‹ Essai sur le langageChapitre 4 sur 20 · DU LANGAGE EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DU LANGAGE EN GÉNÉRAL

L'homme ne peut vivre solitaire ; ses besoins , ses penchants , les intérêts de son développement intellectuel et moral le condamnent à la société : qu'il s'isole! il se dégrade, il se mutile, il périt ^

Qu'est-ce qu'une société? Ce n'est pas un assemblage plus ou moins régulier , une agrégation bien ou mal cimentée de quelques-unes de ces formes matérielles auxquelles nous reconnaissons extérieurement l'humanité; c'est une fusion intime , une combinaison harmonieuse de volontés , de sentiments , de pensées ; l'esprit , non le corps , en est le véritable , le seul élément.

A quelle condition les intelligences diverses dont se former^* le faisceau social peuvent-elles s'allier et s'unir? à la condition sans doute qu'elles se connaîtront ; songet-on à s'entendre , quand on s'ignore ? Mais pour se connaître , il faut nécessairement se voir. Or , les âmes , en

ce monde du moins , ne se contemplent point face à face ; ensevelies sous un organisme grossier qui les cache Tune à Tautre , elles ne sont accessibles qu'à ce regard suprême, devant lequel tous les voiles tombent ; il y a là pour un œil , tel que le nôtre , complète obscurité , ténèbres impénétrables.

En est-ce donc fait de l'homme et de ses hautes destinées? Voué par son créateur à la vie sociale, sera-t-il, par un vice de sa nature , réduit à végéter dans la solitude? Passera-t-il comme un accident sans importance sur cette terre dont il devait marcher et l'arbitre et le roi? Non , non ! rien ici-bas ne manque son but , faute de moyens pour y tendre. Nous ne pouvons communiquer directement avec une intelligence distincte de la nôtre ; une voie indirecte nous sera ouverte , qui nous conduira jusqu'à elle : je ne saisis point votre &ùie elle-même ; j'en surprendrai l'image : ce que nous ne saurions toucher de nos doigts , ni suivre de nos yeux , nous l'atteindrons par une conjecture hardie; nous l'aborderons par un soupçon sublime !

L'homme est double , moral par un de ses côtés , phy- .sique par l'autre, esprit et matière à la fois. Ces deux moitiés de son être sont profondément et essentiellement diverses ; il n'y a rien dans le monde qui s'oppose plus radicalement à l'âme que le corps , au corps que l'âme; et cependant , par un de ces mystères devant lesquels notre science s'incline , il n'y a rien dans le monde qui soit plus étroitement uni. Ces deux cordes harmoniques dont I(\j(Mi constitue la vie sont tellement entrelacées que frapptM* Tune d'elles, c'est du même coup ébranler l'autre ;

et, quel que soit le point sur lequel Tarcliet tombe, Tinstrumeut vibre tout entier.

Que s' ensuit-il? Si deux modifications, la première spirituelle, la seconde matérielle s* attachent ainsi et s'enchaînent , elles pourront , certaines conditions étant remplies , se suppléer mutuellement. En observant l'esprit

qui maintenant m'est abordable, je devinerai le corps qui actuellement m'(?chappe , comme aussi et surtout en observant le corps qui se livre à ma vue , je devinerai l'esprit qui s'y dérobe. Lorsque je saurai, pour parler comme Leibniz , quelle heure marque l'une de ces deux horloges qui marchent avec tant d'ensemble, aurai-je besoin de voir l'autre pour me dire à moi-môme quelle heure elle va sonner ? Ainsi l'intelUgence s'élève de l'effet créé à la cause créatrice ! Ainsi nous apercevons l'homme réel , riiomme caché, à travers l'apparence humaine et sous ce faux semblant qui trompe nos regards : le monde donne Dieu , et le corps donne l'âme !

Sans descendre sur la scène où le visible se déploie , l'invisible , grâce à ce tissu que forment nos développements physiques et moraux , y projette son ombre ; un fantôme de l'esprit se joue en quelque sorte et se dessine sur notre horizon matériel* Ce qui, voile la pensée, la produit donc en même temps; l'obstacle est le moyen. Cet organisme que nous accusions de se dresser devant nous, comme un rempart d'airain , pour nous fermer le sanctuaire, n'est au contraire qu'une avenue qui nous v mène , qu'une porte qui nous y introduit !

Tout fait en général qui , par suite d'une association constante avec un autre , nous révèle cet autre fait dont

sans lui nous ne soupçonnerions pas 1* existence» en tant qu*il le révèle , est pour nous un symbole. J'appelle de ce nom , par exemple , toute modification corporelle , quelle quelle, soit d'ailleurs, qui me montre une modification spirituelle que , sans elle , je ne verrais pas.

Le symbole parfois nous jette sa lumière , sans vouloir nous la donner : l'éclair qui m'annonce le roulement du tonnerre ne prétend pas m'apprendfe ce qu'il m'enseigne cependant. Parfois aussi , la force qui se déploie se propose , en modifiant le milieu dans lequel elle est placée , d'initier une intelligence étrangère aux secrets de sa nature propre ; le malheureux que les flots vont engloutir à quelques pas du rivage pousse un cri de détresse qui veut être entendu et compris. Dans le premier cas, le symbole est un indice ; dans le second , un signe.

Un système de signes , c*est un langage.

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