CHAPITRE V
DB LA PBMSAb AETIFICIBLLB DANS SON PBODOTT ANALTTIQOB ,
c'est-a-mbb dams l'idéb.
g. 1®'. — De Vidée ou de la perception — 1® sensible; —
2^ spirituelle.
La peasée et son c:xprcssion sont donc , en premier lieu , naturelles ou sylleptiques ; en second lieu , artificielles ou analytiques et synthétiques.
En tant que sylleptiques , l'expression et la pensée a6cusent toujours le même caractère , trahissent partout le même esprit ; cet esprit , ce caractère une fois déterminés , la science est ici consommée; nous savons de la notion et du symbole qui la représente tout ce que nous en pouvons savoir. Il n'en est pas ainsi de la pensée et de l'expression, considérées sous leur forme artificielle. L'idée et le jugement , le mot et la proposition se développent graduellement et se div€»rsifient. De là , audessous du genre, des espèces qu'il faut décrire; au-des-^ sous de l'espèce, des variétés qu'il faut compter.
Suivons d'abord dans leurs évolutions respectives Tidée et son symbole ; nous étudierons ensuite le jugement et l'expression qui le traduit.
L'idée à laquelle nous devons notre premier regard , traverse , concrète encore et représentant son objet tel que la nature le lui offre , deux phases qu'avant tout nous traverserons avec elle.
La notion, dans sa compréhension inintelligente, laisse subsister, à côté l'un de l'autre, sans les distinguer, sans les opposer par conséquent ni les harmoniser , les deux éléments dont la combinaison universelle se compose , je veux dire, le physique et le moral, le corps et l'âme. La pensée prend en quelque sorte le monde à Tâge où les principes divers dont il doit se former dorment encore entassés et confondus ; comme le monde à son origine , elle n'est, à son début, qu'une masse indigeste; pour toute organisation , quelle qu'en soit la nature , au point de départ le chaos ^ ! Mais la raisoii bientôt pénètre ce désordre ; elle sépare le sec de Y humide, Y air de la terre, Yun de Y autre ^^. C'est le règne de l'idée qui commence !
Qu'est-ce que l'idée, à sa première apparition? une itnage , un fantôme, st^u/ov. Dans l'enfance des individus et des peuples, l'élément visible et palpable est le seul qui se fasse nettement représenter devant l'intelligence; nous ne connaissons clairement à cette époque que l'agrégat matériel ; toute réalité qui s'établit alors pour nous comme une existence distincte et indépendante ne doit qu'à sa figure la consistance qu'elle prend à nos yeux ; nous n'admettons que ce qui frappe ou peut frapper nos sens. L'âme , ce sera le corps amoindri , quintessencié et pour
ainsi dire, voldtilisé : Tombrc homéVique échappe , il est vrai, comme un fantôme ou un songe , aux bras qui s'efforcent de Tétreindre ; mais le regard saisit ses formes aériemies ;; et , quelque grêle qu'elle puisse être » les vivants entendent sa voix ^. Dieu , ce sera le corps agrandi , exalté ^ glorifié : le casque d'or dont Minerve couvre sa tête y protégerait les guerriers de cent villes réunies ; Mars » blessé devant Troicy pousse un crique n'égaleraient pas les clameurs de dix mille combattants dans une mêlée furieuse ; Neptune fait trois pas , > et aji quatrième il atteint , à travers les montagnes et les forêts que sa marche ébranle, le terme de sa course ^ . Nihil e$t in intellectu quod twn antea fuerit in sensu. L'idée est sensible ou n'est pas. Cependant les phénomènes que notre inexpérience pouvait seule rapporter aux sens établissent de plus en plus auprès de nous leur caractère propre. La raison et la li-^ berté gagnent en importance et par suite en éclat* A côtéde ce soleil , dont les épais rayons touchent et impressionnent notre œil matériel, s'allument çà et là mille feux4'une nature étrange sur lesquels notre œil intellectuel s'arrête. Déjà en moi et hors de moi je soupçonne une double essence ; je ne réduirai plus l'univers au monde physique , la vie au souffle, le tout à l'une de ses parties; par-delà l'étendue résistante , colorée , sonore , sapide et od(Hrante , j'ai découvert l'esprit. Un abîme sépare la détermination morale du mouvement mécanique , la personne de la chose. A l'idée sensible s'ajoute l'idée spirituelle. J'accepte les deux sources d'où mes connaissances découlent ; je tiens la balance égale entre l'entendement et les sens.
Mais cette impartialité n'était que provisoire. L'heure n'est pas venue où l'harmonie définitive prendra possession de la pensée. Pour éclairer les divers détails dont se formera l'ensemble » il faut que l'analyse, absorbée successivement par chacun d'eux , néglige et nie le reste. Le physique avait autrefois éclipsé le moral; le moral, à son tour, éclipsera le physique. On avait matérialisé l'esprit; on spiritualisera la matière. Sur les ruines de l'atome ionien s'installe la monade pythagoricienne. La molécule disparaît ; je ne vois plus que des forces. Tout ce que je sais au fond de votre substance matérielle , je ne le sais que par les idées qui s'en donnent comme les représentants et les images; et l'idée n'est-^elle pas toujours , quel qu'en soit le contenu , un phénomène spirituel ? Non : il n'y a rien dans l'intelligence qui ait passé par les sens ; ^ien , pas même l'idée des sens '* !
Que nos idées en soient à s'exclure mutuellement » ou à se comprendre et à jse concilier soit provisoirement ^ soit définitivement , elles ne s'en rangent pas moins , au , point de vue sfiécial où nous venons de les considérer , sous deux titres distincts : idées spirituelles, idées sensi* blcs , tel est , dans les circonstances particulières , où pour le moment nous avions à l'observer et à le décrire , Tcntcndemént tout entier **.
§. H. — De Vidée ou de la perception — i^ de qualité; — 2** de substance ; — 3® de rapport.
L'analyse ne borne p^s là son ccuvre. Jusqu'ici elle s'est conlentéc de séparer des faits qui, pour être confon-
dus par la pensée , neh sont pas moins en eux-mêmes parfaitement distincts; maintenant elle va, non plus trou« * ver p mais créer des divisions là où il n'en existe aucune. Nous en viendrons , par une force qui nous est propre , à constituer , en le démembrant , en le déchirant , dans un être unique , indivisible en réalité ^ deux, trois êtres» ou pour mieux dire , deux , trois parties d'être« Noms passons du concret à Tabstrait.
Pour la perception concrète le monde est double: es* prit d'une part , matière de l'autre.; pour la perception abstraite , il est triple: toute réalité soit spirituelle » soit matérielle, s'offre à nous , lorsque nous l'envisageons à travers ce prisme , sous trois aspects divers.
J'y reconnais d'abord un élément extérieur , superficiel , qui n'est pas , mais qui fait que ce qui est paraît ; avec lui et par lai les choses se colorent,. se limitent,. se distinguent, s'opposent ; essentiellement mobile et variable, il échappe comme le Protèe de la Fable , en se transformant sans cesse , à toutes les chaînes qui le voudraient fixer : c'est lè phénomène , l'accident, le mode, la manière d'être , en un mot , la qualité.
Au-dessous de la qualité , que l'expérience nous livre, à une profondeur ou la raison seule peut descendre , se cache et s'enveloppe dans son unité, son identité et son indivisibilité , un élément qui n'apparaît pas., mais sans lequel l'apparence ne serait qu'illusion et mensonge ; silencieax, immobile, il donne àcette multiplicité brujantedont le monde visible est formé ,.la base sur laquelle elle s'appuie , le pivot snr lequel elle tourne ; il est , et tout ce qui est , en tant qu'il est , n'est qu'en lui , avec lui et par
loi f ou plutôt n'est que lui : c'est l'être , rexistence , la stAbstance , comme on l'appelle généralement.
Ici donc l'existence , là le phénomèiie; d'un côté la substance, de l'autre la qualité. Mais la substance et la qualité , le phénomène et l'existence ne sont pas disjoints dans la nature , comme ils le sont maintenant dans no-* tre analyse : entre ces deu^ parties d'un même tout s'interpose un lien qui les rapproche » un médiateur qui les unit. Ce lien , ce médiateur par lequel se tiennent et se concertent nos deux extrêmes, l'unité et la variété , l'être et le paraître , on le nomme relation , rapport.
Toute réalité , qu'elle appartienne à la cité des esprits ou au domaine des corps , assemble et harmonise les trois éléments que nous venons de décrire. Otez^lui un de ces éléments ! elle cesse d'être ; donnez-lui pn élément de plus : qu'en fera-t-elle? Si tel est l'objet , quel sera le sujet ? si telle est la chose pensée , quelle sera la chose pensante ? Rien au fond n'est pour nous dans l'univers qui ne soit dans l'intelligence , et , en quelque sorte , par r intelligence ; la pensée , si le monde n'est sa création , est le reflet du monde. Substance, qualité, rapport , voilà le monde ! Idée de substance, idée de qualité, idée de rapport, voilà la pensée ! Point de conception qui , concrète, n'enferme ces trois principes; abstraite, ne soit l'un d'entre eux^!
N'allons pas nous imaginer cependant que l'intelligence , après avoir confondu dans la notion ces trois faits qu'un jour elle harmonisera dans la connaissance, les distingue tout d* abord dans l'idée aussi nettement que nous Tarons supposé. Lorsqu'au début de la vie analytique.
la réflexion yient, armée de son scalpel , disséquer la pensée primitive , peut-elle donc avoir, aussitôt quelle se met à l'œuvre , ce qui ne s'acquiert que par un long et pénible exercice y le coup d'œil juste et la main assurée? L'inexpérience né se produira-t-elle pas ici , comme partout y avec sa stupeur d'une part et sa précipitation de l'autre? N'attendons rien de précis , rien d'achevé de ces premiers essais. Au lieu d'jêtre méthodiquement divisée , la notion, ou plutôt l'objet qu'elle représente , sera morcelé irrégulièrement ; et dans ce déchirement grossier , fait à la hâte , par un anatomiste ignorant , avec un instrument dont l'opérateur ne connaît pas la portée, ne sera-ce pas un bonheur quand les trois éléments qui constituent la réalité et par suite la pensée se trouveront séparés ainsi qu'ils doivent l'être? Le plus souvent l'un de nos trois principes sera ou partagé entre les deux autres , ou absorbé entièrement par l'un d'eux. Cet élément qui se «cache ainsi et se perd dans un élément voisin, c'est nécessairement celui qui frappe le moins notre regard, qui nous donne le moins de prise ; c'est nécessairement le rapport. De là , à l'époque de transition dont je parle , les innombrables conceptions qui enferment, avec leur idée. principale, une idée accessoire; avec leur idée de qualité ou de substance, une idée de rapport. De là ces fragments qui ne sont plus un tout et ne sont pas encore des parties distinctes ; débris déjà informes , mais non rudimentaires, arrachés à la force désorganisatrice avant qu'elle n'ait consommé sur le corps auquel elle s'était attaquée , son œuvre de destruction ^.
§. m. — De Vidée ou de la perception — 1^ individuelle; — 2** générale; — - 3® abstraite.
L'idée de substance ou d'existence ue se décompose pas ; elle est une et indivisible » comme le fait qu'elle représente; quand on a pensé et dit de Tétre^ quil est, on en a tout pensé et tout dit. ,
La qualité au contraire se multiplie , se diversifie indéfiniment ; son idée» pour la suivre à travers ces innombrables métamorphoses , se multipliera donc et se diversifiera conune elle. On peut cependant rapporter à trois types , fixer sous trois chefs cette mouvante multiplicité.
Tantôt nous voyons ou voulons voir dans la réalité qui nous occupe les qualités par lesquelles cette réalité se sépare de ce qui n'est pas elle ; les idées 'dé César , de Socrate nous représentent les traits les plus marqués > les attributs les plus constants qui dîstingoent pour nous du reste des êtres le général romain et le philosophe grec ; cette idée qui individualise la collection de qualités dont elle forme un faisceau , c'est Tidée individuelle. — Tantôt , négligeant dans l'objet auquel notre pensée s'applique les caractères qu'il |>ossède en propre » nous ne l'en* visageons que par les caractères qu'il possède en commun avec d'autres objets ; la plante, l'animal , ce n*est plus cette réalité nettement déterminée que je tirais de l'ensemble des êtres pour la ccmsidérer seule et à part ; c'est toute une multitude de phénomènes dans chacun desquels je trouve certaines qualités dont la réunion constitue ce
que j'appelle un animal , une plante ; ce n'est plus Tindividu que je me figure alors, c'est l'espèce ou le genre ; mon idée est une idée générale. — L'idée enfin est abstraite , comme disent nos logiciens et nos. grammairiens , lorsqu'elle ne représente qu'une des qualités dont l'assemblage formé une espèce ou un genre ; la couleur , par exempte , la justice , le mouvement , l'intentioo.
Abstraite , générale » individuelle > l'idée , telle que nous Tentendons ici , l'idée que nous nommons , en l'opposant aux idées de rapport et de substance , idée de qualité 9 ne représente , si elle est pure , et ne peut représenter que cet élément extérieur , visible f par lequel les êtres se manifestent ; elle ne nous dira rien ni dé Texis- .tencQ sur laquelle s'appuie la qualité qu'elle nous montre, ni du rapport qui unit cette existence à cette qualité. Dans l'état actuel des choses, l'idée abstraite est la seule qui soit à peu près fidèle à son rôle , et qui se maintienne en* tre ses limites. Le vrai , le faux , le blanc , le noir , c'est bien la qualité matérielle, ou spirituelle séparée de sa substance et sans relation avec elle. L'idée générale au contraire et plus encore Tidée individuelle rappellent trop . souvent à la pensée , outre la collection de qualités qu'elles sont spécialement chargées de reproduire , l'être auquel ces qualités se rapportent. L'aigle, n'est-ce pas le roi des oiseaux sous le double point de vue de l'existence et du mode? Tacite , n'est-ce pas le prince des historiens, comme étant à la fois et se manifestant ? Mais T analyse se fortifie d'heure en heure; et le jour n'est pas éloigné sans doute où sur ce point , ainsi que sur tant d'autres , toute confusion cessera ! •
Quant aax rapports qui unissent entre eux les éléments du monde et par suite les éléments de la pensée » cette image du monde ^ nous ne songeons ici ni à les compter, ni à les classer; nous ne le pourrions évidemment qu'en rapprochant et en comparant les termes entre Jiesquels ils se posent ; et notre œuvre de décomposition et de dissolution n'est pas encore achevée. C'est là une ques-. tion 9 non d'analyse , mais de synthèse , et nous la retrouverons entière en son temps et en son lieu.
§. IV. -^ De l'idée ou de la perception — 1® immédiate et directe ; — 2® médiate et indirecte.
L'esprit créé , c'est-à-dire tiré du néant par la toutepuissance divine , quelle que soit d'ailleurs la date qu'on assigne à sa naissance , vient au nionde pour connaître et apprendre ; il ne connait rien , il ne sait rien en y entrant. L'intelligence» au début de la vie» est une table rase , capable de recevoir tous les caractères que la main de l'initiateur y pourra , y voudra graver , mais sur laquelle encore aucune trace n a été empreinte » aucun sil- . Ion creusé. Les premières notions qui s'y inscrivent» ne supposent donc avant elles aucun phénomène analogue qui les annonce et leur ouvre la voie ; elles s'introduisent elles-mêmes » se font recevoir pour clles-m^es ; l'objet que la pensée se représente est immédiatement et directement perçu.
Il n'en sera pas toujours ainsi. Une fois ces premières connaissances déposées au fond de Tentendement , les
conceptions ultérieures qui pourront y prendre place ne s'y établiront qu'en se liant étroitement , qu'en s'incorporant , qu'en formant un seul et même tout avec quelque pensée préalablement scellée dans la construction à laquelle elles viennent s'ajouter. Voici, soùs ce rapport, comment , d'assise en assise , l'édifice monte et s'élève.
Nos idée3 primitives , celles qui pénètrent chez nous d'elles-mêmes et s'y installent en leur propre nom , figurent à l'esprit , ainsi que nous l'avons reconnu, les objets sensibles au milieu desquels et par lesquels nous vivons. C'est , je suppose, le pain qui me nourrit; la boisson qui me désaltère ; le vêtement qui me couvre ; et les instruments ou les armes auxquelles tout ce bien-être est dû ^. Un phénomène , étranger aux spectacles qui habituellement m'affectent , s'offre-t-il à ma vue? pour comprendre pleinement et m'approprier cette perception étrange , je la rattacherai à quelqu'une des perceptions qui me sont familières. Marin , je verrai , dans ce wagon qui marche avec plus ou moins de rapidité , un navire qui file plus ou moins de nœuds à l'heure. Pour un soldat , tout est manœuvre ; tout est scène de pêche ou de chasse , pour un chasseur ou un pêcheur ^.
La loi qui préside à l'acquisition successive de nos idées sensibles , domine , avec une égale autorité , l'acquisition successive de nos idées spirituelles. Lorsque les premières connaissances de ce genre ont obtenu le droit de cité dans nos intelligences , toute connaissance du même ordre qui vient à leur suite , pour s'y fixer à son tour , déguise , autant qu'il est en elle , et se fait pardonner ce qu'elle présente d'étrange et d'insolite, en s' alliant à quelque famille
de notions des longtemps naturalisée f dont elle accepte le patronage et dont elle prend les couleurs. L'enchaînement des théorèmes en géométrie nous en offre un bel exemple. Nos méthodes scientifiques qui procèdent partout du semblable ^u semblable, n'ont pas d'autre raison. M'avezvous fait comprendre , dans une analyse des facultés intel* lectuellesy ce que c'est que la perception? pour m' amener à comprendre le jugement et la mémoire , vous ine donnerez celle-ci comme la perception du passé , celui-là comme ]sL perception d'un rapjiort ^®. Vous me conduirez sans effort du même au même » c'est-à-dire au fond de ce que je connais à ce que je ne connais pas.
Nous nous sommes facilement expliqué comment» dans la sphère des idées sensibles et dans celle des idées spirituelles, nous passons de nos perceptions primitives à nos perceptions ultérieures. Mais comment passons-nous de l'une de ces sphères à l'autre? Comment nous élevons^nous de ce qui tombe sôus les sens à ce qui n'est vu que de l'âme? Le procédé qui unit à la première couche d'idées sensibles dont le sol intellectuel se couvre la seconde couche d'idées du même genre» et qui pose ensuite une troisième couche sur la seconde , une quatrième sur la troisième , et ainsi de suite jusqu'à ce que la source soit épuisée ou le vase ccmiblé , ce procédé superpose encore le UKmde spirituel au monde sensible , soudant nos premières perceptions morales à celles d'entre nos perceptions physiques, qu'une analogie telle quelle paraît en rapprcn cher. L'esprit , pour se faire agréer , se réclame du corps qui , depuis longtemps en faveur , semble aVoir seul l'oreille de l'intelligence. La balance qui nous donne les
poids relatifs de deux agrégats matériels , nous laisse voir aa-^esstts d'elle r<»iteiidemeDt qui compare deux motifs et les apprécie : penser, peser (pensare). Qui se trompe s'égare. L'honnête homme suit la ligne droite. Le serpent se glisse sous les fleurs, c La Pénitence , la Pureté , la C(mipa^on» ia Vérité, voilà les quatre pieds qui te soutenaient 9 ô Dharma , reine de la justice! Trois ont été bri^ ses par trois ministres d'Adharma , TOrgi^il , la Luxure et rivresse. Et maintenant que tu te soutiens à peine sur le pied qui te reste 9 ia Vérité , voici qu' Adharma elle-même appuyée sur le Mensonge vient pour te l'arracher '^ i L'idée est à la fois sensible et spirituelle ; sensible en apparence 9 spirituelle en réalité.
Spmtudle tour à tour et sensible , ou spirituelle et sensfl>le en même temps , la perception débute par le concret et riadividnel. La figure humaine n'est d'abord pour Tenfant que odle de son père et de sa mère. La détermination voUmAaire demeure intimement nnie et à la pensée qui la précède , «I à Taction qui la suit : Les mondes n' étaient pas; Dieu imdwl, et ils furent : Dieu voulut: c'est-à-dii'e Dieu pensa les mondes , les v(wiut et les créa ^. A cette époque , dont l'Iliade eëX à peine sortie , l'imagination verra dans Achille 9 non pas le lion en général ; nms tel ou tel lion en particulier, le lion de Némée, par exemple ''• Lorsqu'^isuite la généralisation et l'abstraction c(»nmenc^ont à paraître , leurs produits devront pour un temps y aj&n de pénétrer dans des intelligences ainsi préparées, s'unir à quelque image concrète , à quelque mdividnalité. Le poète alors, c'est Homère; la force physique. Hercule ou Milon de Crotone; le beau , une belle filleul Notre enCance
€omprenclrait-elle les règles que le grammairien ou le moraliste lui proposent , sans les applications perpétuelles clans lesquelles «chacune de ces généralités s'incarne et s'individualise''?
Nous allons donc naturellement et originellement à l'abstrait par le concret » au spirituel par le matériel. Mais l'éducation et les progrès de l'âge peuvent intervertir cet ordre; nous pouvons aller , et nous allons , en plus d'une rencontre , au concret par l'abstrait , au matériel par le spirituel. Ce revirement complet , ce changement absolu de procédés et de méthodes, ne suppose en nous qu'une chose : l'idée concrète et l'idée sensible ne nourrissent plus qu'accidentellement , exceptionellement l'intelligence , tandis qu'au contraire l'idée spirituelle et l'idée abstraite sont devenues son aliment essentiel et habituel. La poésie spiritualiste assimile les deux forces qu elle entrevoit de loin eu loin dans le monde physique » l'attraction et la répulsion, aux deux puissances qu'elle voit clairement et constamment dans le monde moral , à l'amour «t à la haine ''. La science ne marche qu'avec la définition ; pour elle , l'individu n'a de sens et de nom que le sens et le nom de l'espèce à laquelle il se rapporte ; en lui-même et par lui-même , il n'est rien , il n'est pas. La réalité visible , palpable , mobile , passagère , aux yeux de Platon n'est qu'une ombre ; il ne la saisit et ne la fixe devant sa pensée qu'en l'unissant à quelque idéal invisible, impalpable, immobile , éternel '^ !
Que nous descendions du spirituel au matériel et de l'abstrait au concret , ou que nous montions du concret* à l'abstrait et du matériel au spirituel, toujours est -il que
le plus ordinairement dans la vie nous comparons avant de l'admettre, et pour l'admettre en toute sécurité, l'idée qui actuellement nous demande ses entrées à une idée dès longtemps reçue , et qui par cela seul nous paraît snf- Gsanîment éprouvée. Que si cette garantie ne nous est pas donnée , la pensée nouvelle , réduite à elle-même , frappe en vain à notre porte ; l'entendement lui reste fermé. Le géomètrci que vous transportez brusquement > et sans pré* paration aucune/ d'Euclide à Zaïre, s'écriera, après avoir entendu le chef-d'œuvre: Qu'est-ce que cela prouve? et vous ne pourrea: Peu Mâmer. Voilà pourquoi , disons-le en passant , l'homme supérieur, dans quelque sphère que ce £oit , laissant habituellement entre la foule et lui un vaste intervalle qu'il ne songe pas à combler, vit nécessairement solitaire. Sa conception incomprise est repoussée par ceux-là même au profit desquels elle devait tourner. Cependant, les médiateurs viendront. Un essaim de vulgarisateurs rattachera , par des transitions habilem^it ménagées, la pensée qui réclame l'avenir au passé qu elle continue. Rarement l'inventeur , quoique ce ne soit pas absolument sans exemple , consentira , dans Tintérêt de son œuvre, à se populariser lui^i^me, jetant, comme notre Molière , entre son parterre et le misantrope , pour aplanir le chemin qui mène de L'un à l'autre , le malade imaginaire et les fourberies de Scapin !
D'aiyeurs, cette sorte de jeu intellectuel qui nous cache ce qu'il veut nous montrer , qui du moins nous présente une idée pour que nous en apercevions une autre, ne reconnaît pas toujours, comme sa condition indispensable, la loi logique à laquelle jusqu'ici nous l'avons exclusive-
ment rapporté. — La passion et le sentiment exploitcut constamment » ponr arriver à leurs fins , cette mine féconde. La pudeur ( Va , je ne te hais point) , la modestie ( Nec sum adeo iâformis) » la délicatesse ( A l'heure où je vous parle » ils ont vécu peut-être ) , aiment à voiler le spectacle sur lequel elles appellent le regard ; tandis que la forfanterie ( Mon nom sert de rempart à toute la Castille) ^ la reconnaissance (O Melîbœëy Dens nobis hase otia fecit), Tenthousiasme (Le trident de Neptune est le sceptre du monde )^ usant du même artifice dans un but diamétralement opposé ^ placent devant l'objet , comme un verre destiné à le grossir , le phénomène auquel ils le rattachent. — L'art aussi se fera uii moyen de ce procédé que Iqi indique la nature. Souvent le poète , ponr exciter rinlérêt et tenir l'esprit en haleine, nous laissera chercher et découvrir , nous assoyant par là à sa création et nous communiquant pour ainsi dire son génie , la pensée i laquelle il v«it nous élever : c Le gland meurt, l'homme tombe i « Mais.il n'était plus temps; les chants avaient cessé ^®. >
^ En général , dans ces associations d'idées dont nous venons 4'établir les principales causes , la raison qui nous conduit de l'une à l'autre , le lien qui les rapproche et les unit, c'est l'analogie. Le semblable attire le semblable. Ainsi , le pilote qui guide le navire à travers les écueils , le père de famille qui entretient dans sa maison l'vuion et r harmonie » le monarque dont la sagesse assure anx populations qu'il gouverne les avantages de la concorde et de la paix , nous conduisent sans effort à cette Providence su{Nréme qui veille sur le monde , et maintient dans ce vas-
te «nirèrs Tordre merveilleax que notre science y admire **. — • Quelquefois pourtant la liberté , qui se mêle à tonte chose , jette à côté de ces liaisons plus ou moins rationelles des liaisons purement arbitraires. L'orateur qui attache aux cinq doigts de sa main les cinq idées générales qu'il se propose de développer devant son auditoire, ne doit évidemment qu'à sa •volonté cette alliance mnémotechnique*^. — Le plus ordinairement , l'analogie et l'arbitraire concourent , chacun pour leur part et dans une mesure plus ou moins égale , à la formation de ces conceptions ambiguës. Le vert rappelle Tespérance, probablement parce que la verdure dont le printemps se couronne, nous promet la récolte que l'automne nous donnera ; on avouera néanmoins que pour saisir , sans hésiter , la signification d'un semblable symbole, il faut un peu aider à la lettre ; et la critique désintéressée constatera aisément ici les deux éléments que j'y signale , l'élément analogique et l'élément couventionel.
Nous commençons donc , ainsi que je l'ai montré , par des perceptions directes, immédiates. Plus tard viennent, comme on l'a vu , des perceptions médiates , indirectes. Un pas de plus , et nous nous retrouvons , de progrès en progrès ( avec la différence toutefois qui distingue la réflexion de l'irréflexion , la science de l'ignorance , la liberté de la fatalité ) , à notre point de départ. L'idée , après s'être si longtemps éclairée d'une lumière d'emprunt , va de nouveau , comme à ses débuts , briller de sa propre lumière. C'est en elles-mêmes que désormais nous contemplerons les essences. Nous pourrons voir , et nous verrons l'abstrait dans l'abstrait, le concret dans le concret, le sensible dans
le sensible , le spirituel dai)s le spirituel. Plus d'interprète, plus de médiateur entre le Pieu et nous ! Que si nous rapprochons encore par moments , pour les mieux pénétrer Tun ou Tautrc, deux phénomènes appartenant à deux genres divers., la clarté que nous attendons de ce rapprochement n'est plus celle de la ressemblance, mais celle du contraste : nos deux idées nç se rencontrent ou plutôt ne se heurtent que pour se mieux séparer !