‹ Essai sur le langageChapitre 12 sur 20 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

HAECUB PfiOaseailVK oc tiMCAGE.

' L'homme , ci tout ce qui en procède , naît petit , mais pour grandir; débute par rimperfection la plus grossière, mais pour s'élerer à cette perfection relative qu*il lui est donné d'atteindre,

 peine sortons-nous des mains du créateur , nous pous sentons emportés par une irrésistible tendance vers ces hauteurs que nous découvrons du fond de la yallëe. Nous nous traînons d'abord y puis nous marchons d'un pas de plus en plus rapide au but qui nous est marqué.

Cependant, à mesure que nous avançons , le terme désiré s'éloigne. La victoire que nous venons de gagner n*est point le signal du repos , c'est la condition d'un nouveau combat. Une fois lancée dans la carrière, l'humanité ne s'arrête plus. Courage, courage, nous crie d'heure en heure la voix divine qui nous presse. Accroissez par votre propre travail l'héritage que vous a légué le travail-des siècles. Vous récoltez aujourd'hui ce que vos pères ont semé ; semez à votre tour pour que vos neveux récoltent ; le passé vous a engendré; engendrez l'avenir!

La philosophie antique a calomnié, ne la pouvant comprendre » l'insatiabililé des désirs. Plus éclairée et mieux renseignée , la sagesse moderne y voit un infaillible indice de notre destinée terrestre. Substituons à la poursuite infatigable des jouissances matérielles» le besoin continuel , illimité de notre perfectionnement intellectuel et moral ; Tantale n'est plus le symbole du crime et de la folie ; c'est l'image de l'homme remplissant sa mission ; c'est Temblôme de la plus éclatante vertu!

Quelle que soit la sphère dans laquelle le génie s'agite, industrielle ou artistique , scientifique ou religieuse , morale ou utilitaire, il en déplace^ il en recule les limites. Sur aucun point, rhumanitë n'est parvenue au faîte. Les doctrines i courte vue , qui prennent leur horizon pour les bornes du mqnde, ne soupçonnent pas l'infini au sein duquel elles nagent et se perdent. Laissons Taveugle nier la lumière , le paralytique nier le mouvement , et poursuivons , dans toutes les directions , nos glorieuses codquêtes !

Ainsi que les autres produits de l'activité humaine , la science ea est à ses premiers pas ; d'hier seulement elle conmience à établir quelques axiomes, à fixer quelques lois de la nature et de l'homme. Plus elle découvre, plus elle reconnaît combien il lui reste à apprendre ; telle qu'elle est aujourd'hui , la science , c'est une savante ignorance , une ignorance qui se sait. Mais en même temps que la pensée constate sa pauvreté et sa faiblesse • elle pressent tout ce qu'elle peut acquérir , par l'exercice , en force et en richesse ; et ce qu'elle conçoit , elle le veut.

Telle est la pensée , tel sera le langage. Nécessairement imparfait comme la chose signifiée , le signe tend après et avec elle à^k perfection qui lui est propre. Quand F intelligence est à l'étroit sous lès symboles qui TenVelôppent , ces symboles s'élargissent ; si l'idée se voit dénaturée , faussée par le mot qui l'interprète , le mot , pour la peindre avec plus d'exactitude , se retrempera bientôt et se redressera.

Ce progrès se réalise de lui-même. Que nous le voulions ou non 9 les destinées s'accomplissent. La liberté toutefois mêle son action propre au mouvement qui l'emporte , et notre intervention, plus ou moins intelligente , peut utilement seconder / où contrarref malheureuisemeiit l'impulsion qui noiis est donnée.

Or » si nous avons à cœur de venir sciemment en aide , au lieu de lui faire imprudemment obstacle , au développement régulier de nos langues , une étude préalable de leurs défauts et des' qualités qu'il nous importe d'y substituer nous est indispensable ; nous fixerons lie terme vers lequel elles s'avancent , et nous reconnaîtrons lés voies que pour y tendre elles auront à parcourir.

En quoi donc consiste la perfection du langage? et par quel trayail irons-nous de ce qui est à ce qui doit être?

§. l^^. — Marche progressive du langage naturel.

En tant que naturelle , la pensée , sous le point de vue particulier qui en ce moment nous occupe *** est parfaite , de cette perfection du moins que notre état actuel comporte. Que trouver à reprendre dans ce regard rapide qui

nous doDne , avee one autorité cotitre laqaelte noiife'D* rêiclainons jamais» et ootre propre cxisleoce, et celle de^iobjefe ilont-DOUs sommes eotoilrës ? Que reprodier à oès jagements «oncre(s> irréfléchis^ fondements inébranlables sar lesquels s^ appuieront pi as tard toutes les Térilésabstraités^ ràléphies qui leur succéderont?-^ Ces formes^ d'ailleurs^ qu'af^ Fectent nos connaissances prtmkiyes ; né sont pas de celles qu'il nous soit permis d'atteindre et de modifier; telles Tiatelligence nous les offre ^ telles il nous les faut subir.

Le symbole , attaché par la natiire à la pensée ainsi faite» nous pvésente les mêmes caractères» toutient avcfc ndns les mfimcs rapports. Comment perfectionner le sourire , les larmes » ce cri que jette la joie , des sanglots que pousse la douleur? Et quand nous supposerions ce pér'fectionnement possible » est«>ca d'une main boniainé que nous devrions l'attendra?

Tant que le symbole naturel reste ce ^tt'il est à l'ongkiev me eitplMion purement instîoctiTb A i laquelle fious n'imposons atfeune signtfic«(tion » 11 nous échippe |iar «éla mémey et Karl fi'a tdir Ibi aucun droit* Mais ahssitdt que nous noué en empai^MS » et que nous r^socions à ime modffiéaliott iniellectocilto dont notn le eonkituons TinlerjA^le » AoMhÔt une tfâusforotatiott s'y opère; l'Iridioe devient un signe. L'homme se montre» et» à sa suite» l'inexpériéuee d'abord «veo senfeibléttsea^ son désordre ^ ses tâtonnements» ses erreurs; puis l'expérience avec ses Méthodes puissaftiei ^ ^ marche régtiliëre et sûre , ' ses procédèl ÉèparaleufS; Dan» te qu^tt a d^JièmRi,. le fam^ gag«r iiatural ost uéeoisammeni vmpBrrfait » et néccsisaîrd^ numf perfeétîUe.

L'emploi réfléchi €t calcule de» symboles naturels sera ce qu'il doit êtrâ , s'il fait , comme on dit , illusion; Votre voix f votre front , votre attitude corporelle rendent-ils le sentiment» Témotion^ la pensée qu'ils' prétendent traduire avec tant de pureté et de fidélité » que je vous sup^, pose irrésistiblement dans la situation intellectuelle et morale dont ils m'entretiennent? Votre expression est parfaite ; l'art n'a ici d'autre but que de retrouver la na^ ture y ou ûé que nous prenons généralement pdur elle.

Trop souvent ce but est manqué. ----^ Tantôt la copie exagère le modèle; elle en grossit les tons, elle en forcé les couleufB.* '^^ Tantôt I au contraire» notre imitation affaiblit , affadit f décolore* -^— Reproduisons-nous avec bon*hent le sjmbole qnisi nous avions en vu^ nous lui assigne^ rons daas l'ensemble oà il figurera une place qui n'est pas la sienne; c'est sur ce mot que ma voix devait peser ; elle appuiera sur cet autre! *^ Parfois notre choix s'égare > et AOQS accouplons violemment à tme affection dont le symbole propre nous échappe ^ un signé qui toi est ètratrger^ ^^ Ces infidélités plus^ou moinâ graves tiennent , dans certaines circonstances » à notre condition matérielle ^ et il y êMaii quelque, injustice é en faire retomber sui* notre légèreté ou iiptt^ maladresse toute la responSâdnlité. La figure biunainé est destinée k produire extérieorement toutes nos éd^tioné inférieures. Mobile , conmie Fâme qu'elle représente » elle exprimera ^ccessivemeât les pas^ siona les plus diverses 1 1' amour et la haine » TespérattCé et k désespoir, la confiance et la <;ratiite s.'y téflédUront tour à.toun G^^endaiit le sentiment qui vient d'y graver SOS image ne s'c» retire pas complètement / brâqn'it est

arrivé au résultat qu il cherchait. Le chagrin a quitté l'âme » mais il n abandonne pas entièrement le corps; ^n empreinte y à demi effacée, reste sur le visage comme un vague souvenir. Que sera-ce si la même affection se renouvelle fréquemment dans le cœur , et si la même corde organique est constamment ébranlée? La physionomie contracte des habitudes dont elle n'est plus maîtresse. Il j a des figures qui rient toujours , d'autres qui pleurent sans cesse. Qu'une affection accidentelle » passagère , se présente, qui réclame d'une organisation ainsi inféodée à. tel ou tel sentiment privilégié, sa manifestation spéciale, qu'arrivera-t-il? Une lutte s'engage entre le présent et le passé ; deux émotions contradictoires se di$putent et se partagent le théâtre qu'elles devraient alternativement Occuper. Il y aura simultanément, dans les muscles de la face, du sévère et du plaisant , du riant et du sombre. De là ces expressions grotesques, grimaçantes, qui. dirent tout autre chose que ce qu'elles s'efforcent de faire entendre , et qui ensuite s'étonnent de n'obtenir de nous qu'un sourire et une raillerie , quand elles nous demandaient de La sympathie et des pleurs ^^.

Que faire pour neutraliser, autant qu'il est en nous, ces fâcheuses influences , pour prévenir ou ppur corriger ces défauts? — Nous avons , dans un autre traité, longuement décrit la formation de nos habitudes,' leur action sur la vie , les procédés à l'aide desquels on s'en ,pèut rendre maître ; nous y renvoyons nos lecteurs **^. — Nous ne répéterons pas non plus ici ce que nous avons dit quelque part de l'erreur, et des causes qui l'engendrent, et des moyens que Tart lui oppose ^» Mais en admettant que

oos faabîtddes cxi)ressive6 nom fussent cottipteleittent soumises, et qu'il ne dépendît qde de mûéàe tepradoire, à&nk toute sa vérité, le symbole naturel lemédt Mtàcbé à telle OH telle pensée , âorions-nons atteint notre but? Oui, si nous nous parlions à nous-mêmes, ou si nos ïnterlocnteors entendaient nécessairement et vojaiéiit lés chùses^ comme tiousi Or j cette identité est pins rare qu on rie péni^e; loin d'être une loi absolue, riniTerselle, elle est sujette du contraire à de nombreuses exceptions. — Ktësrous de ces botnmes qui semblent nés pour entraîner la foulé dims la route qu'ils se sont ouverte? Chargé de cette pénible ^ mais glorieuse mission , vous ave« reçu du ciel , qui vous Ta confiée, les facultés qu'elle suppose. Vous dépassez sur tons lés poidts les proportions vulgaires ; vous êtes grand enti'e les grands, fort entre les forts. Que H SOciéfé à laquelle vous appartenez Comprenne ses intérêts et les vôtres , qu'elle vous élève au poste qiii vous était visiblement destiné y il y aura profit et bonheur pour vous comme pour elle. C'était de ces hauteurs que votre vcrfx devait descendre. Puissanmient articulé, énergiquerment aceentué , votre jeu à trouvé son théâtre. Abandon^ nez^voHS en toole sécurité k votre enthousiasme ; viveis de YOiifè vie; ceÉiilieu vous permet, bien 'plus, il vous de- Btandè vètré pleto et éntiet développement. Mais qu'on Vous i^é^Héi vous né pour les somanités y et qu'on vouir oublié i oe qui âf arrive y hëlas ! que trop Souvent , dans lès régionis idftrieUtfès , il vousr faudra bien abaisser à des intérêts étroils ,• plier à d^s: scènes stàis importance , un génie do^€ hk v^gD^ur réckfimit une fâche plus sérieuse et plus digne. Tant que vous n'aurez pas dompté , soumis, réduit

Tos génèrenx iostiocts, vos sublimes tendances» toiw étonnerez 9 tous blesserez» tous scandaliserez de vos éclat» la médiocrité qui vous entoure. Il y a trop d'énergie dan» ce geste » trop de feu dans ce regard! Contenez, modérez ces explosions. Vous ne serez selon la nature commune, et f comme on dit , dans la mesure , qu'autant que vous dépouillerez votre nature exceptionnelle» hyperbolique» outrée ; TOtre naïveté est de raflectation » votre pompe de Vemphase. Pour paraître vraies à ceux auxquels elles s'adressent , que vos démonstrations ne craignent pas de mentir au modèle qu'elles ont à rendre ^'^I — Non» vous ne prendrez pas avec cette femme le ton qui vous siéra en face de cet homme. Ce qu'un Spartiate peut comprendre» un Sybarite ne l'entendra point. La langue du midi n'est pas celle du nord *'^ — H y a deux natures ; que ceux qui parlent ne l'oublient jamais : l'une est pure » droite» normale : c'est celle que Dieu a faite et que nous savons si rarement garder ; l'autre » celle que notre éducation » nos préjugés» nos habitudes substituent fréquemment. à la première » est corrompue » artificielle » toute de convention. Il arrive journellement que cette nature de seconde main» lorsque la vraie nature se produit devant elle» la condamne» la repousse comme une imitation maladroite, comme une grossière contrefaçon. On connaît ce bouffon qui , au jugement du peuple romain » produisait le cri de tel ou tel animal plus naturellement que l'animal lui^ même "'. N'est-ce pas ce peuple romain qui partout nous entend et nous juge^^? Nous n'entrons pour lui dans la nature » qu'au monient même où nous commençons à en sortir.

§. li. — Marche progressive du langage artificiel .

Voilà pour le langage naturel. Passons au langage artificiel. Nous avons ici deux ordres de faits à contrôler et à diriger dans leurs développements progressifs; d'une part, Texpres^on analyticjne, le signe isolé; d*une autre pffirt y l'expression synthétique , les signes combinés ; comm^iicons par l'analyse , c'est-à-dire par la nomenclature; k synthèse, c*est-â*dire la syntaxe, aura ensuite son tour.

Â. — L'élément intellectuel du langage analytique, l'idée ne reconnaît qu'une règle , n'a qu'une condition à remplir. Qu'elle soit pure, simple, indécomposable; elle aura pleinement satisfait à sa loi.

L'idée de rapport ne représente-t*elle à l'esprit que te rapport, l'idée de qualité que la qualité, l'idée de substance que la substance? elle est parfaite. Le tort de la pensée actuelle, c'est de confondre encore, à chaque instante^, dans les images subjectives qu'elle s'en forme» les trois éléments qu'elle distingue dans la réalité objective; c'est de réunir, alors même qu elle tient le plus à les isoler , la substance à la qualité , la qualité à la substance, le rapport enfin à la substance ou à la qualité. Avec un peu plus d'attention et de fermeté, nous en viendrons à concevoir nettement Fexbtence sans les attributs , les attributs sans l'existence , la relation sans les termes entre lesquels elle s'établit.

Nous ne réduirons plus deux ou plusieurs existences à

une seule ; le temps se séparera des choses dont il mesure la durée; l'espace , des phénomènes qu'il contient ^^.

Ainsi en sera-t-il des deux mondes dont l'ensemble universel se compose ; de jour en jour nous creusons plus profondtaent la ligne de démarcation tirée entre le corps et l'âme , entre la matière et l'esprit.

L'individu ne preikira plus la place du genre / ni le genre celle de l'individu ; l'abstrait restera l'abstrait , le concret restera le concret.

Cependant nous atteindrons les objets direct^nent » immédiatement; et toutes œs perceptions médiates, indirectes f qui défigurent plus ou moins une idée en la teignant des couleurs d'une autre ^ s'effaceront et se retireront *^.

Cette unité toutefois » dont nous faisons pour nos idées la condition iine qtia non de leur perfection , elle s'étend nécessairement ou se resserre comme le phénomène intellectuel auquel elle s'impose. — ^ L'idée abstraite qera une d^ns toute la rigueur du mot ; elle ne représen- I^H qu'une qualité» une qualité simple » irréductible, gu supposée telle: un, deux, trois; vert, bleu, tauge; provisoire seulement dans le second cas , définitive dans 1^ premier. -—L'idée générale formera un faisceau étroiteipent lié des diff^entes qualités qui constituent le genre ; qu'elle enferme dans son contenu les caractères véritable- Hient essentiels au groupe de faits dont elle est l'image , m^s qu'elle n'y admette rien de plus ; les idées de l'Aun^nité, de la société, par exemple , seront accomplies» le jour où elles reproduiront sous les jeux de l'esprit , sans j rien ajouter» sans en rien retrancher» les principes»

avec lesquels l'htiotaDité^ la société ne peuvent pës ne pas être^y eu debors desquels ao contraire, n'en manqiiât-'il qo*un seol , il n^j a plus ni société ^ ni humanité. -^L'i* dée gèa^dle réuott en elle plusieurs idées s^trdkes; la généraKté présuppose les absiractions élémentaii^eé quf elle combine. L'idée inditlduelte> à scm tour (Vidée tndivi* duelle 9 telle qu'elle doit être au terme , non telle qu'dle est &9 début) présuppose Vidée générale suï la<|uelle cjUe s'appuie. Four l'intelligence réfléchie, SœreUe esl ua hoBune d'abord ;. jcomme tel , il se détache du vaste sjstéme des êtres> et va prendre sa place dans le genre auquel il appai^ient. Mais il ne nous suffit pas- d'a^voif humanise Voiijet de notre, pensée ; il nous faut indivi-* dualiser Vhomme que nous venons de former ; nouA, le voulons voir , non- seulement dans les attributions communes que la généralisation lui donne oa plutôt lui laisse, mais en outce dans celles qui lui sont piiopres» dans celles qpue la nature n'a départies qu'à lui. Â l'idée générale sous IsiqueUe l'humanité nous est offerte , ajoutons quelqu'idéepaarticulière quirla singularise, et Vindividir appairait. L'individu d'ailleurs ,« comme le genre, eouimie 1» qualité abstraitia eUe*même , recevra de la pensée qui! le: conçoit un0 détermination plus ou moins précise, seloitle degré de culture auquel nous serons parvenus;, ki comn^ partout, l'artiste brisera, pendant de longs siècles , ses grossières ébauches ,, avant que d'enfanlev le chef-d'œuvre auquel U- s'arrêtera.

. Remarquons bien encore que si nous, repoussons ces aiwdogies trcmpeiises qui feignent des ressemblances là où il B6 fouir voir que dès difKfrences , nous ne songeons pas

à éconduire , ' nous voudrions au contraire constater et marquer de leur caractère propre ces analogies Téritables qui unissent entre elles tant d'idées entre lesquelles nous ne saisissons aucun rapport , et que nous laissons dans Tentendement éparses et solitaires. Que d'espèces sont sèjparèes du genre qui seul peut» en les éclairant de sa lumière f les mettre dans tout leur jour! Combien de faits ne sont compris de nous qu'à demi, parce que nous n*en irapprocbons point ceux dont le contraste achève de les déterminer et de les circonscrire! Que le vice, par exemple, soit pour nous une maladie, une inflrmité de l'âme; n'en pénétrerons-nous pas plus profondément la nature et l'essence? Qu'est-ce que la laideur , la lâcheté » . l'astuce , indépendamment de la franchise , du courage , de la beauté *'*?

L'élément physique de notre langage artificiel , c'est le son articulé. L'esprit ne pouvait, pour traduire l'idée, nous Tavons suffisamment démontré *'^, choisir un ordre de symboles mieux approprié à cette destination. L'alliance de la pensée et de la voix est maintenant indissoluble. Il ne s'agit plus pour nous de rêver quelque instrument meilleur ^^ ; perfectionner celui que nous nous sommes si laborieusement donné , telle est désormais notre tâche I

Les sept voyelles que nous avons précédemment reconnues, nous paraissent suffire à toutes les combinaisons dont une langue doit s'enrichir ; avec elles , nos dialectes nous offriront , dans une juste mesure , la variété de sons que l'oreille demande. Je ne sais trop, d'ailleurs, s'il serait en notre pouvoir d'en fornier une huitième; peutêtre une décomposition plus déliée de la voix primiUve

exigerait-èlle de nos organes yocanx une force d'analyse supérieure à celle dont ils ont été dMéS. Mais aussi nous n'en Tondrions pas supprimer une seule ; pourquoi s'appauvrir de gaitè de ciBur, et se condamner , conuneia Grèce moderne ^'^ , au retour perpétuel des mêmes con^ sonnances, à une fatigante uniformité?

Si j'avais droit de vie et de mort sur les éléments dont nios langues se composent, j'en exterminerais les diphthon*gnes. La diphthongue est on mensonge , une contradiction» Comprenez^vous deux sons prononcés , comme nous disons » d'une seule émission de voix, deux sons qui n'en forment qu'un? Lorsque deux voyelles se suivent , — ou nous les prononçons l'une et l'autre; il y a là deux unités qui se distinguent , quelque rapprochées qu'elles soient; -T— ou bien nous n'émettons réellement qu'un son; nous n'avons qu'une voyelle; c'est par erreur que nous en comptons deux. Il y a deux sons suffisamment marqués dans les diphthongues uf^lui^ c'est-à-dire /ti-t) ; oi [moi 9 c'est-à-dire mo-oî) ; que ces deux voix soient brèves i à la bonne heure; elles n'en sont pas moins deux pour cela. Pourquoi faire une diphthongue des voyelles ié dans les mots amitié, pied, miette , et laisser au contraire ces voyelles distinctes dans les mots lié, oublié, piété? caprice ou intérêt de poète; rien de plus. Au treizième siècle Di-eu, Dieu au dix-huitième; chez l'un hi^eTp hier chez l'autre; la science veut hi^er, Di-eu, chez tous et toujours *^^. Prendrons-nous sérieusement ai pour une diphthongue? prononçons alors ma-t-re? Si nous prononçons mi-re, la diphthongue disparaît. La première syllabe dans auberge est une diphthongue; la dernière > dans manteau,

fer^ UQ6 tripbth^MKgue sans <lou(e ; écrivoii^ » avec quel* mfii^ giamoHutpiens ^ lânmito , -oberge; que' deviennent les 4^(0^ f les trois sons que noiis ptésenl^it eette émîssiott de voix? flst-çe dope à une oribographe bizarre , vicieiise* que l'analyse philosophique ira demander s(es doçuoieni» et sa règle *** ?

Toutes les voyelles que Texpression phonétique peut délirer , nos alphabets les possèdent ; de ce côté » mu» sommes^ riches. En est-^il ainsi des autres, éléments que ce n^me mode d'expression exige? Que de bruits naturels ^ dput nos signes se feraient utilement les échos , nous sont inaccessibles 9 parce que telle ou telle articulation nous manque t ^vec le temps, noius nous compléterons. Mais il y aurait dé|i un notable progrès à réunir , dans une langue compréhensive , les articulations diverses que nos dialectes exclusifs connaissent et se partagait**^.

Quelquefois la voyelle apparaît seule; elle forme un son sans le .conçoiirs d'aucune articulation. Le plus sou-» vent elle s'articuje;. c'est alors et à proprement parler une syllabe. ](^a syllabe» c'est-à-dire la voyelle articulée, comprend donc une voyelle et une consonne ; — rien de moins ; une, voyelle seule peut Caire un pied , un mot ; elle ne fait pas une syllabe ; — mais aussi rien de plus ; lorsque deux consonnes s'unissent à une voyelle , deux syllabes 9 qu'on ne s'y trompe pas, sont par là constituées ; l'une que la prononciation efface, autant qu'il est en elle, et que nous ne comptons point; l'autre que nous mettons en évidence et qui seule est comptée. Si je pouvais obliger ceux qui ont voulu me nuire, je le ferais sans hé-* siier. Reposons-nous sous ces frais ombrages. Ferais ei frais

différent eo app^treoce ; au food , c'est uqe seule et même combiuaisoa. Nous trouvaus , et avee rdi^n , |roi« sj.}r labes dans cerise ; daus fraise , uous u'eu reeetOftaisAons quedeus. Écrivons sriseei feraise^ la prononeîaltdn im seia pas changée ^ et cependant nous ne verrons plus c^ deuic syllabes dans le mot qui nous en présentait trois tou trà-l' heure ;,. tandis que nous en verrons trois mainte* nant dans celui qui ne nous en présaitait que deux*^l Dans l'un comme «ians l'autre il en faut nqter trois. Toul« consonne 9 qui sonne réellement » q'est-^à-dire qui se prononce y ne peut sonner, ne peut se prononcer qu'en s' adjoignant une voyelle; toute consonne proneyacée est donc une syllabe , quoiqu'en disent et eette cacographiot que nous appelons orthographe » et cette Yersîfication bâtaide qi^i songe beaucoup moins à ce qu'entendront les oreilles qu'à ce que les yeux liront ***.

Xes doux cléments dcmt se compose la syllabe ne se disposent pas arbitrairement dans le système qu'ik sont appelés à former; c'est nécessairement la consonne qui ouvre la marche. Si la voyelle se montre b première» eHe reste inarticulée ; la consonne qui vi^t ensuite se lie à une voyelle que l'écritute marque ou supprime arbitraire* ment. Da est une syllabe pure; Ad égale A-de; j'y yois la syllabe de dont l'articulation seule est représentée dans la langue écrite , et la yoyelle a qui , se suflSsant à cilemême 9 ne s'articule point. En quoi diffèrent au fond » dans les mots Joad et malade, les sons qui les termin^Niit ^ et dont nous formons 9 dupes que nous sommes, de mes procédés et de nos habitudes graphiques , une syllabe obei Vun f uiie syllabe et demie chez l'autfë *^'?

Comme la voyeUe, la syllabe peut faire et (ait soayent un mot : ce sont même là les mots les plus simples. H n'en faudrait pas conclure > arec quelques grammairiens , que les langues à l'origine sont monosyllabiques; tout nous prouve au contraire que c'est par des polysyllabes qu'elles débutent. Prenons au hasard quelques-uns des termes que nous offre le yocabulaire de l'enfance : ces termes ne sont-ils pas des disyllabes ^^ pour la plupart » fopa , maman, dada, coco, iiii, lolo » biki ou hcbo ^^^^ et des disyllabes, comme on voit, qui se plaisent à répéter la même articulation et la même Toyelle? La physiologie en sait ou doit en savoir la raison. Avant que nous ne menions nos organes , nos organes nous mènent. Or , une corde sonore ne s'arrête pas aisément, après une vibration d'un certain ordre > pour passer brusquement aune vibration d'un ordre différent ; c'est un tour de force qui nous suppose complètement maîtres de nos instruments , et dont un laborieux exercice nous rend seuls capables : pendant longtemps la voix , que nous ne savons pas encore contenir , dépasse les limites que nous lui assignons ; elle redil en vertu de sa loi propre /ce qu'elle avait dit pour nous obéir ; comme tous les bruits naturels » elle traîne son écho à sa suite; et si à la rigueur le monosyllabe est dans Tintention , le polysyllabe n'en est pas moins dans le fait^^*.

Quoi qu'il en soit, nos langues ne restent pas stationnaires , et bientôt le monosyllabe et le polysyllabe s'y rencontreront. Mais lorsque ces mots d'égale ou d'^inégate grandeur se rapprocheront dans le tissu que le discours eu forme, ne courent-ils pas risque de s'ajouter, de s'atta-

cher Vua à l'autre, et de perdre ainsi leur individualité? Cette ciHifusion ^ cette agglutination se remarque en eflet dans tous les dialectes primitifs : leur poljsynthëtisme , comme on dit ^^' , associe fréquemment , pour en faire un composé pins ou moins bizarre 9 deux ou plusieurs termes qui habituellement se suivent. La langue sacrée de l'Inde antique exprime d'un mot , ici , le père et la mère ; là , le ciel et la terre; ailleurs encore , le bruit des él^hants, des chetaux et des chars ^^. En h^&breu» d^ix mots^ soutenant entre eux le rapport qne traduit f chez les Latins» le génitif du second » chez nous, la particule ife qui les iipit à la fois et les sépare , s'aggrègent et s'accouplent ; on dit le livre-Pierre , la rose-jardin, comme nous disons en* core Y HôteUDieu , V EgliseSaifU-Pierre ; ^evAeva&xi A^ns cette alliance des deux termes» le premier s'altère» se mutile» et se rend parfois méconnaissable^^'. L'accent tonique pose une barrière entre les mots qui tendent à s'écouler et à se fondre les uns dans les autres. Mais si nous voulons que cette fonction soit convenablement remplie» deux conditions sont indispensables. Avant tout» il faut que l'accent se soumette à une règle fixe» et que nous le retrouvions toujours sur une syllabe dont le numéro d'ordre soit invariablement déterminé ; par là seulement il nous indiquera le point où les mots commencent et celui où ils s'achèvent. Si» par exemple » il pèse constamment sur la première syllabe» chaque syllabe accentuée me donnera le commencement du mot» que je continuerai avec les syllabes non accentuées qui suivent » et que je terminerai immédiatement avant celle qui , frappée de nouveau par l'accent » m'annoncera un nouveau système.

Il serait bon encore , pour étker «ne insipide monotonie # que tous les mols^ dont une langue se compose fessent disi^ tribués au moins en trois catégeri^y et que , poisr dhaettoe d'eHes, la plaee de Taccent K^àiSèM^^ Le flràttçai&i»Ht» pli^ à peu près ces deax eonditioBSr Taceent s j établissaod sur rayant-dernière dans les mots termkièspac mi E mtMt, sur la dernière dans les autres. Mmb si cistUe méthode suffit à ta distinetibn qu*elle a surtoi^ en vue , elle^est loki de répondre à ce bescnn de variété dont nous lui demandons en outre k satisfaction. Nous limerioi»! pour notre pari» à voir accentuées chez nous , eomme elles l'étaient cbez ks €rrecs , non-seulemeni les deux dernières ^ mais encore FantépénultJème. Peut^^re nolve cbssiiication scientifii^ue des mots nous ftNimirai^^e un nioyen utile pour déter^ miner avec quelque rigueur celte triple positioni^de K'ac^ eenty et ne seiuât-tl paa conn^oittble que la voix marquât d'un signe identique tous les termès^du mèmeocdre, a*!^ puyant invariablement sur \» deraâèi» , la pénultième ^ Taniépénultième» sekp=qu elle aurait à produire un sobstanlif» un relatif ou ua qualificatif ?'

Mais i\ faudrait préalablement que oes trois ékmeat9 de nos knguea flissent parfeitement distincts; ii faudcatt qu'il n'j eût pkui rien du relatif dans^ les mots desttoés.à exprimer la substance et lai qualité ,. cien> db qualkricaiîl dans ceux que uous; chaugeons d)e ti»duire le fiap|K>i!l.et la) substanoe ^ lien enfinr du subslantiE dune cens qui^ pair §ttentf kl qualité et.k rappofitv Plus de voi^a». de^ temps »^ ni de modes, pour nos v^rbes-r plua de cas», de genfc^» m de- nombres , peur no».* adjieetîln» nosi artiicke». no» noma et' nos pnonomsi' Que k conjugaison et k déoli'*

naisoQ se retirent ! âjods » comme la Cbioe ^'* » des sigoes spéciaux pour des idées spéciales! Déjà > les ci^ s'en vont {liber Pétri, le livre de Pierre) , et la prépo^ir tion les remplace. Les degrés de comparaison se délacfaen.t du qualificatif auquel ils adhéraient; trofb^tpaçy ero^atoc^ plus sage, le plus sage. Le verbe est en pleine dissolution ; il nous faut maintenant deux , trois > quatre et même cinq mots pour rendre les idées que les Latins et Içs Grecs exprimaient par un seul ternie; là où ils disaient : Cader bai, Periisses, irtrin^psBuy Av<rwfA«c9 nous disons, nous: Il tançait f Tu aurais péri^ Nous avons été honorés , Que je me sois délié!

Nos langues , je parle de celles qui marchent .^" , se rapprochent donc en vieillbsant de cette perfection apa* Ij tique vers laquelle elles tendent ; nous décomposons sur une foule de points » avec plus d'exactitude et de précision que ne le. faisaient nos pères « les notions par les-» quelles l'intelligence débute. Mais que nous -sommes loin du terme auquel nous devons arriver! Que d'années s'écouleront avant que Tidée de la durée» par exemple» rompe définitivement avec celles de l'existence ou de l'action» auxquelles elle reste encore si souvent attachée \ Ne désespérons pas cependant de Yoir un jour on an autre ce di>orce accompli. Pour être lent » ici comme partout, le progrés n'en est pas moins sûr » et nos idiomes ne nous offrent-ils pas. déjà certaines locutions dans lesquelles cette séparation est comme entrevue et annoncée t Je fins hmreuxi s'écrit quelquefois plus analjU^tuemeat i Un temps fut où fêtais heureux.

Dès aujourd'hui ; nous sommes tenns.de i|e pli|s enr

tasser scmis un seul mol àe^x on platHeors idées que \at pensée ^islingae nettement :

Combien , pour qoelqnes moi», ont vu fleurir lei» livre. Dont les vers en paquet se vendent à la livre ^st /

Notre législation est yenne fort à propos rédoire ce terme équivoque à Tune de ses significations. Attendrons-nous quelque bonne fortune du même genre , pour retirer au monosyllabe » ou plutôt au disjltdbe que nous prononçons vère , quatre ou cinq des idées qu'il exprime*"^ L'ambiguité des mots est une des plaies que nous ne pouYons trop, partout où la chose est possible, nous hâter de fermer; N'emplojons un signe à double on triplé entente qne dans Tun de ses sens ; et que la désuétude fasse ju^-» tice du reste !

Le trope , sous ses différentes formes , pèche partout et toujours , ici pour une raison , là pour une autre ^ contre cette loi de Tùnité et de la simplicité à laquelle le langage se doit; — La catachrèse donne à l'idée qui n'a |>as encore obtenu son signe spécial, un symbole d'emprunt ; fréquent dans les langues naissantes et pauvres, Cet abus, à mesure que nos dialectes croissent et s'enrichissent , s'efface et disparaît. N'est-ce pas évidemment parce que les mots nous manquent, que nous disons un iras de mer, une feuille de papier , un cheval ferré d'argent *«^? — La métaphore aussi appartient à l'enfance des nations et s'en va avec l'âge. C'est un miroir où il nous est permis, tant que nous ne saisissons pas l'objet lui-même, d'en contempler Timâge; mais aussitôt que la réalité se montre , son phantdtne s'évanouit. La métaphore n'est aii fond qu'une catachrèse

déguisée. Que réimpression exacte parvieune à peindre la pensée dans tonte sa yérité; irons- nous demander à ces masques qu'on appelle si improprement des figures les traits plus ou moins fidèles sous lesquels nous la représentons? Ces tours et ces détours ne conyiennent qu'à l'impuissance qui n'a pas su encore , arrêtée par mille et mille obstacles, se frayer sa route en ligne droite. Aussi remarquons-nous que les langues , en se fortifiant , tendent de plus en plus vers l'expression propre. Déjà Euripide redoute cette pompe que cherchait Eschyle ^'^ ; et sous ce rapport notre poésie occidentale pâlit devant la prose de l'Orient ***.

N'allons pas pour cela nous imaginer qu'une langue est tenue de * nommer toutes les idées , quelles qu'elles soient , qui traversent rintélligence. Nos dialectes doivent leurs signes aux pensées qui demeurent , à celles qu'il nous importe de produire et d'échanger; quant à celles qu'un même instant verra naître ou mourir, ou dont notre commerce social ne pourrait rien tirer d'utile, qu'elles passent silencieuses , muettes ; la voix chez elles ne serait qu'un vain bruit, qu'un insipide murmure. Ainsi le plus souvent les nuances fugitives dont l'individualité se décore , traversent la scène , sans j laisser leur trace ; et le passé, réduit à ces proportions, n enseigne pas l'avenir. Les généralités seules vivent et se répètent : à ce point de vue , ce qui fut , est encore et sera ; il est bon que les générations qui se retirent transmettent aux générations qui arrivent les fruits de leur expérience ; la langue ici s'ébranle , pour noter la pensée et la répandre. Il n' j a même de véritablement intelligible pour tous les membres

d*iine société que ce qui se rencontre dans chacun d'eux, 9it leê sentiments véritablement personnels n'ont de sens que pour celui qui les éprouve. Voilà pourquoi nos langues ne connaissent guère que les espèces et les genres. Ce n'est point mon amour , ce n'est point ta haine qu'elles figurent , mais l'amour de tout ce qui aime , la haine de tout ce qui liait *^. Les généralités elles-mêmes ne méritent un signe spécial qu'autant que ce signe aura pour nous quelque valeur , nous rendra quelque service. Il est une foule de phénomènes que nous négligeons, et avec raison , de généraliser; il en est d'autres que nous généralisons vaguement , et que nous négligeons de nommer. Quelquefois le mot qui rend l'idée générique ou spéciflque fioui suffit , et nous désignons par le premier les espèces qu'enferme le genre, par le second les variétés que l'espèce eontient. Non ^ il n'est pas nécessaire , comme le croyait Voltaire , que le cri de chaque animal ait un terme qui le distingue. Que si réellement il nous importe de peindre, par une expression spéciale, le cri de l'enfant au berceau, le vagiiui des Latins deviendra bientôt, sur la pfopùsiûfm du gramniaifien philosophe , notre vagissement^.

Ce n'est j}k» asseaif d'entasser deux ou plusieuiis idées sOtiê nn seul el tnême nom ; il faut encore qtre nous snrmargfOiiSr de dèut ou dé plusieurs noms différenfs^ une seule et ménle idée. Pourquoi potable et buvable, horloge éîpmâule, tombe et ft>m4e(m^**?N* avons-nous pas, dans Mite phraséologie philosophique, plus de vingt terihet destinés k représenter le phénomène intellectuel que généralement on appelle une idée '^? Supprimons ce vain

luxe , cette faosse richesse ; proscrivons la synonymie icomme noiis avons ptoscrit Tambiguité des mots. N'est-' ce pas là d'ailleurs ce que prépare et amène graduelletnent te cours naturel des choses? A mesure que nos dia^^ lectcs se 'développe.nt^ les termes qu'ils {)ortenl se préci-^ sent; les synonymes par cela même deviennent de plus en plus rares; et nous' nous expliquons facilement Sin* jourd'hui comment on oo a pu cionlester l'existence*^.

Qu'il y ait entre les bruits divers que la voix humaine est habile à produire » et les phénomènes niatériel^ que ces bruits essaieraient de nommer > une relation naturelle qui attache plus particulièrement tel ou tel nom à tel ou tel objet, c'est ce <{tti nous parait éminemment vraisemblable^^*. Noos croyons, dans tous les cas , que nos langues , en se perfectionnant , acioorderont beaucoup plus qu'elles ue l'ont fait jpsqu'icià Tonomatopée et en général tk l'imitation de la nature. Une distance infinie sépare-t* elle l au contraire , la matière de l'esprit? Que nos termêSi par une apparence trompensc ,. ne cherchent pas à la combler.. Il n'y a pas de ressemblance possible entre on phénomène spirituel et le signe physique qui en portel'idée à l'oreille. Ce ne sera donc qu'en vertu de notre pouvoir discrétionnaire que nou9 pourrons, lorsqueces deux mandes nous apparaîtront sous leur véritaifle.^ aspect, ^asisoeiier, comme son expression, un phénomène emprunté au monde des sens à un phénomène appartenant au monde de la raison ou de la conscience ; encore une fois , la lueur métaphorique n'est qu'une sorte de crépuscule qui se place- 4 titre de transition entre la nuit profonde des premiers* temps et le grand jour du dernier àse ; et tout symbole qiû aloré

préleiidra nous donner , en frappant nos organes , quelque idée de Dieu oi| de l'âme, sera nécessairement arbitraire et conventionnel *•*.

Mais s'il j a un abîme entre ce que nous savons de la matière et -ce que nous savons de l'esprit , les différentes notions que nous nous formons de l'esprit, d'une part; d'une autre part, cqlles que nous nous formons de la matière, soutiennent entre elles, dans leurs sphères, respectives, de continuels rapports. Ici c'est l'analogie, là c'est l'opposition qui les associe et les enchaîne. Ces rapports tendront à passer de plus en plus des idées dans les mots. Adoptons-nous tel signe pour indiquer l'opposition» tel autre pour indiquer l'analogie? Que chacun d'eux apparaisse dans les mots partout où ,dans les idées se produira le caractère correspondant. Chanter ^ je chante y il chante* ra ; Trouver , je trouve , il trouvera : Honorable, honorer ; Condamner , condamnable: voilà des formes dont la sjmé* trie représente parfaitement pour l'œil et pour l'oreille ce que le fond qu'elles rappellent présente de symétrique à l'esprit. En voici d'autres qui nous laissent clairement apercevoir sous l'antithèse verbale l'antithèse intellectuelle: Juste f if^jusie; Stable, instable: Faire y défaire; Mériter, démériter. Mais quel rapport veulent peindre les mots Couper el coupable , Secte et insecte , Fendre et défen-- (/re?£n quoi, grammaticalement parlant, la Bonté s oçpose-t-elle à la malice , la Petitesse à la grandeur ? Et comment l'infinitif 'f^r^ engendre-t-il le présent, je suis y et le futur , il sera *^?

Les innombrables applications des principes que nous venons d'établir se révèl.eront d'elles-mêmes* Il en est

Quelques- unes cepeadant sur lesquelles nous nous per^^ mettrons d'appeler directement l'attention de nos lecteurs. — L'élément et la combinaison se distinguent net* temeat dans la pensée qui les conçoit ; pourquoi ne se dîstingueraient'-ils pas dans le langage qui les nomme? Le nom de l'élément ne rappellera que lui ; le nom de la combinaison sera tenu de rappeler les divers éléments > ou du moins les éléments principaux dont elle se corn* pose. Or , fer , chlore /Sont des mots qui ne représentent à l'esprit que des unités indécomposables > ou , ce qui revient au même pour le moment, indécomposées: mais ces combinaisons que l'ignorance antique prenait pour des corps simples , et dans lesquelles la science moderne découvre, ici, un mélange d'bydrogène et d'oxigène ^ là» un mélange d'oxigène et de kalium » ce n'est plus l'eau , c'est H-0, ce n'est plus la potasse, c'est K-0 qu'elles s'appelleront**''. — Ainsi en devrait-il être , autant que la chose en soi serait possible , pour les termes qui figurent les espèces et les genres : une bonne nomenclature scien* tifique attacherait par des liens visibles les généralités inférieures aux généralités supérieures dont elles procèdent, comme les noms patronymiques [n-nkzi^nç^ AnchUiades^ Canutson, Sergéilch) nous montrent le père dans le fils. Ce serait là un polysjntbétisme bien entendu, où il j aurait^ non plus confusion, mais harmonie , et qui au lieu d'être , comme par le passé, un embarras et un obstacle , deviendrait, ce qu'enfin toute force doit devenir, un moyen et un secours. — On conçoit clairement , et par cela même, que l'idée générale, quel que soit d'ailleurs son degré de généralité, se distinguerait par un signe

spécial et de l'idée individuelle et de l'idée abstraite qui auraient également Tune et l'autre leur expression carac«-' léristique. -^ A plus forte raison nos symboles matériels laisseraient-ils immédiatement apercevoir, par trois formes nettement tranchées qui les distribueraient en trois graii<> des classes , les trois groupes d'idées que l'analyse compte dans rinteliigcncc humaine; et le regard lé plus distrait ne pourrait pas ne pas reconnaître icr le substantif» là le relatif, ailleurs le qualilicatif.**^.

B. C'en est assez sur les mots isolés, sur la nomen* clature ; arrivons à la syntaxe ; parlons des mots com» bioés.

Nos combinaisons intellectuelles sont , on ne l'a pas oublié, 1^ la conception pure qui n'assemble que des idées et dans laquelle la foi n'apparaît point ; 2^ le jugement , c'est-à-dire la conception accompagnée d'une croyance qui la pénètre ; 3® la description qui comprend deux de nos jugements et leur rapport; 4^ le raisonnement qui organise trois de nos descriptions. Les combinaisons verbales qui correspondent à ces combinaisons intellectuelles sont : 1^ cette locution que je n*ai pas nommée encore et que j'appellerais volontiers infinitive: Dieu avec étre^ Dieu être, Deum esse '^•; 2*^ la proposition , Dieu est; 3^ la phrase descriptive , Dieu est juste ; 4® la phrase rationclle ou le syllogisme, Tout homme ^st mortel^ Pierre est un homme ; donc Pierre est mortel.

J*ai plus haut ^^® indiqué Tordre dans lequel doivent logiquement el scientifiquement se ranger les éléments divers dont ces quatre combinaisons sont formées ; cet

ordre qui- m*a semblé être celui-là même selon lequel notre langue française tend à les disposer n'est pas , on 1^ ^aity pour tous les cas du moins, celui que leur imposaient les langues grecque et latine. La proposition , par exemple > telle qne je Kentends, ne plaçait pas toujours , dans ces .deux dialectes • le qualificatif avant le substantif, c* est-à-dire, pour parler comme la grammaire du passé , le nom avant le vorbe ; on disait plus volontiers Est Deus, Serre 06»?, qup Geo; ècTi^ Deus est ; nous disons habituelle* ment, Dieu ^st.. Il en était do même pour ma phrase descriptive^ pour la proposition des grammairiens; le sujet chez nous ouvre habituellement cette combinaison qup ferme Tattribut: L homme e^tjaible; les langues anciennes avaient une tendance opposée; elles commcQ^aient plutôt par l'attribut pour Bnir par le sujet: 'Ajo£<ttov è<TTVj -jBoip; Qplima esi aqua^ -'

Les langues on,t donc marché dans leur sjntaxe comme dans leur nomenclature. Si,, considérés isolément et en eux mêmes, tes signes aujourd'hui analysent la pensée avec plus de précision qu'ils ne l'avaient fait encore, considérés dans les rapports qulils soutiennent entre eux f ils ordonnent nos idées avec plus de bonheur. II y a un progrès .marqué des langues iranspositives de l'antiquité à nos langues analogues *^*. Mais , en fait de syntaxe aussi bien que de nomenclature, que nous sommes loin . du but qu'il s*agit de toucher! Nous ne pouvons plus, il est vrai , construire aos phrases à la manière de Cicéron ou d'Horace : Diuturni silentii finqm hodiernus dies atlulit (D'un long silence la fin le d'hier jour apporta ) : Me tahUa sacer Votiva paries indical uvida Suspendisse potenti •

VesUmenta maris Deo ( Moi par un tableau la sacrée votif muraille indique les humides avoir suspendu au puissant vêtements de la mer Dieu) ^^^. Nous n'en sommes pas cependant à écrire cette phrase déjà si logiquement ordonnée quand nous la comparons à celles que nous venons de citer : Par ce moyen , vous vous mettrez en état d'attendre que le ciel vous soit favorable , et qu'il dissipe le nuage de mauvaise fortune qui traverse le bonheur dé votre vie et vous oblige à cacher votre naissance , comme l'exige-^ rait l'ordre véritablement rationel: Vous mettrez vous 9 par ce moyen , en état d'attendre que le ciel soit favorable à vous f et qu'il dissipe le nuage de fortune mauvaise , qui traverse le bonheur Jie la vie de vous , et qui oblige vous d cacher la naissance de vous *''.

Qu'elles soient d'ailleurs, à un degré plus ou moins pro^ noucé, transpositivc9 ou analogues^, nos langues chercheront , elles cherchent , par la force seule des choses et en vertu de la loi qui préside à leur développement, à rendre de mieux en mieux la pensée qu'elles sont chargées de peindre. Plus elles avanèent, plus elles s'étudient , dans leur syntaxe comme dans leur nomenclature , à écarter les ambages , à prévenir lc$i incertitudes. Si elles s'efforcent de ne mettre qu'une idée sous un mot , elles s'évertueront par la mOme raison à n'attacher qu'une pensée à une for* mule. L'amphibologie est, dans certaines circonstances, un vice inhérent à la structure et au génie des langues ancien* nés ; Aio te, jEacida, Romanos vincereposse. L'équivoque née de ce tour, chez nous, n'est plus possible: pour traduire les deux pensées qui pouvaient autrefois se produire et se produisaient fréquemment sous cette forme unique,

nous avons deux tours qui les distinguent Tune de l'autre : Je dis , Pyrrhus , que tu vaincras les Romains , et, Je di^ que tes Romains le vaincront *^*. — Ni deux pensées pour une formule , dî deux formules pour une pensôi\ Les enfants , qui semblent souvent ne cbmptendre une chose qu'en l'opposant à une autre , disent volontiers, comme la langue grecque : Ce nest pas toi, cest moi ; Us étaient en grand nombre et non en petU nomire^''^, Cds tautologies stériles, si nous les snpposous claires en elles-mêmes-, auraient encore le grave inCouvénieut d'appesantir , pdr uoe inutile surefaiarge , la «marche de Tintelligedce ; mais souvent un ma) plus^rieux en résulte : là où nous voyons deux locutions distinctes, nous voulons voir, nous voyons deux pensées différentes: Là terre est en repos parce qu'elle est immobile; C^si parce ^qu il a une vertu dormitive que4' opium. nous fait dormit; nous nous figurons que nous avonis ainsi noté un effet et sa cause , quand BOUS ué nous sommes représenté que le même phéno* mène sous deux symboles divers, et le paralogisme si connu sous le nom de pétition de principe n'a pas d'autre origine "®.

Mais d'où sort et oii tend au fond ce perfectionnement progressif? La loi du monde organisé , cette loi que nous retrouvons sur toutes les routes dans lesquelles notre investigation s'engage, nous le dit clairement. L'humanité en toute chose part de l'unité et y retourne. La variélé n'est qu'un passage de l'un de ces extrêmes à l'autre. Comme il n'y a déjà plus qu'une géométrie pour toutes les nations de la terre , quelque jour aussi il n'y aura plus pour

elles qu'une politique » qu'une philosophie, qu'une reli* gîon*".

Si cela est yrai, nécessairement vrai, de l'humanité q»i agit et qui pense, qu'en faut-il conclure pour rhimoranité qui parle? Au début la pensée uniforme est rendue par un langafge uniforme comme elle; nùtre espèce D'hast alors qu'une pauvre tribu. Plus lard , la pensée se diversifie ; les dialectes se distinguent ; mille peuplades qui ne s'entendent plus se séparent devant cette Babel qu'elles abandonnent inachevée. Le temps a marché; les cités peu à peu se sont ajoutées aux cités , les nations aux nations ; formé de tous ces niembres , aupariavant épars , le grand corps humain n'a plus qu'un cœur, qu'une tête, et par conséquent qu'une voixl

Pourquoi ces innombrables patois qui s'élevaient conime autant de barrières entre ces villages , entre ces provinces, se perdent- ils peu à peu dans la langue com-* ronne que parlera bientôt ce vaste empire, celte immense contrée? Pourquoi pendant tant de siècles le latin a-t-il été la langue de TEurope? Les ruisseaux gagnràt les fleuves , et les fleuves la mer.

Dès à présent , nous écrivons des grammaires générales qui ne craignent pas d'imposer une sjntaxe identique à tous les dialectes du monde ; cette unité de sjn-* taxe n'annoHce-t*e1le pas l'unité de nomenclature que nous croyons entrevoir?

Mais la. variété des intelligences ne saurait se prêter à cette uni|é du langage *^! — N'oublions pas que la variété, c'est l'individualité, c'est-à-dire ce que les langues ignorent ou connaissent à peine ; les généralités , c'est-à<-

dire ce qu'il j a de commun à tous les esprits, ce qui seul peut s'échanger entre eux » en obtiennent presque exclusivement les signes qui les traduisent.

Une langue universelle, s'écrie-t-on, c'est un rêve , une chimère ; c'est , dans le monde de Tidéologie grammaticale et de la linguistique , ce que sont dans le domaine des mathématiques et de la mécanique la quadrature du cercle et le mouvement perpétuel ^^®! Nous avouons naïvement que le rapport qui unit entre elles ces prétendues impossibilités nous échappe. Ici d'ailleurs, ainsi

qu'en tant d'autres rencontres , comparaison n'est pas raison.

Ce n'est pas que nous songions , pour notre part , et que nous engagions ceux qui nous liront à tenter l'entrer prise. L'éciieil ne nous est-il pas assez hautement signalé par le naufrage des Kircher, des Bêcher, dos Daîgarno, des Wilkins , et — nous n'ajoutons pas sans quelque regret — des Desçartes et des Leibnitz*^? Au temps seul il appartient d'amener avec ce perfectionnement suprême de la pensée qui la coulera partout et chez tous dans le même moule , ce perfectionnement corrélatif de l'expression qai substituera peu à peu et de plus en plus à nos dialectes partiels et mobiles un langage immobile et universel. Il s'agit ici d'une œuvre à laquelle travaille et travaillera longtemps encore , éternellement peut-être , le sachant ou à son insu , l'humanité tout entière: ce que peut l'individu > ce qu'il doit en pareille rencontre, c'est de pousser à la roue et de servir ^ selon ses forces, le mouvement divin dans lequel il est emporté!

^ no

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