PRÉFACE
Ce livre est mon premier-né. Qu'on ne s'étonne donc point si j'ai toujours eu pour lui et si je lui conserve un grand fonds de tendresse.
Je ne me rappelle pas sans quelque bonheur les circonstances au milieu desquelles il vit le jour;
C'était en 1831. — Lorsqu'en décembre 1830, quittant stoïquement Paris et les belles perspectives qui m'y étaient ouvertes, j'étais venu, sur un signe de mon chef universitaire, occuper y comme chargé du cours, la chaire de philosophie vacante à la Faculté des Lettres de Caen , je n'étais encore que licencié. Il me fallait , pour régulariser ma position , pren* dre le grade qui conférait alors l'aptitude à l'enseignement supérieur. Je ne tardai donc pas à préparer mes deux thèses.
La première > celle qui s'écrit en latin, cl qu'on devrait bien ou supprimer ou rendre plus sérieuse , traitait de la fin des lettres et des arts , De fine Uterarum et artium : c'est un In-i^ de 50 pages , auquel je mis plus de soin et consacrai plus de temps qu'on ne le fait habituellement pour ces sortes de compositions; la seconde , celle qui s'écrit en français, et
sur laquelle surtout les aspiranls veulent être jugés , était y Essai qu'on va lire.
Avant de songer à la question du langage , j'en avais déjà essayé plusieurs autres , dont aucune ne me satisfaisait plei* nement , et l'année scholaire était fort avancée , lorsque celleci s'oiïrit et m'arrêta. Par une heureuse coïncidence , mon enseignement agitait précisément ce problème , au moment où je me décidai à en présenter la solution à un tribunal supérieur ; de telle manière que toutes mes pensées se purent concentrer sur cet' objet unique. Je méditais ma leçon; puis, ce qui a été constamment pour moi un travail bien différent, je l'articulais devant mon auditoire; puis enfin, rentré chez moi , je la rédigeais. On ae saurait s'Imaginer (et c'est une expérience que je recommande à mes jeunes collègues] tout ce que la pensée et l'expression gagnent en pré^ cision à la fois et en vigueur, à passer par cette triple épreuve. Le froid squelette, donné par la méditation solitaire, s'échauffe, se charge de chairs, et se gonfle de sang sous le soleil ardent de l'exposition publique; vous n'avez ensuite, dans Topération secrète par laquelle la création se consomme, qu'à ramener cette animation e:^ce3sive à seç justes proportions. Après cinq ou six leçons , et autant de séances employées à resaisir et à fixer sur le papier , tout en I9 redressant , ma parole à peine échappée, l'œuvre se trouva i>rôte; les 147 pages in-8® que forma mon manuscrit étaient livrées à l'impression; Tenfantement m'avait coûté, tout compris, soij^anto et quelques heures réparties sur une quinzaine de jours ^ c'était bien, dans la rigueur du mot, une improvisation écrite, comme je l'appelai alors (*).
Mes thèses achevées, il rpe restait à choisir le théâtre sur lequel je les devais produire. En général , c'est à Paris que
(*) Voyez la première rilition , p. 145.
les aspirants au doclorat qui recherchent Téclat et qui songent, comme on dit, à leur avenir, vont gagner leur diplôme. Je demandai le mien à la Faculté des Lettres de Caen.
. Etait-ce modestie? Nullement. J'ai, il est vrai, dans le caractère , cette humilité sérieuse qui s'incline devant les supériorités véritables, et qui se résigné sans peine à une in^^uissance avérée ; mais la lutte me platt , et loin de fuir leis difficultés que je ne désespère pas absolument de vaincre, ma nature, abandonnée à elle-même, me porterait a les chercher.
Etait*K:e ignorance des choses , ou coupable insouciance ? Pas davantage. £t ici je prie ceux qui ne me connaissent point assez et qui me reprochent journellenietot de m'étre , en plus d'une occasion , abandonné moi*méme , de se bien persuader que j'aime autant que qui que ce soit la fortune et la gloire , que je n'ignore aucune des voies qui pouvaient rapidement m'y conduire ; et que si je»prenais la vie , ce qui me serait assurément très-facile, par le c6té où ils la prennent, j'aurais fait sans hésiter ce qu'à ma place on les aurait vus faire.
A quel principe, en celte circonstance comme en tant d'autres, ai- je donc sacrifié? — A mon intérêt véritable, au seul intérêt grave que nous ayons en ce monde , à mon perfectionnement moral I Par là seulement s'expliquent les actes inexplicables d'ailleurs dont ma carrière est semée. Je suis toujours , je n'ai jamais cessé d'être , quoi que la malveillance ait pu dire, cet homme qui écrivait en 1831 [*] : a Je n*ai foi en pratique qu'au devoir, en théorie qu'à la science du«,dévoir; le reste m'est étranger I » *
Or , il me parut , en celle occasion , que je blesserais les
(*) Essai utr le langn^r , p. iVI,
convenances » et que je manquerais aux égards dus à mes futurs collègues > si je déclinais en quelque sorte leur compétence , pour m'adresser à un aréopage plus haut placé dteiâ l'opinion. C'en était assez. Je ne songeai plus à ce qui pouvait être utile. Je ne yis que ce qui était bien. Ce fut , du reste , une de mes plus douces journées que celle où le respectable abbé De La Rue, qui avait quelque affection pour moi et que j'aimais de toute mon âme, complimenta son cher fils enlattn, après k soutenance » et lui donna , devant un puUic aussi nombreux que choisi , l'accolade paternelle.
Ma thèse cependant , quoiqu'elle ne m^eût valu que tes hon« neurs du doctorat de province » du petit doctorat , comme on l'appelle quelquefois, fit assez bien son chemin dand le monde* H. Cousin avait dit d^ son auteur qu'il y avait en lut un écrivain. M. Géruzez l'avait citée et analysée en partie dans son Nouveau cours de philosophie (*)* Plus d'un professeur de nos collèges en avait tiré parti pour son enseignement. La première édition , tirée à quaUre cents exemplaires , fut donc promptement épuisée.
Depuis longtemps on en demandait une seconde. C'est à cette demande que j^ viens satisfaire aujourd'hui. Je dois pourtant prévenir mes lecteurs , que s'ils tiennent à connaître mon travail primitif, ce n'est pas dans celui qui leur est maintenant soumis qu'ils en pourront prendre une idée suffisante. J'en ai tellement changé , pour obéir à ce démon du perfectionnement qui ne me laisse ni paix ni trêve , la forme et même le fond , que c'est bien moins là une réimpression d'un ouvrage déjà publié , qu'une publication nouvelle.
Une seule pierre de ma première construction a été respectée , cl devait l'être : c'est la dédicace. Il n'y avait pas sur
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ce point de progrès à faire* Ce que je disais alors , quoique depuis f hélas 1 deux tombes se soient ouvertes et que ma parole ne s'adresse plus qu'à des ombres , je le répète aujourd'hui , comme si mon excellent père , comme si ma digne mère pouyaient encore m'entendre, et pleurer de joie en m'entendant!
J'écrivais ces lignes à Caen , dans le Calvados , l'année où un homme de génie , s'il en fut jamais , Lbybrribr , lançait do sa puissante main dans notre système planétaire l'astre nouveau qui portera son nom I