfactions immédiates qui en dérivent, « abstraction faite des avantages ultérieurs ; et c'est « à ces puissances supérieures que les productions € esthétiques fournissent la matière de ces activités « supplémentaires, comme les jeux fournissent une

« matière à l'activité des puissances inférieures. » (76., p. 666,667.)

Pourtant il n'est pas certain que l'activité de l'esprit se comporte tout à fait comme celle du corps. Au moins elle ne suppose pas un besoin douloureux, et même une nécessité d'agir. L'homme est sans doute porté, par une curiosité naturelle, à connaître les choses ; mais, comme il pourrait vivre après tout sans cela, il souffre peu de l'état d'ignorance, et chacun sait qu'il faut même un certain effort pour en sortir. Ce n'est pas non plus sans peine qu'on s'élève . à quelque degré de perfection morale. — D'autre part, le propre de nos facultés supérieures est d'avoir toujours une fin en vue, quand elles agissent. Les besoins physiques ne se font sentir que périodiquement, et, dans l'intervalle, l'activité qui n'a pas été employée à les satisfaire, peut s'exercer, en effet, sans but et jouer. Mais l'entendement, dont la fonction est de connaître, a toujours quelque chose à faire. Quand même il aurait, comme dans, certains esprits, une puissance et une étendue peu communes, elles trouvent toujours leur emploi : il connaît alors plus de choses, mais ne joue pas pour cela. Lorsqu'il s'exerce, c'est avec l'intention expresse de parvenir à quelque connaissance puisque toute sa nature consiste précisément en cela. Quant à l'amour du bien, qui remplit certaines âmes, il ne va pas non plus se perdre en projets stériles, qui seraient comme un jeu pour elles ; d'ailleurs, quand même il se complairait parfois à de vaines rêveries, celles-ci n'auraient pas nécessairement le caractère esthétique. Mais il cher-

— esche sans cesse au contraire à s'exercer utilement, et, plutôt que de rester inactif, il inventera de nouvelles façons de soulager les soufiFrances humaines. — Donc l'analogie n'est qu'apparente entre l'activité des facultés inférieures et celle des facultés les plus hautes, qui ne sont pas pour cela les moins essentielles à l'homme, quoi qu'en dise M. Spencer. On peut mesurer, en quelque sorte, la somme d'activité qui est nécessaire à un animal pour subvenir à ses besoins de tous les jours, parce qu'ici la tâche est fixe et limitée ; on conçoit alors que le surplus, s'il en a, se dépense en jeux. Mais qui mesurera la quantité d'intelligence et de volonté qui suffit à l'homme et au delà de laquelle il y aurait e!Rcès ? Ici nous trouverons bien plutôt manque et défaut. Si étendues et si puissantes que soient ces facultés, elles n'égaleront jamais l'infinité de leur tâche, qui est de connaître tout et d'atteindre la perfection la plus élevée.

En résume, l'activité artificielle que M. Spencer prend pour type de l'activité esthétique dans toutes nos puissances, ne se rencontre véritablement que dans certaines opérations sensitives, à cause de l'intermittence des besoins physiques; mais là même elle a toujours quelque chose de nécessaire et de désordonné à la fois, qui ne ressemble en rien au plaisir du beau. Quant à nos facultés intellectuelles, entendement et volonté, elles subissent une autre contrainte, celle des lois logiques et morales ; d'ailleurs chacune d'elles prise à part n'a jamais trop de toutes ses forces pour l'œuvre à laquelle elle travaille ; et si parfois elle Faccomplit comme en se

jouant, cela tient à d'autres causes, qui n'ont rien de physique et de fatal comme la surabondance de vie dont parle M. Spencer.

II. — A cette théorie du sentiment esthétique en l'homme, correspond une théorie du beau dans la nature. A l'origine l'activité d'un être s'exerce toujours pour une fin avantageuse ; mais plus tard, lorsque l'avenir est assuré, il dépense quelquefois sans but l'excédent de ses forces et joue avec elles. De même, dit M. Spencer, « c'est Emerson qui le remarque, ce a que la nature a jadis feréé afin de pourvoir à un « besoin, ensuite elle s'en sert comme d'ornement ; « et il cite en exemple la structure d'un coquillage de « mer, chez lequel les organes qui, à une certaine « période, ont été. la bouche, se trouvent à une autre « période de sa croissance rejetés en arrière et de- « viennent des nœuds et des épines dont le coquillage « est paré. » (Essais de morale, etc., trad. Burdeau, p. 253.) Le beau serait donc l'utile qui a perdu son utilité, par défaut d'usage ou autrement, et qui néanmoins persiste.

Qu'il en soit ainsi dans certains cas, on le reconnaît volontiers. Est-ce là cependantrla définition générale du beau, et surtout la raison pour laquelle il est jugé tel ? Il faudrait pour cela établir d'abord que, dans le règne animal, tous les organes autrefois utiles et maintenant sans emploi, ont de la beauté. Mais les exemples que Darwin rapporte à ce sujet sont quelquefois peu convaincants. Ainsi les pieds palmés ^de l'oie qui habite les régions élevées, ou ceux de la fré-

gâte, n'ont assurément rien de beau, pas plus que la palette du phoque, laquelle était jadis un pied à cinq doigts. En règle générale, toute partie du corps dont on ne se sert plus dépérit lentement et devient après plusieurs générations quçlque chose de diflforme, semble-t-il, et de laid. Ce n'est donc point par le seul fait qu'une chose a cessé d'être utile, qu'on doit la trouver belle.

En outre, lesobjets jadis utiles, et qui nous paraissent beaux aujourd'hui, ne Tétaient-ils pas déjà du temps même qu'ils avaient* encore leur utilité"? Puisque M. Spencer cite cet exemple, les châteaux du moyen âge, qui nous plaisent maintenant comme ruines du temps passé, servaient sans doute autrefois à protéger le baron féodal derrière leurs tours ; mais sommes-nous bien sûrs qu'en les construisant, on ne cherchait pas déjà à leur donner un bel aspect, qui fît plaisir aux yeux? L'utile et le beau ont pu fort bien être réalisés l'un et l'autre à dessein dans les mêmes objets. Schiller, en parlant du premier éveil de l'intelligence et du goût chez les sauvages, dit avec raison : « Maintenant « l'ancien Germain recherche des fourrures plus brila lantes, des ramures de cerf plus splendides, des « cornes à boire plus élégantes, et le Calédonien choi- « sit pour ses fêtes les plus jolies coquilles. Les armes « elles-mêmes ne doivent plus être seulement un objet de a terreur, mais aussi de plaisir, et le baudrier travaillé « avec art ne doit pas moins attirer l'attention que le « tranchant meurtrier du glaive. » (Lettres esthétiques, XXVII, trad. Régnier, t. VIII, p. 302.)

Enfin, sans remonter si haut dans l'histoire, ne ren-

contre-t-on pas de nos jours à chaque instant cette alliance de l'utile et du beau dans les mêmes choses ? C'est assez dire qu'un objet n'a pas besoin de devenir inutile, pour produire en nous un plaisir esthétique. Il suffit qu'on ne songe pas présentement à son utilité. Ainsi Darwin nous apprend que la beauté des fleurs, ou plutôt leur couleur éclatante, sert à quelque chose dans la nature. Elle est aperçue des insectes, qui, venus pour s'abreuver de nectar, s'envolent chargés d'une poussière fécondante qu'ils répandent ensuite çà et là ; c'esf même ainsi que se slfement de nombreuses espèces de plantes. Mais les fleurs ne cessent pas d'être belles à nos yeux parce que nous savons que leurs couleurs ont pour eflfet d'attirer les insectes ; et cette raison d'être ou cette utilité, qu'on leur a reconnue tardivement, n'enlève ni n'ajoute rien au plaisir qu'elles nous ont toujours fait éprouver.

Cependant on triomphe là-dessus ; on y voit une preuve que la beauté n'entrait pas dans le plan de la nature, sinon comme utilité, et surtout qu'elle n'a pas été créée tout exprès pour l'homme. Mais de ce que telle plante, ou même telle partie d'une plante, paraît bien n'avoir pas été faite uniquement pour le plaisir de nos yeux, de ce qu'elle a d'étroits rapports avec d'autres choses utiles comme elle dans la nature, que conclura-t-on ? Est-ce donc l'ignorance de cette utilité qui nous, faisait trouver la fleur belle ? Mais une fois notre ignorance dissipée, avec elle devrait disparaître le sentiment esthétique. Il dure encore néanmoins, et même notre esprit n'est nullement étonné qu'une chose belle se trouve en même temps utile. Nous savons

en eflFet que dans Tunivers tous les êtres ont dû se mettre, pour ainsi dire, en équilibre les uns avec les autres, peut-être après bien des oscillations, et que le monde compose un tout dont les parties sont parfaitement unies entre elles, puisqu'il subsiste, et n'est qu'une vaste combinaison de rapports. Mais la beauté n'en est pas exclue pour cela. Dès que l'homme apparaît, de nouveaux rapports s'établissent : les choses agissent sur son esprit, et de tant d'impressions diverses résulte un plaisir sensible, ou bien une connaissance qui, la raison aidant, deviendra claire et distincte, ou même parfois un sentiment qui est celui du beau. Que conclure de là, sinon que l'esprit humain n'a pas qu'une attitude à l'égard des choses : tantôt il se penche sur elles avec une curiosité avide pour en découvrir le secret mécanisme ; tantôt il joue seulement à la surface. C'est donc en lui-même, dans ses facultés diverses et dans leur jeu si varié, que se trouve la raison des différences entre l'utile et le beau. Le même objet possède souvent les deux caractères ; vous êtes en danger de les confondre, si vous l'examinez seul ; mais considérez en même temps l'esprit qui s'y applique, et vous verrez que sa façon d'agir n'est pas la même dans les deux cas. Pour ne s'être pas placé franchement à ce point de vue tout intérieur, M. Spencer n'a remarqué entre l'utile et le beau qu'une différence de moments, si l'on peut dire, dans l'évolution des êtres, au risque de se trouver à chaque instant en contradiction avec le seul principe qu'il reconnaisse, l'expérience elle-même.

En vain donc l'empirisme prétend déduire en quelque

sorte mathématiquement le plaisir esthétique et le beau qui en est l'objet, comme une conséquence nécessaire de ce qui existe déjà dans l'homme et dans la nature, et dont la seule raison d'être est Futilité. Ses explications séduisent peut-être à première vue. D'une part, en effet, n'est-il pas naturel de supposer que nos énergies ne sont pas employées tout entières à pourvoir aux nécessités de l'existence ? Il faut pourtant que le surplus trouve à se dépenser ; sinon, nous souffririons, pour ainsi dire, de pléthore. De là, le jeu, sous toutes ses formes, jusqu'à la plus élevée qui est Fart. D'autre part, dans les êtres de la nature, toutes les parties doivent servir à quelque chose, même la forme et la couleur du moindre organe. Mais, par suite de changements, comme il doit s'en produire dans la longue existence d'une espèce, certaines parties peuvent perdre leur utilité en subsistant néanmoins ; alors elles deviennent de simples ornements. — Voici cependant, tout ce qu'on obtient avec de telles explications : au dehors, des choses inutiles, qui ne sont pas nécessairement belles pour cela ; et, en nous-mêmes, un excédent de forces qui ne se dépense pas toujours non plus sous la forme paisible et régulière de l'activité esthétique. M. Spencer comprend à merveille les conditions pour ainsi dire négatives du problème : absence de besoin direct et d'utilité immédiate. Ces deux choses en elles-mêmes seraient, en effet, des obstacles au sentiment du beau. Supprimez les, et rien n'empêche plus celui-ci de se produire. Le fera-t-iî cependant, comme par une nécessité infaillible ? Nous avons une force disponible : mais en quel sens se dé-

veloppera-t-elle ? Ou bien elle répétera sans cesse le simulacre de certaines opérations machinales, sans y rien changer, et nous resterons pour ainsi dire dans les bas-fonds de notre nature. Ou bien elle se perdra en productions bizarres, que rien ne règle et ne dirige. M. H. Spencer nous fournit seulement la matière des choses esthétiques; il faut chercher la forme ailleurs. Le terrain est préparé, mais l'arbre de la science n'y saurait croître, et pas davantage celui de l'art ; nous ne verrions à la place qu'une végétation désordonnée. Car si Ton se représente l'être humain avec des facultés qui ne dépassent pas à l'origine celles de la brute, ou bien il les gardera éternellement, quoique plus puissantes, si l'on veut, mais par là même aussi plus anarchiques et plus fantasques ; ou, s'il les développe avec ordre et harmonie, c'est qu'en elles déjà se trouve, arbitrairement introduit, le germe de toutes nos facultés supérieures (1).

(1) Voici le jugement, peu suspect, de M. A. Bain sur la théorie de M. Spencer : « M. Spencer fait souvent appel à la notion du jeu c (play) pour en faire le point de départ des plaisirs esthétiques ; il « remarque avec justesse que là où il y a eu surplus de vigueur « musculaire, après la dépense pour les nécessités de la vie, ce « surplus trouvera un emploi dans quelque exercice fictif analogue « à la fonction première. Voilà pourtant qui est bien loin de l'art ; « cette explication conduit à la description du sport, du jeu^ mais « n'exprime une partie de Tart que lorsque ces exercices ont été idéa-

« Usés Enfin on peut admettre que le surplus de vigueur se

« gaspille dans Vinaction. » (À. Bain, Les émotums et la volonté, c. XIV, trad. Lemonnier, p. !227.)

Page 1