‹ Essai sur le langageChapitre 10 sur 20 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

DE l'expression AfiTlFfCIELLE SOUS SON POINT ITB TUK

stnthAtiqsk.

Nos idées , en s'uiûssaot , nous donnent — - en premier lieu 9 des combinaisons simples , qui ne contiennent que les éléments rigonreusement nécessaires pour constituer un ensemble intelligible ; ^-^ en second Heu , des combi- Baîsons complexes » dans la composition desquelles deux ou plusieurs combinaisons simples peuvent entrer. Les mots qui Ggurent les idées nous donneront donc f en se rapprochant,— ^ et des combinaisons simples ,où l'analyse ne comptera que les signes indispensables à une organisation verbale qui ait un sens : Je suis; — et des combinaisons complexes » formées de deux ou de plusieurs combinaisons simples : Disu est juste. Si rame est libre , elle est donc responsable. La première de ces combinaisons matérielles répond au jugement dont elle est l'énoncé : c'est la proposition; les deux autres répondent, celle-là à la pensée descriptive, celle-ci à la pensée rationelle : j'appelle ces deux formules d*un nom commun ^ la phrase.

§ . P*" . — De la proposition .

Si le jugement ne contient que trois idées » inie i<lée de substance » une idée de qualité , une idée de rapport , la proposition ne contiendra que trois signes » un substantif , un qualificatif, un relatif. Dieu avec être : ces trois mots représentent toute la portion intellectuelle du jugement. Le verbe , je yeux dire le substantif / dans sa pureté , dans sa simplicité » n a qu'une forme , Y infinitif ^^^. Mais parce que le jugement ajoute aux produits de Tintelligence un acte de foi qui les pénètre y la proposition prendra nécessairement le caractère de la croyance qui s'en empare , et elle s'empreindra , selon les circonstances , de confiance ou de défiance , de certitude ou d'indécision. De là ces formes affirmatives , négatives , interrogatives ou dubitatives , que le mode connu sous la dénomination si vague Vindicatif met à notrç disposition : Dieu est. Le Sphynx est'il ? La Chimère nest pas.

Nous reconnaissons dans la proposition , quant à ce qui concerne la croyance dont elle est frappée » les difiérents caractères que la croyance elle-même affecte» c'est-àdire» l'affirmation» la négation» l'indécision» l'interrogation ; de ce côté probablement notre théorie » d'accord avec le présent et le passé » ne trouvera aucune résistance. Mais lorsque uqus ne voulons reconndtre dans la même combinaison grammaticale» envisagée comme pure traduction delà pensée » que nos trois mots élémentaires » ne sommes-nous pas en opposition directe avec les grammairiens

— tig —

de tous les pays , de tous les âges ? et ne devons-nous p«(» nous attendre aux plus vives réclamations ?

Queb sont > en effet , selon nos idéologues , les élément»

dont » sous ce point de vue, la proposition est 1 ensem-

Ue? Le premier venu d'entre eux ( nous n'entendons point par. là le moins capable et le moins digne ) nous le dira pour tous. • Toutes les fois que nous portons un jugement , on peut distinguer la chose à la<{uelle nous pensons: el la qualité que nous apercevons comme liée à cette ebose* La chose à laquelle nous pensons se nomme le «u* jH ; la qualité que nous apercevons comme liée à cette chose s'appelle YatMbêU. Si je dis : Victor est petit, Victor est le snjel, car il est la chose à laquelle je pense ; petit est Tattributy car c'est la qualité que j'aperçois comme

liée à Victor Outre l'idée d'une chose » et l'idée d'une

qualHé , tout jugement de notre esprit renferme encore l'idée de la réunion de cette chose avec cette qualité.* Quand je juge en moi-même que Victor est petit « j'ai présentes à l'esprit Tidée d'une cliose qui est Victor, et l'idée d'une qualité qui est la petitesse ; mais ce n'est pas tout ; j'ai encore Tidée de la réunion de cette chose avec cette qualité....^ Dans Victor est petit, le mot Victor exprime la chose à laquelle je pense , c'est le sujet ; le mot petit exprime la qualité que j'aperçois comme liée à celte chose f c'est Y attribut; le mot est exprime la liaison de la chose avec la qualité , l'existence du sujet avec l'attribut • ce mot.... se nomme le verbe.... Tout assemblage de mots composé d'un sujet, d*un attribut et d'un verbe se nomme proposition , et il n'y a point de proposition sans la réunion d'un sujet , d'un verbe cl d'un allribut *^- *

La proposiiioo , comme on l'a toujours comprise ». comme on la comprend encore aujourd'hui , accepte donc » pour son expression la plus vraie et la plus parfaite , cette fornrale , Victor est petite et tontes celles qui lui ressemblent. Voyons où cette hypothèse nous conduit.

Et d* abord l'analyse qu'on nous présente de la formule proposée n'est-elle pas défectueuse et incomplète ?. Vous ne découvrez dans votre proposition-modèle , Victor e^ petit f que trois signes et par conséquent que trois idées l Comptons. Voici 1^ une collection de qualités exprimée par le mot Victor ; 2^ une qualité abstraite exprimée par le mot petit ; 3® l'idée d'existence exprimée par le mot être ; 4® l'idée du rapport qui unit — , d'une part , l'exis* tence à cette collection de qualités et à cette qualité abstraite t — d'une autre part , cette qualité abstraite et cette collection de qualités ; idée exprimée par la terminaison que nous donnons ici au mot être , idée que n'exprimeraient pas les autres formes dont ce mot se revêt dans l'occasion , celles-ci » par exemple : étions > fûtes , sont.

Votre proposition qui prétend ne contenir que trois idées , que trois termes , en contient donc au moins quatre. Le jugement , tel que le suppose la traduction verbale que vous lui imposez , n'est donc plus la combinatson d'idées la plus étroite qui se puisse concevoir ; ce n'est plus notre combinaison simple ^ un jugement proprement dit: c'est une de nos combinaisons complexes > c'est notre description. Or » toute combinaison de ce genre , toute description enferme en elle au moins deux combinaisons simples , c'est-à-dire 4eux jugements , Victor existe, La' petitesse existe , qiie nous unissons, La pç^

titeue txisie dans Victor qui existe , sous une forme abréviaUve i Victor e$t petit.

Non-seulement la décomposition habituelle de la foN mule prise généralement comme tjpe de la proposition omet f ainsi que notts l'avons montré , quelques-^lms des éléments que cette formule assemble; elle dénatmrc encore ceux qu'elle j reconnaît.

Le sujet , pour nos grammairiens » c'est une collection âe qualités qui s'appuie sur sa substance; ce n'est plus une de nos trois idées > c'est leur réunion ; il y a en loi tine idée de qualité , une idée de substance , une idée de rapport. Quelle différence alors faites-vous > sous le point de vue purement intellectuel , entre l'idée et le jugement?

Le sujet existe par lui-même et en lui-même ; il repré« setate suffisamment son exiétence propre. Quelle sera, dans cette hypothèse ^ la fonction du verbe? Le chargcra-t-on de redire ce qui aura déjà été dit? En fera-t-on un terme oiselix» un écho inutile? Quand l'être, quand l'existence auront été une première fois introduits par le sujet dans la proposition ^ à quoi bon les y introduire une seconde fois à l'Aide d'un autre terme? Ce que les mots être, exiêter^ exprimeront réellement , essentiellement» ce ne sera donc plus Vexistence » ce ne sera plus l'être ! VoilA bien la langue en effet qui est donnée à l'homme , non pour peindre sa pensée , mais pour la déguiser I

Reculez^vous devant une pareille monstruosité? Voulez-vous que le verbe exprime et l'existence et le lien qui unit Tattribut au sujet? Comnnent alors rendrez-vous raison de nos propositions négatives? le Centaure n'est pas. Le Centaure , comme sujet de la proposition, contient en

lai l'exîsteoce > d'après yotre théorie : mais ce que le sujet afiirme i le reste de la phrase va bieatôt le nier ; ei vous eotassez , daùs.un eosemUe impossible» le oui et le non , le pour et le contre , l'être et le néant ! ., . On ne se r€»id donc que fort inexactement» avec l'hypo-» thèse universellement reçue» compte de ces prétendues propositions : Victor est petit , Dieu est sage. Mais comment» avec la même théorie » s'expliquer ces formules qui ont bien aussi la prétention d'énoncer un jugement» et dans lesquelles par conséquent il faut reconnaître des pro^ positions complètes» à coup sûr» quelles qu'elles soient du reste : Je suis » Dieu est ? Gomment découvrir » dans les combinaisons de ce genre» le sujet » le verbe et l'attribut qu' on s' estimposë l'obligation de nous montrer partout? Je trouve ici le sujet, Dieu ; j'y trouve le verbe» est ; mais l'at-. tribut» je l'j cherche inutilement^ Ceux qui» pour l'y appe» 1er » ne craignent pas de lire dans la formule : Dieu est, eelle'^ci : Dieu est étant » comme nous lisons tous Dieu est aimant , dans. Dieu aime » ne font qu'établir » par ce grossier pléonasme» la vanité de leur prétention. Est-ce à dire que cette formule n'ait réellement que deux idées à produire » et qu'elle en soit réduite aux deux termes qui s'y déploient ? Nullement. Outre l'idée de Dieu » celle de l'existence et celle du rapport qui unit l'existence aux attributs divins » l'analyse y démêle encore et la notion du temps» et la notion de la durée présente et celle du rapport qiie nous percevons entre le temps et Dieu ; mais elle n'y voit point l'idée que le signe étant se chargerait de rendre; elle ne^aurait l'y voir. N'est-ce pas un attribut » c'est-à-dire prpbablcn^K^nt une qualité» que ce mot vien-

draitici traduire? Or ce mot» quand nous le réduisons à sa valeur propre » à sa signification spéciale» est précisément destiné » il est exclusivement consacré à représenter lofait que toutes les intelligences opposent à la qualité » je veux dire l'existence. On ne pouvait pas plus mal tomber. Revenons-en à notre décomposition du jugement » et à son expression la moins infidèle. Notre jugement comprend une idée de qualité » une idée de substance et une idée de rapport ; Ténoncé du jugement ne contiendra qu i|q qualificatif 9 un substantif et un relatif ( dans le sens étroit que nous donnons à chacun de ces termes ) ; or les formules : Je suis , Dieu est , sont celles qui représentent le plus purement les trois signes que doit réunir et combiner l'énoncé du jugement ; Tidée de qualité s'y trouve figurée par le mot Dieu ; les idées de substance et de rap-. port 7 sont exprimées » l'une par la racine du mot éiret l'autre par sa terminaison. C'est donc dans ces formules que y jusqu'à nouvel ordre , la grammaire philosophique doit voiretverrai le symbole le moins imparfaitde la proposition véritable ; et loin de ramener ces formules à celles auxquelles habituellement on les assimile » c'est à elles qu'il faut ramener et assimiler toutes les autres. Ce n'est pas Dieu est étant que nous chercherons dans Dieu est ; c'est Dieu est , c'est L'amour est , c'est L'amour est en Dieu qui est , que nous verrons dans Dieu aime.

Nous avons cherché patiemment et distingué » sous les formes qui les confondent « les principaux éléments de la proposition. Quant aux rapports qui unissent ou doivent unir ces éléments entre eux , nous les connaissons par

avafice ; en passant ici des idées aux mots^ notre anal jse retroaye le même ordre et la même marche. Dans la combinaison intellectuelle , dans le jugement , F idée de qualité se montre la première ; celle qui apparaît la dernière est ridée de substance ; entre ces deux idées extrêmes se pose ridée qui en exprime4e rapport : dans la combi** naison verbale , nous aurons d'abord un qualificatif ; puis un relatif Tiendra ; le tout se terminera par un substantif. Tel est le droit. Le fait n'en est point là encore. Pour que nos trois éléments matériels prennent ainsi et occupent leurs places respectives, il faut auparavant que la nomen-^ clature obtienne dans son domaine ce que l'idéologiest obtenu dans lé^en; il faut que nous ayons des expressions distinctes pour traduire des idées qui désormais ne se confondront plus. Jusque-là et avec les matériaux dont elle dispose y la proposition ébauchera de son mieux ce que peut-être un jour il lui sera donné de parfaire. Puisqu'elle n'a que deux termes pour rendre ses trois conceptions f elle commencera son système par celuî des deux qui exprime l'idée de qualité , par le qualificatif ; elle le terminera par celui des deux qui exprime à la foirl'idée de relation et celle de substance , par ce symbole ambigu qui n'est précisénient ni un relatif , ni un substantif , parce qu'il est confusément l'un et l'autre. Les formules réelles qui , sous ce point de vue , s'écartent le moins de notre idéal 9 ce sont encore celles qui , sous un autre rapport » nous ont paru se tenir le plus près de leur type : Je stMs , Dieu est.

§. II. — De la phrase.

Tout comme la proposition répond à la combinaison intelligible simple , la phrjise répond aux combinaisons intelligibles complexes.

Deux combinaisons intelligibles complexes , la combinaison descriptive et la combinaison rationelle ; deux sortes de phrases par conséquent » la phrase descriptive et la phrase rationelle. La phrase descriptive , c'est la proposition des logiciens ; la phrase rationelle, c'est le syllogisme.

Nous avons compté plus haut les éléments dont se composent la description et le raisonnement. Nous avons déterminé les rapports par lesquels s'unissent dans cha.cune de ces combinaisons les idées qui s y rencontrent. — Soient et sont par cela même comptés les éléments dont se composent la phrase descriptive et le syllogisnie ; soient et sont déterminés les rapports par lesquels s'unissent dans de ces phrases les termes qui doivent j figurer. *

Los combinaisons élémentaires connues « pous n'avons pas à nous enquérir de ces vastes combinaisons , qui ne sont plus des phrases , mais des discours. La philosophie » en toute chose • ne touche que les sommités , n'éclaire que les principes. Remarquons seulement en passant que c'est pour les besoins du discours , qui souvent combine dans un tout en apparence indivisible » dans la période , plusieurs de nos phrases descriptives et rationelles , .que no^ verbes ont successivement acquis ces modes accessoires, Y impératif 9 le subjonctif , Y optatif , qui expriment tou-

jours la subordination de la proposition dont ils font par* tie à quelque proposition , soit exprimée , soit sous-entendue 9 OÙ se remarque le mode principal , l'indicatif. Je veux qu'il vienne. Abeat proditor ,] ordonne que le traître s'éloigne. Tifxwro 6 «v6/î»ctoç 6 ^cxaeoçy je souhaiteque Thomme juste soit honoré **^*.

C'est encore afin de marquer par un signe visible les rapports qui enchaînent les différents membres de la période, que nous avons imaginé — pour Toreille , cette accentuation musicale qui cadence la parole et la divise en couplets avec lesquels elle part , marche , se suspend et s'ar-» réte ; — pour Viml /cette pmctustion qui n*est rien autre chose que T accent lâusieal écrit ^ noté *^, Nos combinaisons logique^ se déterminent soflEaanuBeni par dlesjnêmes; kur forme péguliére^ parfaitement dessinée , ne laisse aucune incertitude sur leurs lîoiites et leîir^ coi^ tours; mais dans ces combinaisons littéraires , d'usé étendue indéfinie , dont la voloDié assemble et dîsposejplusou moins arbitrairement les éoui&es éléaientaires^ il était boa que quelque indioe Irappwtvinl nous dire nettesEieiil comme le disent à lem lecteurs les co|^sles du iaojen-âgiB : Ici la phrase o^ïBi^m^{hie literin€^),{kieeaj^Hcit) iéi elle finit.

Sur «e poiift , d'ailleurs • comme sur tant d'aiitres^ nos langues sont \om d'offrir ^ dans* toute leur puretés au fcineîpe organisateur qui les réclame , les matériaux utiles à ses éonsthuetioDS ; et notre syntaxe, nécessairement iiiiparfaiie , tirâv«rsera encore mille et mille formes provi«soires, avant d* arriver à cette forme' parfaite, définitive à laquelle elle aspire, et dans laquelle enfin elle se reposera.

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