‹ Essai sur le langageChapitre 13 sur 20 · SUE LA PENSÉE · texte numérisé non relu

SUE LA PENSÉE

Abordons» en tecminant, directement et pour elleittême» une question que déjà , dans le cours de cet ouvrage» nous avons, à propos des problèmes qui s* j rattachent, plus d'une fois effleurée; disons ce que le langage doit à la pensée, ce que la pensée doit au langage.

I. Envisagée sous son premier point de vue , et du haut des principes précédemment établis , la question se résoud d'un mot. Qu'est-ce que le langage doit à la pensée? Il lui doit ce que l'effet doit à sa cause; il lui doit tout ce qu'il est: c*est la pensée qui l'engendre; c'est la pensée qui, après l'avoir lancé dans la carrière, Yj maintient et l'y soutient: le signe esta la chose signifiée ce que l'ombre est au corps ; que la pensée s'élève ou s'abaisse , s'étende ou se resserre , le langage , avec elle et après elle , s'élèvera ou s'abaissera , s'étendra ou se resserrera I

Les qualités et les défauts de nos langues tiennent aux qualités et aux défauts de uos intelligences; autant raut

la pensée , autant vaut Texpressiou qu'elle se donne. Ce n*est donc point par le perfeclionhement préalable du langage que se prépare le perfectionnement correspondant de la pensée ; c'est au contraire et nécessairement par le perfectionnement préalable de la pensée que s'obtient le perfectionnement correspondant du langage ; pour marcher sûrement et infailliblement , sous ce rapport, dans la voie du progrés , ce n'est pas de la grammaire à la logique , mais de la logique à la grammaire qu'il nous faudra procéder***.

La langue ne valant que cet qoe vaut la pensée , la langue de Thomme éclairé, du savant, Taudra évidem* ment mieux , en fait de précision du moins , de clarté et de justesse , que celle de la foule. La langue de la science ne peut donc, tant que l'on supposera dans les intelligences d'élite vouées à la recherche et au culte de la vérité, plus de lumières que dans les esprits gpossiers, absorbés par d'autres soins, être la langue commune, et la prétention de Técole écossaise n'a pas de fondement"^. — L'histoire d'ailleurs n'est-elle pas là qui établit visiblement entre ces deux sortes de langage leurs véritables rapports? La langue du savant et celle du vulgaire au fond sont identiques , à cette simple différence près , que la langue parlée par le vulgaire à une époque déterminée est toujours celle que parlait le savant à une époque antérieure , et que la première n'a d'autre avantage sur la seconde que d'être constamment avec elle de quelques siècles en retard ; ainsi le français de nos villages est aujourd'hui , sur beaucoup de points , le français qui se parlait il y a trois ou quatre cents ans , à la cour même

de DOS rois; et ce n*cst pas demaia que la chimie populaire substituera à la nomcuclature arriérée d*Arislote celle des Gujton de Morveau , des Lavoisier » des Diunas ^^l

II. S*il est assez facile , comme ou voit , de déterrai- Dcr ce que rinstrument doit à l'ouvrier qui rinvente et le façonne, il n'est pas aussi ais'é de reconnaître précisément ce que l'ouvrier doit à l'instrument dont il s'est armé.

Voici d'abord 9 selon nous et quoiqu'on en ait dit et écrit 9 ce qu'il ne lui doit pas.

Le langage, nous l'avons démontré, présuppose la pensée; la pensée peut donc être, elle est nécessairement sans lui. Elle peut être , elle est sans lui'et avant lui , non pas sous telle ou t^lle de ses formes , dans telle ou telle de ses applications , mais dans toutes ses applications et sous toutes ses formes. Syncrétique, elle précède, puisqu'elle l'engendre, le langage naturel; analytique et synthétique , elle précède , puisqu'elle les met du oionde , le mot et la proposition. Est-ce que nous aurions jamais des termes individuels, abstraits, généraux, si nous n'avions préalablement des idées individuelles , abstraites et générales? Nous ne voyons pas non plus pourquoi rinfeliigence qui a maintenant par elle-même et sans le concours d'un langage quelconque , conscience de son état actuel, n'aurait pas dans un instant, en l'absence de tout langage , souvenance de cet état? Et nô nous arrive*t-il pas tous les jours de nous représenter parla pensée tel tableau , telle conception , avant d'avoir à notre dis-

position loatcs les coolçars, toutes les expressions à Taide desquelles nous allons essayer de les rendre? Oui, rfaomme peut, puisqu'eniin il le fait, indépendamment de toute espèce de signes , exercer , sans en excepter une seule, ses forces intellectuelles; il peut percevoir et concevoir , se souvenir et déduire ; aucune de nos facultés n'a nécessairement besoin de symboles ni pour être , ni pour sortir de son sommeil.

L'intelligence existe et se produit tout entière, lors même que la parole lui manque ; c'est une vérité dopt témoignent à la fois le raisonnement et l'observation ; mais à quel degré et dans quelle mesure ses différentes puissances se développeraient* elles si elles étaient ré* duitesà elles-mêmes? Là est la difficulté. Pour la lever à coup sûr , il faudrait , à ce qu'il semble , que deux intelligences fussent soumises à notre expérimentation , égales sous tous les rapports , placées dans des circonstances absolument identiques, et dont l'une serait en* tiércment privée de signes tandis que l'autre en serait abondamment pourvue. Dans l'état actuel des choses, habitués que nous sommes à parler perpétuellement notre pensée, nous concevons difficilement comment nous penserions si nous ne parlions point ; encore moins jsommesnous en état de juger à quel degré d'énergie ou de faiblesse s'élèverait, ou descendrait une intelligence libre -• ... ,

de cette en^raye ou privée de ce levier *•*.

Il nous semble toutefois qu il est plus d'une circon-> stance où le signe allège considérablement le fardeau que porte l'intelligence, et abroge singulièrement la route qu'elle est tenue de fournir. Un mot suffit fréquemment

pour nous représenter le résultat auquel nous oot con* duits de longues et pénibles opérations ; cesi ua total que nous a dooné une fatigante série d'additions parlieUes; retirez-nous ce mot, c'est-à-dire cette somme; vous xious condamnez, chaque fois que ce résultat sera une des conditions de notre marche , à repasser par les mêmes voies, à recommencer le même travail. Il en est ainsi de toutes nos idées générales , de toutes nos idées abstraites; réduites à leur propre essence > elles s*évanouiraient relies se disperseraient aussitôt que Tespril les perdrait de vue , et il nous faudrait sans cesse les refaire* La langue, en les incarnant, les fixe et les solidifie; grâce à elle, T abstraction , la généralité, pures concep-*tions, prennent un corps ^ se substantifient , et vivent par là d'une existence indépendante, qui, toute factice qu'elle est , ne nous en permet pas moins de les tenir ea réserve et de les retrouver aii besoin. Tel est le véritable service , que sous le rapport où nous la considérons ac-* tuellement, Teipression rend à la pensée. Nous n'appellerons donc point , continuant l'erreur de Condillac et de Destutt de Tracy , nous n'appellerons point nos langues, d'après le premier^ des méthodes analytiques et synthétiques; d'après le second, de^ instruments de synthèse et d'analyse; la ndéthode et l'instrument qu'elle emploie, tout cela est de l'esprit et dans l'esprit ; le signe ici c'est une formule , rien de moins, rien de plus ***• — On comprend aisément , du reste , que ces formules seront d'autant plus utiles qu'elles seront plus nettes, plus exactes , et que l'analogie des idées représentées par elles s'y reflétera plus fidèlement **^.

Mais ce n'est pas seulement aux progrès de Tindivida qu*nne langue, une langue bien faite surtout , contribue puissamment , c*est encore et principalement aux progrès de l'espèce. D'où provient, sinon du langage, le commerce des esprits à travers l'espace et le temps , commerce, qui sans parler des mille et mille avantages dont nous lui sommes redevables , exhausse et élargit de siècle en siècle la base sur laquelle la science s'appuie ? Que serait , le langage nous faisant défaut , et que deviendrait le plus bel attribut de l'homme , celui qui dislingue avec le plus d'éclat notre race des races inférieures, la perfectibilité*? — Jugeons de ce point de vue la réduction de toutes nos langues à une seule. Que ne gagnerait pas, à cette simplification, le commerce social? Plus de ces travestisse* ments qu'on nomme des traductions , et qui ne font qu'épaissir le nuage amassé entre votre intelligence et' la mienne*®''! Et désormais les V. Cousin , les Thémistocle , qai auront , par le passé , perdu tant d'heures précieuses A se préparer pour quelque royale entrevue, pénètrent immédiatement dans le palais d* Artaxerce, dans la pensée deKant*»»!

Ainsi aplanie, amendée, la route ne sera pourtant pas sans péril. Avec quelle attention n'aurons-nous pas à veiller sur nous-mêmes pour ne pas confondre entre eux, quant à leur contenu, deux, signes qu'une simple con-^ vebtion , et non deux natures profondément diverses, distinguent et séparent ? Combien ne serons-nous pas toujours exposés à entendre une chose, lorsqu'on voudra nous en faire entendre une autre; à comprendre plus ou moins , lorsqu'on voudra nous faire comprendre mpips ou plus *^^?

El le trajet qui nous conduit à ce terme tel quel où il nous est permis d'atteindre » que de mauvais pas il nous présente ! Signalons un de ces obstacles d*autant plus dif* ficile à Surmonter qu*il nous éblouit par la splendeur dont il s'environne 9 et qu'il cache le piège sous la gloire!

La pensée » telle est sa loi , se développe sans cesse. Le langage sert ce développement y et , sous ce rapport , il est pour elle un instrument utile. Mais si, d'un côté, it active, en s'y prêtant^ la marche fle l'intelligence, de l'autre , il tend , parvenu à une certaine hauteur « à l'en^ chaîner au faîte où il l'a élevée; après avoir suivi et servi son mouvement > il travaille à la rendre immobile. Qu'est* ce en effet qu'un système de signes dont une époque hé* rite et qu'elle subit"? un cadre dans lequel sa pensée ne peut tenir qu^à la condition de ne croître pas ^ de rester stationnaire. Or il es| précisément dans la nature de toute forme» du langage par conséquent comme du reste» de prétendre à la durée, d'obéir , de sacrifier 4 l'insfi^t de la conservation; plus même une forme est arrêtée, pins une langue est parfaitç^ et plus aussi elle oppose de résis* tance, lorsqu'elle n'en triomphe pas entièrement , ^u génie du progrès qu'elle empêcha e^t entrave. Peut-être est-ce là une des causes, sinon la seule , dé ce phënonaène hisitorique si souvent remarqué» m^os non encore expliqué, qu^ je sache. On a vii constamn^ent jusqu'ici i un gi*and siècle U((^i;aire succéder dés âges qui s'en vont dégénérant dé plu» en plus. Il semble que l'esprit humain, comme. une tem féconde » apré^ s'être épuisé par quelques années d'a^ bondaqce, soit condamné pendant un ^limps plus, oo moins long à réparer ses forces et à se refaire par là stéri?

lité. Ne serait-ce pa$ que la langue , coosacrée par d'illustres travaux , est devenue » grâce à la splendeur dont ils l'ont entourée , un monument en quelque sorte divin et sar lequel les novateurs craignent de porter une main sacrilège? Ne louons-nous pas fous les jours les Pascal « les Racine , les Boileau d'avoir fixé la langue française , c'est-à-dire enchaîné^ autant qu'il était en eux, la pensée de la France y et fait faire, chez nous et par nous , une pause à Tcsprit humain?

Mais quoi ! si nos langues , jusqu'à ce qu'elles aient enfin réalisé cet idéal qui leur est proposé , progressent constamment , ou , ce qui revient au méime , subissent de perpétuelles métamorphoses, il nous faudra donc renoncer pour nos chefs-d'œuvre littéraires , pour ceux du moins qu'auront mis au nionde ces époques , si loin en cpre d'être épuisées , de renouvellement et de transformation , à celte immortalité qui nous est si chèfe , et dont le généreux espoir nous soutient dans nos laborieux enfantements! Résignez-vous, ombres d'Homère et de Virgile! Un jour viendra où les magnifiques langues dont votre pensée a taillé et revêtu la pourpre , s'enseveliront tout entières dans la tombe qui déjà s'est ouverte pour elles. Résignez- vous , pompeux Bossuet, harmonieux Racine! Un peu plus tôt, un peu plus tard, l'oraison funèbre du prince de Coudé , Phèdre et Athalie s'endormiront , comme l'Iliade et l'Enéide , de l'éternel sommeil. Vous vous devez à la mort et vous et vos ouvrages. Pouvez- vous échapper à la loi commune, universelle? Quand les Ljçurgue pleureront sur leurs législations étein^ tes , les Mahomet sur leurs religions effacées , vous vou-

drjei que yos chants , se dérobant , par une inexpircakle exception, aux causes de destruction sous lesquelles tout succombe., eusscat seuls le privilège de traverser les âges , portés d*échos en échos jusqu'à la fin des temps? Mais il n'est point de noble douleur qui n'entraîne $a consolation avec elle. Dites vous , répétçz-vous Sîans cesse , princes de la littérature et des arts y que vous êtes nés , pour aider , autant qu'il est en vous , à Téducation de yos frères, et que vous j avez dignement travaillé ; n* est-ce pas à toi 9 Raphaël , que rhumanilé devra ce trait dont sa physionomie se décore; à toi, Fénélon, cette yertu dont elle va s'embellir? Qu'importe, si le résultat demeure, que reObrt par lequel il a été obtenu , ne laisse plus de trace? Le bien est acconapli , et c'était là ce que demandait avant topt la volonté suprême. Rien d'ailleurs ne périt de ce qui doit survivre; la t0rrc oublie sans doute ; mais le ciel se souvient!

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