CHAPITRE VU
DB LA FBNSftE ARTIFICIELLE DANS SES PRODUITS SYNTHÉTIQUE^.
Après avoir étudié la pensée et le sigoe qui la représente dans leur unité primitive et naturelle , nous en avons suivi la décomposition artificielle jusqu'à ses li- «lites extrêmes. Rapprochons maintenant les fragments que Tanaljse nous a donnés» et formons-en Tunité réfléchie et définitive , à laquelle tous nos développements intellectuels tendent et aboutissent.
Combinons d'abord nos idées; les mots ensuite s'uniront d'eux-mêmes.
Les combinaisons que produit la pensée dans son travail de reconstruction et de recomposition , sont de deux sortes. — Il en est qui , plus ou moins vastes , plus ou moins complexes , nous présentent , dans leur ensemble , plpsieurs groupes d'idées que nous distinguons sans effort, et dont chacun considéré isolément nous offre déjà un système; Puisque Pierre est un homme , Pierre à coup sûr est mortel, ^-^11 en est d'autres > qui ne contiennent que les éléments rigoureusement nécessaires au plus étroit sys-
lème intelligible que bous puissions concevoir > et qui , si on les dissout , ne donneront que des idées : Dieu est.
Comme c'est évidemment avec ces dernières combinaisons , avec les combinaisons simples que se forment les premières » les combinaisons complexes , c'est par elles aussi que , pour suivre la marche et le progrés des choses» notre étude doit commencer^
§. I*'. — De la combinaison intelligible simple , ou du
jugement.
£n quoi donc consiste cette combinaison simple que nous avons actuellement à décrire ? Nous le saurons , si nous parvenons , en premier lieu , à compter les éléments qui la constituent ; en^sScond lieu / à déterminer les rapports que soutiennent entre eux ces éléments.
Toute combinaison intelligible nous laisse voir en elle , comme faisant le fond même et l'essence de sa constitution f l'élément auquel se ramènent nécessairement tous les produits artificiels de T intelligence, c'est-à-dire l'idée.
Trois classes d'idées , selon nous; l'idée de qualité , ridée d'existence , l'idée de rapport.
Toute idée , à quelque catégorie qu'elle se rapporte , tant qu'elle est isolée , reste inintelligible; pour former un sens complet , un sens dans lequel l'esprit se repose , il faut que quelques-uns de nos atomes iutellectuels s'accouplent et s'unissent. Une idée de qualité » 5a^^, une idée de rapport , plus » l'idée de l'existence 9 être , ne ■DUS offrent point ^ prises à part et dans leur solitude ,
une signification à laquelle nous puissionsf nous arrêter.
Obtiendrons-nous cette signification, arri¥eroâs«iiolis à quelque phénomène intelligible , en rapprochant deux ou plusieurs idées empruntées Tune et l'autre à l'uiiede nos trois catégories » deux ou plusieurs idées de qualité par exemple , ou de substance , ou enfin de rapport? Sur sous , — Blanc nmr , -^ Être être être , tout cela se juxtapose , mais ne s'organise point ; je vois là des fragment» entassés, je n*y vois pas d'ensemble; ainai accu* mulécs 9 nos idées n'ont pas de sens.
Une idée seule , qu'elle nous représente un rapport , une qualité ou l'existence, est inhabile à prodaire le phénomène dont nous cherchons à nous rendre compte. Deux ou plusieurs idées, appartenant à la mfime catégorie, deux ou plusieurs idées soit de substance , soit de qualité , soit de rapport , sont également sur ce point conyaincues d'impuissance. Il nous faut donc de toute nécessité chercher dans notre combinaison deux ou plusieurs idées empruntées à des catégories diiréreote& ; nous ne pouvons pas ne pas j trouver au moins soit une idée de qualité et une idée de rapport , soit une idée de rapport et une idée d'existence , soit une idée d'existence et une idée de qualité. Unissons deux de ces idées , et observons ce que cette union produira. Pour . être , '^ Plui Mige, — Être jtuie : ce ne sont plus déjà des grains de sable qui s'entassent ; voilà des chairs qui se prennent , des fibres qui s'appellunt ; une organisation vivante se prépare ou se commence. Elle ne a'achèvera pas ^pendant. Quelle réalité peut se cooinruire soit avec une qualité et u& w^ port , soit avec un rapport et l'être , soit etffin avec
l'être et la qualité? L'être et la qualité , si vous ne leur prêtez le rapport qu'ils demandent, tendront éternellement à s'embrasser, à s'étreindre; ils n'y parviendront jamais. Que peuvent , pour produire un système , ici la qualité et le rapport , auxquels manque l'existence ; là l'existence et le rapport , auxquels manque la qualité ?
Point de combinaison possible sans nos deux termes et le lien qui les attache l'un à l'autre! Point de réalité intelligible sans une idée de qualité et une idée d'exis^ tence rapprochées , enchaînées par une idée de rapport ! Être avec Dieu : Juste avec être ; une qualité , la justice , conçue comme unie à l'existence ; une collection de qualités , les attributs divins , conçue comme étant !
Nos trois classes d'idées se font donc également représenter dans toutes nos combinaisons intelligibles; qu'une seule d'entre elles en soit absente , la combinaison n'a pas lieu. Mais il suffit , pour que le phénomène se produise , que chacune d'elles y figure une fois. Deux extrêmes et le terme moyen qui comble la distance , est tout ce que réclame l'ensemble que nous voulons former. Il y a plus. Nos combinaisons simples n'admettent rigoureusement qu4ine seule idée de qualité» qu'une seule idée d'existence, qu'une seule idée de rapport. Si nous jetons dans le creuset où le travail s'opère, deux idées de qualité, par exemple , avec uue idée de rapport et une idée d'existence , l'une ou l'autre de ces idées de qualité sera repoussée conmie inutile ; à moins que la force organisatrice ne trouve auprès d'elle une seconde idée d'existence et une seconde idée de rapport , et qu'elle ne produise à la fois deux ensembles pour un qui lui était demandé. Que la
forme ellîptiqiie sous laquelle a^ deux combinaisons se présentent habituellement ne nous en impose pas. Être litre et sage , c'est Être libre, c'est Être sage ; Êtreavecet pour César, c'est Être avec César, c'est Être pour César. Réduite à ces données , notre combinaison n'est encore qu'une connaissance » qu'aune conception^', purement et ex^ clusivement intellectuelle , elle se retranche dans la sphère de l'entendement , et demeure étrangère a l'action et à IJsr vie. Cet état d'abstraction et par suite d^fsolement n'est pas selon la nature ; la pensée n'est qu'une des prémisses auxquelles l'activité physique ou morale attache sa conclusion. Entre cette majeure et cette conséquence , entre la pensée proprement dite et l'épanouissement actif vient se placer, comme mineure , comme moyen terme, une, croyance , un acte de foi. De là deux modifications capitales dans le produit de l'entendement. Ce produit n'était qu'une apparence , un fantôme ; la foi qui s'y mêle en fait un corps , une réalité ; par elle , ma combinaison intellectuelle ne flotte plus dans le vague ; elle s'appuie , pour moi f sur un isujet intelligent auquel je la rapporte. Nonseulement ma conception se pénètre , grâce à la croyance qui s'y ajoute, de l'être dont elle manquait ; elle puise à la même source une vertu plus précieuse encore ; mon idée devient une image ^ au-delà de laquelle je vais chercher le type , le modèle qu'elle aspire à représenter ; la connaissance qui , réduite à sa propre voix , ne m* eût jamais parlé que d'elle-même, s'efface maintenant et s'ou« blie , pour ne m'entret^r que de l'objet dont elle est l'interprète. D'un premier coup de baguette, la foi, cette magique faculté, crée ou du moins assied pour moi sur ses
inébranlables fondements le monde intelligible; d'un second coup , elle enfante le monde réeP^,
Une conception » plus une croyance , c'est un jugement : concevoir et croire , c'est juger.
Le jugement, c'est-à-dire la plus simple des combinaisons intelligibles 9 complètes et réelles , contient d'une part, trois idées: une idée de qualité, une idée de substance, une idée de rapport; d'une autre part , une double croyance : croyance à la pensée comme mode dans un sujet qui la supporte, croyance à l'existence d'un objet dont la pensée n'est pour ainsi dire que le calque et la représentation. — Cette double croyance d'ailleurs , dont nous avons nécessairement conscience , n'est et ne peut être pour l'esprit qui la voit, mais sans la regarder , qu'un de ces phénomènes que nous abandonnons, comme le sentiment de la vie , à l'observation naturelle , à la syllepse, et dont il nous suffit de nous-faire une nùtion ^.
Les éléments qui entrent dans notre combinaison sim* pie nous sont connus; il nous reste à découvrir les rapports par lesquels ces éléments s' unissent.
Nos trois idées d'abord enchaînent par des liens indissolubles , dans l'ensemble qu'elles constituent , la substance à la qualité. La substance et la qualité nous y sont présentées comme se pénétrant l'une l'autre, se complétant Tune par l'autre ; là ce qui paraît est , et ce qui est paraît.
Toutefois , nos deux éléments ne se placent point dans le système qui les assemble sur un pied d'égalité parfaite. L'un des deux domine l'autre et se le subordonne. Au
rapport de compènôiration , que nous avons constaté tout à rheure , ajoutons un rapport de subordination.
Mais quel est réiêment qui commande, quel est Télémcnt qui obéit? Dans la nature des choses , dans le monde réel 9 c'est évidemment la substance qui mène le mode ; le mode est le rayon, la substance est le centre auquel ce rajon s'attache et se suspend. Dans le monde intelligible, dans la sphère de la pensée , îl en est tout autrement. Ce que Tentendement pose avant tout, ce qu il établit comme sa base, c*est la qualité; la substance vient ensuite et s'j appuie; l'œil intellectuel saisit d'abord les surfaces , il ne pénètre que plus tard au cœur même des faits. La vérité en soi , la science absolue part probablement do la substance et de là monte au phénomène ; la vérité relative, notre science à nous ^ pauvre et chétive qu'elle est , part du phénomène d'où elle descend dans les profondeurs que la substance habite. Pour le jugement, la qualité en première ligne ; puis , sur le second plan , l'existence à laquelle cette qualité s'allie : Dieu est.
Abandonnée à elle-même , la conception ne nous oflre qu'un sens indéfini : Dieu avec être , Dieu être > comme nous disons elliptiquement. La foi cependant s'y applique et en détermine la signification. La conception est la matière du jugement ; la/oi en est la forme. La croyance estelle positive? la conception s'affirme : Je suis ; négative? là conception se détruit rlle-même en se posant : Le Centaure n'est pas. Si l'acte de foi qui touche la pensée est de ceux que l'esprit accorde sans restriction , sans réserve aux vérités évidentes , la forme que prendra le jugement sera nettement , franchement affirmative : Vous éte^i ; J'ai
été; H sera. Si , au contraire , il y a , dans la faculté qui croit y de Tindécision, du doute, ce doute , cette indécision se projetteront sur le produit de la faculté qui pense; le jugement se fera sceptique , intcrrogatif; L'espace est-il ? La matière sera-t-elle? Régulus a-t-il existé?
§. II. — Des combinaisons intelligibles complexes.
De même que trois de nos idées peuvent s* unir , et nous donner, en s' adjoignant une double croyance, ce que nous appelons une combinaison intelligible simple, de même plusieurs. combinaisons simples, prises à leur tour comme éléments , peuvent se rapprocher et constituer ce que nous appelons une combmaison intelligible complexe.
La combinaison simple n'affecte qu'une forme , le jugement. Noos comptons au contraire deux sortes de combinaisons complexes.
Ici , je contemple successivement dans un objet quelconque , d'une part , son existence ; d'une autre part , l'une de ses propriétés; Je m'affirme d'abord que cet objet existe ; ensuite qu'il existe avec tel ou tel attribut, telle ou telle qualité. J'ai une combinaison de jugements qui décrivent le pfiénomène qu ils ont en vue ; j'ai une description : L'homme est faible; Dieu est fort, — Deux jugements sont nécessaires pour la formation de la combinaison descriptive ; ces deux jugements , nous les trouvons sans effort dans les formules que nous venons de citer comme exemples: Dieu est fort y c'estpà-dire Dieu est y La force existe; La force existe dans Dieu qui est. Que si .vous comptez dans une combinaison descriptive à cjfé
de ces deux jugements indispensables » un troisième , un quatrième jugement» c* est qu'alors au lien d'.une combinaison 9 TOUS en avez deux » trois , ou un plus grand nombre : . . .
Fini dans sa nature , infini dans ses vœux
L*homme esl on Dieu (oml)è qui se souvient des deux ^.
Là f trois idées m' étant données qui appartiennent toutes à un même ordre de phénomènes , aux êtres vivants et périssables, par exemple » mais qui représentent cette. classe d'existences soustrpis degrés divers de généralité , homme, animal , mortel , je construis avec ces trois idées trois jugements » comme disent nos logiques , ou pour parler plus exacteipent , trois combinaisons descriptives com« prenant chacune deux jugements :
L'animal est mertel ; L'homme est un animal :
L'homme est mortel.
Ces trois combinaisons arrêtées » je m'aperçois qu'elles ne restent pas séparées les unes des autres ; je les vois au contraire s'appeler » se rapprocher et s'unir. L'assemblage qui en résulte ^ablit que ce qui est vrai de l'animal , c'est-à-dire du genre , est vrai de l'espèce » c'est-à*dire de l'homme. Dans d'autres circonstances » nous établissons que ce qui se dit de l'espèce , se dit par cela même des individus que l'espèce contient :
Tous les tyrans sont inquiets ; Denys est un tyran ; Donc il est inquiet.
Maifi iqu'elLe identifie Tiiidividu avec réspéce m !*«$pèce avec le genre , l'opération rationelle qui , dam les deux cas 9 dédait uiie idée d'une dotre^ c'est le ratV sonnement. Le raisonnement eoniprend nëcessairen^ei^ trois jugements ou plutôt trois combinaisons descriptives élémentaires ; il n'en comporte que trois. Lorsqu'une combinaison rationelle présente à l'analyse , outre les trois jugements descriptifs sans lesquels elle ne saurait être , un quatrième , un cinquième jugement du même ordre , il y faut voir y sous une Corme abrégée, deux ou plusieurs raisonnemeiits :
L'ambitieux a plus de désirs que de moyens pour les satisfaire ; Celui qui a ptas de désirs que de moyens pour les satisfaire est iDaliieQre:nx ; Celui qui est malheureux est digne de pilié; Donc Tambitieux est digiua de pitié.
N'y a-t^il pas là deux combinaisons rationelles bien distinctes ?
PREMIERE COMBINAISOr^,
Tout homme qui a plus de d^irs que de moyens pour les sa* Cisfaire est Inalh^ureux ;
Or Tambitieux a plus de désirs que de moyens pour les satislaire; . Dooe TamltiHeux est mulbenncux.
DEUXIÈME COiSilBINAISON.
Tout bomme malheureux est digne de pitié ; Or l'ambilieux est malheureux ; Donc l*amb}tieux est digne de pitié ^<^.
Le raisonnement d'ailleurs se reconnaît aisément sous
les symboles plus ou moins altérés. que la langue lui impose : Pierre marche à sa perte; il y a là une induction » t;*est-à-dire une véritable combinaison rationelle dont la Conclusion seule est exprimée :
Tout homme qui prend cette roate marche à sa perle; Pierre soit précisément cette direction ; Donc il se perd.
Ainsi en est-il de mille et mille autres tours « de ceux-ci, par exemple': Le fait est tellement possible ^ qu'il est. Serez-vous plus digne de l'estime publique , parce que wus m'aurez grossièrement insulté? De ce que l'Europe a déjà vécu plus que Rome et la Grèce , n'en concluons pas qu'elle soit décrépite , épuisée; qu'il ne lui reste plt^ qu'à mourir !
«Par quels rapports maintenant les deux combinaisons complexes que nous venons de signaler , unissent-elles les 'combinaisons élémentaires dont chacune d'elles est la somme?
Dans la combinaison descriptive ^ la notion confuse de robjet appelle à elle et se subordonne les idées que Tanalyse y ajoute. L'homme est faible. Nous allons du concret à l'abstrait, du composé au simple, de l'obscurité à la clarté. Toute description est une définition*^*.
Dans le raisonnement , nous partons de la combinaison la plus vaste pour arriver à la combinaison la plus ♦étroite : Tel est le genre ; telle l'espèce ; tel par suite l'in- ' dividu. Peut-être cependant ne faudrait-il voir ici qu'une habitude imprimée par le génie puissant d'Aristote à la .pensée dont il s'est fait sur ce point le législateur , je dirais presque Je despote. Peut-être au fond rintelligence
qui raisonne pose-i-elle d'abord l'existence de rindÎYÎdu » puis l'existence de l'espèce à laquelle l'individu se rattache 9 et enfin l'existence du genre auquel avec toute l'espèce l'individu appartient. Le plus étroit de ces trois cercles concentriques j l'individu » serait son point de départ ; «de là elle traverserait, avec l'individu^qui la suit , le cercle déjà plus étendu -dan^ lequel l'individu est enfermé, «c'est-à-dire l'espèce , peur ^a^teindre r toujours escortée de ridée individuelle qui ne la «quitte pas » la sphère la plus vaste / le genre auquel elle s'arrêterait :
En lant qu'individu , l^ierre est :poar la pensée tout ce qu'A est en Féaltlé ;
En tant qu'espèce , il est homme et pas davantage ; %n tant que genre ,il n^est plus que mortel.
Cette vue rapide de l'individu 1® comme individu » 2^ comme appartenant à telle ou telle e^ce » 3^ comme constituant pour sa part et dans sa mesure tel ou tel genre* Ji' est-ce pas en effet tout le raisonnement?