CHAPITRE VI
de l expression artificielle , sous son point de vue analytique , c'est-à-dire dans ses Éléments isolés en général , et en particulier DANS LE MOT.
La pensée y sous sa forme sylleptique ^ se produit par des signes s^Ueptiques comme elle \ le son inarticulé et le geste indécomposé représentent la notion. Lorsque la pensée s' analyse y les signes qui aspirent à la peindre sous cette forme nouvelle , s'analysent eux-mêmes ; pour représenter ridée, le geste se décompose et le son s'articule. Voyons ce que deviennent , soumis à cette action dissolvante , nos symboles naturels.
Concrète ou abstraite » l'expression que l'intelligence accepte ou choisit à titre d'interprète , s'adresse toujours à l'un de nos cinq sens; c'est nécessairement l'une de ces routes que suivent » pour aller d'une âme à l'autre » l'idée et la notion.
Mais par quel point de la circonférence la pensée passera- t-elle, pour se porter au centre où elle tend ? Placée entre l'ouïe , la vue , le toucher , le goût et l'odorat , prendra-t-elle indifféremment » pour arriver à sa fin, l'un
ou 1 autre de ces moyens ? N'est-il pas quelque organe qui , en lui présentant plus d'avantages, ait plus de droits à sa préférence et se fasse plus spécialement agréer comme son truchement ?
A la rigueur , chacun de nos sens pouvait remplir cette mission importante. Supposons-nous réduits au plus ingrat d'entre eux ; la parole ne nous serait pas interdite ; tant qu'elle conserve une corde , la Ijre conserve une voix. Mais ce qui était possible , dans une certaine me-« sure » pour nos différents sens » n'était cependant que pour l'un d'eux complètement, absolument praticable. — Sans doute il nous était permis d'associer à telle ou telle modification soit de l'odorat , soit du goût telle ou telle pensée , et de nous créer ainsi une lanrac plus ou moins riche d'odeurs ou de saveurs. Mais les phénomènes matériels qu'exigerait un commerce de cette nature auraient-ils été constamment à notre portée ? Se seraient-ils prêtés sans peine à des combinaisons indéfiniment variées et suffisamment distinctes ? Les sens qu'ils affectent ne demandent-ils pas f pour se refaire , après un court exercice qui en émousse si aisément la pointe , de longues heures de repos ? — Les symboles tactiles échappent à ces difficultés : la main parlerait à la main pendant des journées entières sans se trop fatiguer , et , ce qui vaut mieux encore , sans avoir besoin d'autre chose que d'eHeméme. Ainsi, les marchands arméniens se communiquent, en plein marché , par certains attouchements dérobés aux regards , les observations que ne doivent pas connaître les acheteurs qui les entourent**. Mais il importait, selon toute vraisemblance , et à un haut degré, aux hommes des
premiers âges de s'entendre à distance ; et qu'était-ce pour eux qu'un langage qui ne savait pas franchir le plus étroit intervalle et qui nécessitait le contact ? — L'oeil n'avaitil pas déjà interrogé et répondu avant qu'il ne fût permis aux doigts de se chercher et de se joindre? Le signe visible que le geste écrit si facilement dans l'air frap[K'! d'ailleurs l'intelligence d'un coup plus sûr et plus vif; et Ik perception de la beauté ajoute encore son charme au bonheur de comprendre. Que la lumière pourtant ne vienne pas à manquer ! Point de corps opaque entre iio$^ interlocuteurs ! Qu'ils se prêtent , s'ils ne veulent pas perdre leurs paroles » une attention soutenue , exclusive ! Un spectacle enfin ne sollicite pas par lui-même l'organe destiné à le saisir ; et comment verrai-je ce que je ne songe pas à regarder? -^ Bestait le signe auriculaire. A lui tous les privilèges que les autres se partagent ! La nuit comme le jour, il sait trouver le sens qu'il est chargé d'instruire. Avec lui , la parole a des ailes (Enta nrtpôsifTa) et les distances sont comblées. Les corps opaques ne lui sont pas un invincible obstacle ; parfois il les pénètre et les traverse , le plus souvent il les tourne. Il dirige là où il lui plaît l'attention qu'il éveille par sa propre vertu 9 et il laisse aux agents qu'il met en rapport la faculté de distraire , pouf l'appliquer ailleurs » une partie de leur force. Cependant il puise à pleine coupe aux sources d'où nous viennent nos émotions esthétiques ; et la musique ne nous ravit-elle pas avec ses accords et ses mélodies , autant au moins que la sculpture avec ses formes, la peinture avec ses couleurs ?
Le son devenait donc de droit l'expression spéciale de
la pensée. Quant au corps sonore qu il nous fallait ici appeler à notre aide et mettre à contribution , la nature nous le désignait trop nettement pour qu'il y eût de notre part sur ce point la moitidre- incertitude , la plus légère indécision. Ce n est pas en vain que la irois: nous a été donnée. Les relations profondes par lesquelles les muscles qui produisent le son se lient aux nerfs qui le perçoivent font en quelque sorte de ces deux systèmes incomplets Tun et r autre y tant qu^^ils demeurent séparés , un système qui , en les unissant , les complète l'un par l'autre ; et on a pu , isans trop de subtilité, ne voir là qu'un «seul et même organe , l'organe de la parole ^ sprachorgane , comme disent nos maîtres d'^outre-Rhin **. De cette combinaison qui accréditait la Toix auprès de l'intelligence comme son interprète habituel 9 deux avantages immenses devaient surtout sortir. L'idée et son symbole se succèdent assez rapidement et se tiennent d'assez .près pour qu'il soit permis , jusqu'à un certain point , de ramener à une seule les deux opérations qui les engepdrent ; il semble, tant ce jeu est prompt , que l'homme parle en même temps qu'il pense , pense en même temps qu'il parle; et la chaleur vitale qui anime la conception intellectuelle passe ainsi tout entière à son expression. Cependant la réflexion peut, jusque dans l'improvisation la plus passionnée et la plus entraînante , préméditer en secret et par là même éproiiver , avant de l'émettre , la forme sous laquelle l'idée va se manifester;
Qu'est-ce que la voix et comment l'art, pour l'approprier au rôle qu'elle devait remplir , l'a-t^l modifiée ?
Nous ne songeons pas à faire ici l'anatomie des orga-
nés vocaux , ni à décrire minuiieaseinent , dans toutes leurs circonstances» la production et rémission du son. Nous nous contenterons de signaler en quelques mots les pièces les plus importantes de ce précieux mécanisme , et les résultats les plus jgénéraux que son action produit. Nos lecteurs voudront bien, pour de plus amples détails , interroger la science à laquelle ils appartiennent.
Trois appareils distincts contribuent , chacun pour sa part et dans sa mesure , à la formation de la voix ; ce sont — la bouche et ses dépendances » — le larjnx — et les poumons.
' Les poumons aspirent d'abord et ensuite expirent Tair atmosphérique , sans lequel il n'y a pas de bruit. L'aspiration en général est muette ; c'est à l'expiration que le son est dû. L'énergie de l'expiration dépend entièrement de notre volonté ; et selon que l'effort qui chasse l'air de la poitrine est plus ou moins puissant , le son est plus ou moins intense. *
Le larjnx est le premier obstacle contre lequel l'air , chassé de la poitrine » vient se briser «^ Frappées par le fluide expiré » les cordes vocales eiUrent en vibration et frémissent : le son est formé. Considéré dans l'état où le larynx nous le donne et le laisse » le son » indivise encore et inarticulé y affecte probablement une apparence uniforme ; l'oreille n'y doit découvrir qu'un bruit , comme l'œil ne reconnaît dans le rayon lumineux, qui lui vient directement du soleil, qu'une seule couleur. Ce phénomène phonétique i qui n'a de nom dans aucune langue , que nous ne saurions figurer exactement aux yeux par aucun signe écrit , mais qu'on retrouvera , à ce qu'il nous semble , assez fidè-
lement reùdu dans le cri prolongé (au ou à peu près) , par lequel nous nous appelons en pleine campagne et à de grandes distances, c'est ce que, faute d*un meilleur terme, je nommerais la vaiœ. — La Toix, tout en restant la même, se produit cependant, s'aspire, selon les cas, ayec plus ou moins de douceur ou d'âpreté, et les langues ont des symboles (l'esprit doux et l'esprit rude des Grecs , le CH et le G des Allemands, notre H et une foule d'autres) , qui indiquent ce caractère et en précisent la nuance. — La voix se pénètre encore , au moment où elle se forme, d'amour ou de haine, de joie ou de douleur, d'espérance ou de désespoir ; et Y accent pathétique marque tour à tour de ^s innombrables empreintes un son qui pourtant ne change point. — Mais l'aspiration vient de la poitrine ; le sentiment sort des profondeurs de la vie ; le larynx les manifeste , il ne les engendre pas.
Le larynx , pour ce qui le concerne dans la production du son , est un instrument de coiftentration et de confusion ; la Toix s'en échappe , quant fi ce qu'elle lui doit , indistincte et monotone. La bouche , au contraire , est , sous ce même rapport , un instrument d'expansion et d'analyse ; en traversant cet organe , la voix , comme la lumière qui traverse le prisme, s'étend et se décompose. Elle devient successivement , selon que la bouche s'ouvre plus ou moins devant elle, Â , É , 1 , , E , OU , U. Ainsi se forment nos voyelles.
Ce spectre vocal , on le conçoit aisément , n'est pas plus absolu que le spectre solaire auquel il semble correspondre. L'ouïe et la vue peuvent également , d'après leur degré de faiblesse ou de force, distinguer plus ou moins d*élé-
mcots constitutifs dans la dbsplution qui leur est offerte. II n'y a nécessairement ni sept voyelles, ni sept couleurs ^'. -r- h^ voyelles ne contiennent-elles que la quantité de son strictement indispensable à leur production? simples alors, elles se prononcent rapidement, et nous les disons brèves : ruere , précipùé. Sonnent-elles au contraire plus long<t^nps qu'il n'est besoin pour que l'oreille les perçoive ? en s' ajoutant ainsi deux ou plusieurs fois à elles-mêmes ,
' elles deviennent longues : Y âge ( Yaage)^ Bnls» (^k>ooo). Il en est une cependant , celle que nous avops placée la cinquième si^r notre liste , qui , essentiellement brève de sa nature , ne s'alonge jamais ; notre E muet se fait à pejnc entendre ; on le remarque si peu que la plupart des lan^
. gués ne l'ont pas nommé. C'est que l'E muet n'est pas habituellement un ^n indépendant , existant par lui-même ; il n'est guère que ce sourd murmure par lequel un son donné se prolonge, quand nous laissons, pour le plaisir de l'oreille qui ne veut rien d'abrupte, vibrer un instant, abandonnée à r impulsion reçue , la corde vocale que nous venons de frapper ** . — Deux voyelles distinctes qui se suivent de si près que leur émission est pour ainsi dire simultanée et ne produit qu'un son forment une diphthongue; loi, aujourd'hui**. Une triphthongue supposerait trois voyelles , comme on croit le voir dans le mot italien gtudco, se prêtant à une semblable combinaison ^. Toute diphthongue , et à plus forte raison toute triphthongue est évidemment et nécessairement longue. — Deux voyelles soit distinctes , soit identiques ne s'associent pas toujours , quand elles se suivent , pour former une diphthongue. il arrive au contraire fréquemment que l'une des deux
dévore Tautre , sans y rien gagner pour cela. Il y a alors élimn : qu^il , pour que il ; l'épée, pour la épëe. En général 9 des deux voyelles, à propos desquelles Télision s'établit 9 c^est la seconde qui absorbe ou plutôt efface la première : arma amens capio. Quelquefois pourtant les rôles se renversent , et c'est la seconde qui se cache et se perd dans les rayons dont s'entoure la première : on paraît avoir écrit et prononcé aux temps d'Ennius et de Lucrèce facta 'st , pour fada est, La Grèce dit constamment W T«V , pour C& fT«V .
Après avoir , en présentant à l'air qui s'échappe une issue plus ou moins étroite , décomposé la voix pour en former nos différentes voyelles , la bouche fait plus encore. La voyelle n'a pas par elle-même de forme arrêtée, comme les corps solides. Gomme les liquides au contraire, elle ne prend et ne garde une figure déterminée qu'autant qu'elle y est contrainte par quelque obstacle qui la maintient , l'enveloppe et la limite de toutes parts. Ce vase dans lequel la voix est reçue à sa sortie du larynx, et qui, en se renouvelant à chaque émission , distingue chacune de nos voyelles et d'elle-même, si elle vient à se redoubler, et de toutes les autres, c'est la bouche qui le façonne. Les organes dont la bouche se compose affec<tant telle ou telle disposition , les sons  , £ , I , O , E , OU, U se modifient et deviennent, par exemple, BA» DÉ, LI, NO, RE, SU, TOU; ou encore AB, ÉD, IL, ON , ER, US, OUT ; ou enfin MB , DÉD , LIL , NON , RER, SUS, TOUT. Séparée , par l'abstraction, du son auquel elle est unie, l'articulation que la bouche im-
prime alors à la voyelle et qui sonne avec elle , c'est la consonne.
Les consonnes principales y celles que nous retrouvons à peu près dans tous les temps et dans tous les lieux, se figurent chez nous par les caractères qui suivent : B , P; D, T; G,K;L;M;N;R; V, F; Z , S,
Cette liste n'est pas complète sans doute ; elle ne veut, ni ne doit l'être* Le nombre des consonnes s'accroft ou se resserre de peuple a peuple , et , qui plus est, d'individu à individu, en raison du degré de souplesse soit naturelle, soit acquise, auquel s'arrêtent les organes chargés de les produire, — Ces consonnes se distinguent , d'après l'organe spécial qui contribue le plus énergiquement à leur formation, en lingtMles, dentales, palatales, labia^ les ; ou encore, d'après d'autres considérations, en dotices, fortes, liquides, sifflantes. Mais ces distinctions n'intéressent pas les hautes généralités dans lesquelles notre plan nous enferme; et d'ailleurs elles sont partout.
Une voyelle, une diphthongue, une triphthongue (s'il y en a ) » qui se sépare nettement pour l'oreille du son qui la précède ou la suit , constitue , même sans s'unir à aucune articulation , ce que nous appelons une syllabe : a, oi, tud. Toutefois la syllabe suppose habituellement la combinaison d'une consonne et d'une voyelle ou d'une diphthongue ou même d'une triphthongue : la, moi, giué dans giuôco. Souvent deux ou plusieurs articulations s'unissent à une ou à deux voyelles ; et comme cet ensemble ne produit qu'un son unique , il ne donne encore qu'une syllabe : mon , point , stem , streit.
Une syllabe suffit à l'expression d'une idée ; le mot qui
en est formé est dit monosyllctbe : trait , loin ,tUfà. Le plus ordinairement deux ou plusieurs syllabes, dont diacune bolément pourrait n avoir aucune signification, prennent une valeur expressive en s' attachant l'une à l'autre : livre , grammaire , nécesHié. Le mot est alors un polysyllabe.
Toute syllabe qui à elle seule rend une idée et forme un mot complet, est , à co titre, marquée d'un signe particulier '; elle sonne plus énergiquement articulée , plus fortement notée. Cette pression de la voix qui met une syllabe en saillie et la sépare nettement de celles qui l'entourent, constitue ce que nous appelons Taccen^ ^ont- <fue ; Cést lui où mai : n'y a-t-il pas là pour l'oreille , conuné pour la pensée , quatre mots distincts ? Si le mot, au lieu d'être monosyllabique, appartient à la classe des polysyllabes , la voix , pour indiquer que chacune de ces syllabes n'est point un signe à part et que leur ensemble seul est significatif, pèse sur l'une d'elles et glisse sur les autres : la syllabe accentuée s'établit comme un centre autour duquel viennent se grouper celles qui n'ont pas l'accent : Tro^u^ûfAccroc, courage: ou, du moins, comme un point d'appui' sur lequel elles se posent : càndido, parcourir. — On sait qu'en général chez les Grecs l'acr cent tonique ^ dans les polysyllabes , frappait l'antépénultième : MQtùitoç, èri^iofre; chez nous il frappe, selon que le mot se termine par un E muet ou par un autre son , l'avânt-dernière ou la dernière : existence , probablement. La Normandie , sous ce rapport , n'est pas encore entièrement française : elle accentue volontiers la pénultième^ qu'elle soit suivie d'une rime masculine ou féminine :
Es'-lu mon âmi ? En vouléz^voui ? L'accent n'a donc pas de loi qui ^ dans les mots polysyllabiques, Tattacbe à une syllabe plutôt qu'à T autre; ou, s* il en a une, il nesem^ ble pas jusqu'ici l'avoir connue et suivie. Le hasard a tout conduit.
Tel est le mot. — Le mot, dans sa plus grande simplicité , comprend et combine en lui cinq éléments di* vers ; c'est une voix que tirent de sa généralité native , pour lui donner toute l'individualité qu'elle comporte , Y aspiration, la quantité, Vaccent pathétique et Y accent tonique : I , sequere Italiam ventis ! — Le plus souvent à ces cinq éléments un sixième s'ajoute , Y articulation : TU, regere mperio populos , Romane , mémento ! Deux de ces éléments, la voix et l'articulation , peuvent d'ailleurs s'y produire et s'y reproduire en quelque sorte indéfiniment : SOLUCI TUDINIBUS , CONST^NTINOPOLI- TANL
Le mot , ainsi façonné , est devenu et il restera l'expression spéciale , le signe privilégié de l'idée. N'allons pas croire pourtant que l'idée , en adoptant de préférence ce genre de symboles , se soit formellement et absolument interdit tous les autres. Le langage artificiel s'est subordonné le langage naturel ; il ne l'a pas détruit : le signe qui s'adresse à l'oreille se subordonnera les signes qui s'adressent à la vue , au tact , au goût et à l'odorat ; il ne les anéantira point.
Il est surtout une de ces classes de symboles que nous n'aurions pu négliger sans un grand dommage , et dont l'usage devait nous conduire aux plus heureux , aux plus magnifiques résultats. Réduit aux principes que jusqu'ici
notre analyse s'est bornée à lui reconnaître , le langage parlé pèdie encore et trahit les iiesoins de T intelligence sur deux points essentiels. Il nous importe que la voix qui s'échappe de nos lèvres retentisse plus loin que nos organes ne la sauraient porter , plus longtemps qu'ils ne la sauraient soutenir. L'onde sonore qui se charge de la transmettre aux oreilles qu'elle ya diarcher s'arrête trop près de nous et s'affaisse trop vite ; c'est la vague qui blanchit un moment la surface des mers et retombe; c'est l'éclair qui sillonne la nue et s'éteint. Que notre pensée, au contraire » se grave sur la pierre ou se peigne sur la toile , l'expression acquiert aussitôt les deux vertus qui lui manquaient ; elle se transportera désormais d'un bout du monde à l'autre ; elle se perpétuera d'âge en âge ; elle aura conquis l'éternité à la fois et l'immensité*^.
Le vague sentiment de ses destinées engagea de bonne heure l'humanité, dans cette voie où la retiendra et la poussera de plus en plus la conscience réfléchie de sa mission terrestre. Partout l'antiquité civilisée parle simultanément deux langue^, l'une à l'œil , l'autre à l'oreille : et la science, en même temps qu'elle s'écoule dans l'enseignement oral où viennent la puiser les générations vivantes , se fixe , pour les générations futures , sur des tables d'airain et de marbre , au fronton des temples , aux flancs des pyramides, sur la peau des bêtes et le liber du papyrus. Un embarras cependant naissait de cette richesse. Le mot écrit et le mot parlé n'avaient le plus souvent entre eux aucune ressemblance : tous deux représentaient l'idée, mais chacun à sa manière; pour les comprendre l'un et l'autre , il fallait faire de l'un et de l'an-
— élire une étude spéciale. L'une de ces langues d'ailleurs , la langue écrite , c* est-à«dire , la langue qui n'était pas de première nécessité , la langue de luxe , la langue savante enfin y devenait, à mesure que la science se grossissait, d'une acquisition de plus en plus difficile ; les signes don^ elle se composait se multipliaient sans cesse ; et la mémoire , chargée de les retenir , pour les reproduire au besoin, aurait bientôt chaiïcelé et succombé sous ce pesant fardeau. Que n'avions-nous pas à gagner , si quelque procédé se présentait qui , d'une part , réduisît à un petit nombre de principes élémentaires les matériaux dont devaient se former ces innombrables combinaisons , et , d'une autre part ramenât , autant que la chose serait possible, à un système unique, nos deux modes d'expression. L'alphabet résolut le problème. En peignant la voix et l'articulation , l'écriture alphabétique permit à l'œil dç reconnaître avec une extrême facilité le signe que la bouche n'avait plus qu'à prononcer pour l'envoyer à l'oreille ; le mot écrit s'identifiait avec le mot parlé. Ou plutôt , et c'était bien là ce qui pouvafit nous arriver de plus heureux, le symbole qui se voit se subordonnait au symbole qui s'entend , et la parole humaine s'élevait au plus haut degré de perfection qu'il lui soit donné d'atteindre. L'écriture en effet , comme les Anciens l'avaient déjà senti , se borne à conserver , à embaumer les produits intellectuels qui lui sont confiés. Un livre est un tombeau où la paisée repose , attendant la parole vivante qui la viendra tirer de son sommeil. Les livres, il ne faut pas s'y tromper , ne sont pas tant écrits pour ceux qui apprennent , que pour ceux qui enseignent : ce sont des
textes pour la prédication » des notes pour le souvenir ^. Qu'il soit écrit ou parlé » le mot exprime T idée. Toute idée se donne le mot qui peut la peindre. Autant donc d'espèces dans l'idée, autant d'espèces dans le mot. Nous avons reconnu quatre classes d'idées : des idées sensibles et spirituelles ; — des idées de qualité , de substance et de rapport ; — des idées individuelles , générales et abstraites ; — des idées médiates et immédiates. De là nécessairement 9 quatre classes de mots : — des mots qui traduiront les idées sensibles et spirituelles; — des mots qui traduiront les idées^ de qualité , de substance et de rapport ; — des mots qui traduiront les idées individuelles, générales et abstraites; — des mots enfin qui traduiront les idées médiates et immédiates. C'est ce que nous allons établir.
§. ¥^. -^ Des signes qui correspondent aux idées sensibles et spirituelles; ou de Vea^ession — 1® iinitative; — 2® conventionelle.
Un homme couvert de sang se présente devant moi ; je vois f je touche sa plaie: mais il lui importe que j'en connaisse la cause ; il dessine sur le sable la figure d'un lion : je l'ai compris. — Térce a outragé la sœur de sa femme, la fille dePandion; après lui avoir ravi l'honneur, il lui fait arracher la langue et l'enferme, ainsi mutilée , dans une tour. Comment Philomèle instruirat-elle sa famille de l'attentat dont elle est victime ? Elle entrelace avec art des fils de diverses couleurs; et ce tissu , dépositaire de son fatal secret , retrace , aux jeux
d'un père indigné , sa déplorable histoire 49. — Quand l€S Espagnols mirent le pied pour la première fois sur les rivages du Mexique , les fonctionnaires mexicains qui résidaient sur la côte , envoyèrent en toute hâte à Montézuma , pour l'en instruire , une représentation grossière de ces hommes aux vêtements étranges et du navire dont ils étaient descendus ^.
Au lieu d'un spectacle qui frappe l'œil » s'agit-il de rappeler un bruit qui ébranle l'oreille ? La voix s'en fera l'écho , autant qu'il est en elle. Nous reproduirons , avec son secours , le bêlement de l'agneau , le roucoulement de la colombe y le murmure des eaux » le sifflement des vents , le roulement du tonnerre, le cri de la scie qui mord et fend le marbre ou de l'essieu qui se rompt.
Cette reproduction plus ou moins fidèle du son par la voix et des formes par la plastique ou le dessin , constitue ce qu'on pourrait appeler, en étendant la signification du mot, l'onomatopée, ce que j'appelle , parce que l'imitation en fait le fond et l'essence, le langage imUatif.
L'idée sensible trouve donc dans le langage imitatif son expression légitime. A défaut du phénomène que je veux vous rappeler ou vous faire connaître , je produirai utilement devant vous son image , son fantôme. Mais la matière ne peut représenter et figurer que la matière. L'imitation s'étend jusqu'où s'étend l'idée sensible ; elle ne va pas au delà; l'idée sensible est son domaine et sa limite.
Que deviendront cependant ces idées qui n'ont rien de
commun avec la matière et qui ne savent que T esprit ? quel son exprimera ce qui n'est pas sonore ? comment , avec des couleurs et des formes , dirons-nous ce qui n'a ni formes, ni couleurs? L'imitation n'est plus de mise ici » et il faut bien que la parole aille chercher ailleurs sa vertu représentative.
Nous avons d'un côté une perception spirituelle , de l'autre un accident matériel , une combinaison de voix et d'articulations , par exemple : entre cette idée et ce bruit, un abime ! Si quelque rapport vient unir ces deux modifications que leurs essences respectives séparent , d'où pourra-t-il sortir? Ce n'est pas l'observation qui le découvrira ; on n'observe , on ne découvre qtie ce qui est. N'y aura-t-il pas là plus qu'une invention , plus qu'une découverte? n'y aura-t-il pas là une création ? Or , nous ne connaissons qu'une faculté qui possède, dana une. certaine mesure , cette puissance créatrice , c'est notre volonté. Je veux que ce bruit s'attache à cette idée ; que cette âme s'enferme dans ce corps. L'alliance est consommée ; le son devient un signe ; et le phénomène rationel m* apparaît au delà du phénomène sensible qui maintenant l'annonce !
Le mot ainsi formé n'a encore et ne peut avoir que pour moi la valeur que je lui ai donnée. Mais parce que mon but était , lorsque je l'ai créé , de m'en faire un moyen d'échange et de communication avec mes semblables , je le propose , en leur livrant mon secret , à ceux d'entre eux qui auront la même idée à rendre. Si le symbole que j'ai frappé dans cette intention est agréé du plus grand nombre, il passe de main en main et circule comme
une monnaie courante ; une convention tacite ou expresse fixe définitivement et consacre sa signification ; un lan*gage nouveau s'établit , le langage conventioneî .
Que ce mode d'expression soit dans Tordre du possible , que quelques hommes puissent convenir entre eux d'attacher telle ou telle valeur intellectuelle à Celle ou telle voix prise au hasard dans la foule et n'ayant aucun titre à cette préférence ; c'est ce que personne assurément ne songera à révoquer en doute ; le libre arbitre , le caprice 1 1* indépendance ne sont pas des mots vides de
sens ^*
Mais je vois là plus et mieux qu'une simple possibilité ; j'y vois une véritable nécessité. Il n'est pas d'acte humain de quelque étendue» de quelque durée, dans le-^ quel ne se déploient inévitablement toutes les puissances qui nous ont été départies. Il serait par trop étrange qu'une de nos facultés ,' tandis que les autres veilleraient et s'agiteraient sans relâche autour d'elle , restât constamment oisive, éternellement endormie ! — Non : l'univers ne se laissera jamais pénétrer dans tous ses plis et replis ni par la raison, ni par la passion qui est de la raison encore. Il y aura toujours, pour les différentes classe^ de forces qui travaillent , lé sachant ou à leur insu , au prc^ès du bien et de l'ordre , quelque nœud que l'arbitraire seul pourra trancher, quelque lacune que seul il pourra combler *^^. — La fantaisie ne concourt-elle pas, avec les poétiques et l'enthousiasme , à la production de nos chefs-d'œuvre dans le monde des arts? et ce n'est pas une pure aberration que le mouvement insurrectionel de notre époque contre la tyrannie dei^ règles. L'arbitraire
ne siége-t-il pas . à côté de l'intérêt et de la justice , dans les conseils où se formulent nos lois? le contrat social n'est qu'une exagération ; ce n'est pas un mensonge. Sans définir le langage , comme Aristote/' , Harris ^ et une foule d'autres** qui composent le tout avec l'une de ses parties, un système de voix insignifiantes par elles-mêmes et ne devenant significatives qu'en vertu d'une convention f reconnaissons-y , si nous ne voulons pas que notre analyse soit étroite et exclusive, un élément conventionel. Le fait confirme le droit. — Un enfant né avec un monstrueux mélange de génie et de démence , de bonté et de perversité, imagine, ainsi qu'il l'a depuis raconté luimême , de faire un outil pour tuer les oiseaux , comme on n'en avait jamais vu , et il donne par avance à son instrument futur le nom de calibène. Il se plaisait à crucifier les grenouilles qui lui tombaient sous la main , ou encore à les attacher à \m arbre , avec trois pointes de clou dans le ventre, c'est-à-dire pour parler sa langue que ses jeunes camarades parlaient probablement comme lui , à les ennepharer ^. — Qui ne sait comment , il y a une centaine d'années, le vocabulaire desmo'distes s'est enrichi du mot falbala^''? — N'est-ce pas en vertu de son pouvoir discrétionaire que Guy ton de Morveau a pris pour signe d'une combinaison donnée d'éléments telle désinence plutôt que telle autre ? Est-ce que par hasard le sulfite, s'il l'eût voulu , n'aurait pas été le sulfate, et réciproquement ? — Quand l'homme d'État, pour dérober à l'indiscrétion de la foule un secret qu'il ne doit confier qu'à la prudence de quelques initiés , se crée un alphabet qui évite toute espèce d'analogie avec
les formes reçues , ne nous montre-t-il pas assez clairement du doigt la source d'où il le fait jaillir ? et sans une convention formelle, nos télégraphes auraient-ils une voix ?
Nous avons donc constaté daiis la nature et l'essence du langage les deux éléments qui s'y rencontrent , l'élément imitatif et Télément conventionel. — Nous avons été plus loin; nous avons fait à chacun d'eux la part qui lui revient , eu attachant l'élément conventionel aux idées purement spirituelles, et l'élément imitatif aux idées purement sensibles. C'est-là , du reste, ce que donnent à la spéculation l'idéal et la théorie; ce n'est pas, nous le savons , ce que peuvent donner à l'observation la réalité et l'histoire. Tant que ^ dans le domaine de la pensée , le spirituel et le sensible s'allieront, se mêleront, se substitueront l'un à l'autre, l'imitation et l'arbitraire, dans le domaine de l'expression, dépasseront perpétuellement leurs limites respectives, et nous aurons des symboles imitatifs pour les choses dé l'âme , des symboles conventionels pour les choses du corps. Avant de trouver fidée qui lui convient et qu'il ne quittera plus , le mot passera longtemps encore de celle-ci à celle-là , changeant et modifiant , de siècle en siècle et de contrée en contrée, sa forme et sa valeur. Mais nous n'avons pas dit ce qui a été , ce qui est , ce qui sera ; nous avons dit ce qui doit être.
A l'opinion compréhensive que nous venons d'émettre, opposons , en terminant, les deux opinions exclusives en ^ tre lesquelles elle se place.
Nous ne comprenons que difficilement le système qui,
dans la formation du langage, nie absolument l'imita^ tion et n admet que Tarbitraire. Peut-être ceux qui les premiers Tont soutenu , tout en reconnaissant nécessairement à tel ou tel signe un caractère imitatif , porté parfois jusqu'à Taffectationy ne voulaient-ils que réserver ici les droits incontestables de la liberté humaine : Thomme, après tout , demeure toujours le maître d'adopter , même pour rendre ridée qui se prête le plus à l'imitation, un symbole qui n'a rien d'imitatif ; et lors même qu'il accepte 9 pour la rendre , l'expre^ion qui en est l'image , c'est encore parce qu'il le veut. A la bonne heure ! Mais l'intervention de la volonté dans l'adoption de ces signes imitatifs » intervention sans laquelle en effet il n'j aurait pas de langage , ne détruit ni le fait que nous avons signalé , ni la raison que nous en avons apportée ; il faut toujours reconnaître , dans nos langues , un élément qui aspire à représenter , à figurer aux sens quelques-unes de nos modifications intellectuelles» et , dans l'intelligence» certaines idées qui appellent à elles , comme leur traduction véritable et légitime » ces symboles figuratifs et représentatifs.
L'opinion opposée » qui refuse tout à l'arbitraire pour tout donner à l'analogie, est plus solidement assise.
« La parole , nous dit-on de ce côté, n'est autre chose qu'une peinture de nos idées ; et nos idées, une peinture des objets que nous connaissons ; il faut donc qu'il existe un rapport nécessaire entre les mots et les idées qu'ils représentent , comme il en existe un entre les idées et leurs objets. En eifet ,'ce qui peint ne saurait être arbitraire , mais est toujours déterminé par la nature de l'objet à
peindre. Tout mot n'est pas propre à opérer tout effet. Les objets agréables sont peiqts par des mots agréables , les objets malencontreux , par des mots durs et pénibles. L'écrivain , le grand peintre ne sont jan^ais embarrassés ; ils trouvent toujours les expressions dont ils ont besoin pour former leurs tableaux, de quelqu'espéoe qu'ils soient. — La peinture de la peqsée par la parole est dans la nature de l'homme ; elle doit donc être la niême chez tous ; les différences qu'on observe à cet égard entre les divers peuples ne portent que sur des accessoires et non sur l'essentiel ; et il y a dans nos innombrables idiomes un fond commun de racines primitives qui les ramène tous à une seule et même langue. — Deux choses dans l'homme , les sensations et les idées ; deux éléments dans la parole, les voyelles et les consonnes. Animées , bruyantes » sonores , les voyelles sont très-propres à peindre tout ce qui^gite l'âme , les bruits , les mouvements » les chocs , en un mot les sensations. Les consonnes , au contraire , sont sourdes et calmes comme les idées y filles de la réflexion, et par cela même destinées à les traduire Le
son A , par exemple , effet d'une impression subite (}ue nous recevons , devint le signe naturel 1** de l'état dont nous sommes affectés ou dans lequel nous nous trouvons : // A une soif ardente ; Il A du plaisir à vous voir ; — 2® de ce qui nous est propre : Homme A système , Fruit bon A manger*i — 3** de ce qu'on possède : Il X de grands biens y de grandes vertus ; Ce livre est A m<)n ami, etc. etc. Le son Hïl et ceux qui s'en rapprochent , c'est-à-dire qui figurent comme lui l'aspiration gutturalisée , désignent — 1" la vie : en Hébreu, HEtc, vivre ; — 2® le genre humain :
en Hébreu, HEv^, Eve, la mire des vivants; — 5" la terre, en grec FH; et les biens qu'elle produit, en Gallois GWAEcf , etc. etc. La consonne R indique les mouvements rudes et forts , ceux qui sont bruyants , qui vont par sauts > par secousses : l^uo. Ruina , Rapidus, Rudis, La consonne L , au contraire, représente tout ce qui est liquide et coulant : Liqueur , Limpide, YLuide, Léger, etc. etc. Tout mot a sa raison; il ne -s* agit que de la découvrir au milieu, des nuages dont souvent elle se couvre ** » .
Ainsi, sejon l'auteur du Mande primitif, la parole est partout et toujours la peinture de nos idées : mais , d'une part , il est des idées telles aue celles d'abstraction , de généralisation , qui ne sauraient se peindre ; et d'une aur tre part , parmi celles qui comporteraient ce genre d'expression, n'en remarquons-nous pas auxquelles nous avons attaché des signes qui ne les peignent point ? Le tarqfantara d'Ennius, le tire-tiran-lire de je ne sais quel poète , n'auraient-ils pas mieux nommé , sous ce rapport, la trompette et V alouette, que ne le font les noms qui leur sont restés ** ? Est-ce donc quelque chose qui affecte si agréablement l'oreille que le mot agréable lui-même ? Si nous avions aujourd'hui à choisir entre ces deux combinaisons de sons , agréable et pénible , pour exprimer la joie et la douleur , ne pourrions-nous donc pas nous méprendre et mettre Y agréable à la place du jfénible, le pénible à la place de Y agréable ? — Oui : les mots , à l'exception d'un très-petit nombre d'exclamations et d'articulations qui appartiennent au langage naturel ^ varient de peuple à peuple jusque dans leurs racines; et votre
langue universelle est encore à trouver ^ ! — Les voyelles plus propres à l'expression des sentiments ; les consonnes» à l'expression des idées ! La vérité est que nous unissons et combinons les voyelles et les* consonnes , les consonnes et les voyelles pour exprimer nos sentiments comme nos idées , nos idées comme nos sentiments. — * Le son A exprimera Tétat où je suis , la qualité qui nous est propre! voilà qui est bien imaginé ! Une soif ardente me dévore. Un fruit délicieux, ne vous disent pas sans doute l'état où je suis, et la qualité qui nous est propre, aussi bien que vos formes : // a soif: Fruit bon à manger ? Léger commence par un L , et il y a un R dans Buere/ tomber en Viuines ; il est fâcheux pour la théorie que les mots \uent et hourd commencent aussi par un L , et qu'il y ait un R dans ^^ÏKuere, construire ! Mais le Cratyle vous avait réfuté il y a deux mille ans^*. — Tout mot a sa raison , nous en conviendrons sans peine ; seulement nous vous prierons de convenir à votre tour que l'arbitraire aussi est bien une raison. C'est pour ne l'avoir pas voulu reconnaître, que l'âne de Buridan , placé entre un seau d'eau et un picotin d'avoine , est mort de faim et do soif«^
§. II. — D^s signes qui correspondent aux idées de qualité, de substance et de rapport , ou i^ du qualificatif; — 2® du substantif ; — 5® du relatif.
Plus fécondes pour nous qu elles ne l'avaient pu être pour Port-Royal , nos idées sensibles et spirituelles ont engendré deux sortes d'expressions qui leur correspon-
dent , l'eipressioD imitative et T expression conventiouelle. Voyons ce que dos idées de qualité , de substance et de rapport , qui , elles aussi , sont restées , quant aux questions grammaticales qu elles touchent , à peu près stériles^, produiront entre nos mains.
11 y a , ainsi que nous Tavons dit , trois éléments dans le monde , considéré du point de vue de l'abstrait : la qualité , la substance et le rapport ; il y a par cela même trpis idées dans l'intelligence à l'état analytique : l'idée de qualité , l'idée de substance , l'idée de rapport ; n'y aura-t-il pas nécessairement dans le langage envisagé comme produit de l'analyse trois mots élémentaires : le mot représentant l'idée de qualité , le mot représentant l'idée de substance , le mot représentant l'idée de rapport ?
Supposons un moment qu'il n'en soit pas ainsi. Nous ne pouvons substituer à la thèse que nous venons de nous poser qu'une de ces trois hypothèses : — Ou nous aurons plus de trois signes ; mais alors les trois premiers s' emparant de nos trois idées , que restera-t-il au quatrième , aii cinquième , au trentième , si nous en comptons jusqu'à traite avec quelques grammairiens ^? — Ou nous en aurons moins ; c'est qu'alors sans doute nous chargerons et surchargerons de deux » de trois de nos idées une seule et même expression : — Ou enfin nous en aurons trois , mais chacun d'eux ne correspondra pas à chacune de nos trois idées ; à quoi donc alors correspondra-t-il ?
Domergue est de ceux qui n'admettent que deux classes de noms ^'. « Dans les choses , dit-il , tout est substance ou ffiodtfiealion ; j'en ai conclu , que dans les mots ,
qui sont les images des choses , tout est substantif ou attribut ^^ ». Et cependant avec son substantif et son attribut 9 Douiergue construit sa phrase : comment ne s*aperçoit^il pas qu'il ne lui suffit point , pour cette construction , de juxtaposer 9 de jeter côte à côte son attribut et son substantif; mais qu'il lui faut encore établir leur dépendance réciproque» les unir, les attacher l'un à l'autre , en indiquer le rapport ? Ce rapport , notre grammairien l'exprimera, quoiqu'il en ait; ce sera ou à l'attribut, ou au substantif, ou encore à l'attribut et au substantif à la fois qu'il imposera, sans le vouloir ni le savoir , cette fonction accessoire : ses éléments ne seront plus des éléments; ses deux signes au fond couvriront nos trois signes : seulement nous aurons distingué ce qu'il aura confondu ; nous aurons vu clairement ce qu'il n'aura fait qu'entrevoir !
De toutes les théories qui réduisent à trois les signes de nos idées , celle qui , selon nous , se rapproche le pins de la vérité , reconnaît et admet — 1^ des noms , qui représentent les êtres ; — 2^ des verbes , qui indiquent l'existence ; — 5^ des ligatifs qui expriment un rapport®^.. Le rapport et l'existence ont bien en effet dans cette doctrine leurs représentants respectifs ; mais la qualité ^ que devient-elle ? Ce sera le nom probablement qui se chargera de la rendre. Le nom, qui représente les êtres, et par conséquent ce que les êtres ont de plus intime , de plus essentiel , c'est-à-dirfe l'existence, va donc exprimer à lui seul et l'existence et la qualité ! Soit : mais alors à quoi bpn le verbe ? Si vous ne partagez pas nos trois idées entre vos trois signes de manière à ce que cha-»
cuQ d*eux en ait une et n'en ait qu'une , vos trois mots, à coup sûr , ne seront pas trois mots*
Prenons maintenant parmi les catalogues , qui dépassent le nôtre, celui qui a le plus de vogue ; passons en revue les dix parties du discours, c'est-à-dire Y article, le nom , X adjectifs le pronom, le verhe , \q participe , X adverbe, la préposition, la conjonction, et X interjection , que généralement nos grammairiens reconnaissent ; et voyons à combien de principes élémentaires elles se réduisent vé-r ritablement.
Le nom exprime évidenunent pour tous les grammai-» riens , comme pour tous les hommes , un certain nombre de qualités , de manières d'être dont Tesprit forme un faisceau : Thomme , c'est un animal raisonnable ; Socrâte, c'est cette existence gûe déterminent les attributions diverses dont elle est le support. L'expression de la qualité (que cette qualité s'y trouve pure ou mélangée, peu importe ) , a donc été départie au nom.
L'adjectif représente une qualité : l'adjectif se ramène donc au mot qui exprime la qualité, c'est-à-dire au nom. — Quelle différence découvrez-vous , sinon une différence de forme , entre les mots juste et justice ? n'est-ce pas également une qualité et la même qualité qu'ils vous rappellent ? — Que représente Je mot justice ? une qualité ; le mot citoyen ? une certaine collection de qualités ; le mot Aristide ? la collectioiî de qualités la plus complète , la plus étendue que l'esprit se puisse figurer. Partout la qualité soit en plus , soit en moins. Il y a là une différence de nombre certainement , mais non pas de na-
turé. Le mot qui dit toutes les qualités dout une réalité se compose , Aristide est ub nom ! Le mot citoyen qui en dit une portion plus ou moins considérable est encore un nom ! Le mot justice ou juste ( c'est tout un ) n*est plus un nom , parce qu'il n'en dit qu'une! — Mais pourquoi , nous objectera-t-on > ces deux formes distinctes , juste et justice, si le fond est le même; si, en allant de l'une à l'autre» l'idée n'a pas changé? Souvent d'une collection complète ou incomplète de qualités nous tirons , pour la mettre en relief une qualité particulière qui s'y trouve enfermée et sur laquelle nous appelons plus spécialement l'attention. Il m'importe , qu'au milieu des nombreuses qualités contenues pour vous , comme pour moi , dans l'idée de Dieu, vous remarquiez surtout l'une de ces qualités , la miséricorde. Après avoir » par le mot Dieu, porté votre esprit sur cette collection complète de qualités , je vous indique, par le mot miséricorde, la qualité particulière qui me préoccupe. J'aurais pu vous dire : Dans la collection de qualités rendue par le mot Dieu se rencontre la qualité particulière que nous appelons miséricorde : j'aurais donné ainsi à mes deux signes une forme identique; l'un et l'autre eût été un nom. Pour abréger, je me contente de nommer d'abord la collection , puis la qualité particulière que j'en tire; Dieu, miséricorde: mes deux signes restent deux noms. Mais ces deux termes , ainsi rapprochés , ne me paraissent pas assez intimement unis; j'imagine de donner à l'un d'eux une forme qui les attache plus étroitement l'un à l'autre; une terminaison est inventée qui subordonne le mot représentant la qualité isolée au mot représentant la collection de qua->
lilés dont cette qualité isolée dépend et relève : je dis et j*écris , Dieu miséricordieux ! Ce coup de baguette a soudain transformé une essence ! J'ai fait d'un être tel quel une qualité pure : l'idée a beau rester la même ; le mot qui la nomme ne sera plus un nom ; ce sera un adjectif!
— Tarquin était superbe : superbe est un adjectif. Tarquin était roi : roi est un nom ! Mais quoi ! n'attribuonsnous pas à Tarquin , dans le second cas , les qualités re-
présentées par le mot roi, comme , dans le premier , nous lui attribuons la qualité représentée par le mot superbe ?
— La bonté de Dieu est grande: La justice divine serat-^lle inflexible ? Divine > de Dieu , n'est-ce pas , dans ces deux phrases , un seul et même signe représentant une seule et même idée ? — Il n'est pas de nom qui ne puisse , dans l'occasion , devenir ua adjectif, pas d'adjectif qui ne puisse devenir un nom : on écrira touir à tour homme sage et sagesse humaine. — Que direz- vous de ces dialectes où l'adjectif manque , et qui , pour traduire l'idée à laquelle chez nous cette forme s'attache , ne connaissent que le génitif du substantif^?
Les pronoms je , tu, U , représentent-ils des réalités, des collections de qualités , tout comme Pythagore ,- Sacrate , Platon ? on n'en saurait douter. Ces mots sont donc des noms , puisqu'ils expriment des idées semblables à celles que les noms expriment ? — Mon , ton , son, jouent relativement à je, tu, U , un rôle analogue à celui que joue le mot royal relativement au mot m; si je , tu , il sont des noms , m^n , ton , son seront des adjectifs. Le pronom n'est pas seulement mis à la place du nom , c'est un nom véritable. — Mais n'est-ce
pas du moins un nom substitué à un autre ? Peut-être ! Dans tous les cas, la question, ainsi posée , change complètement de nature : nous passons des parties du discours aux figures de grammaire ou même de rhétorique ; la périphrase et les tropes n'ont rien à faire ici.
Le verbe ne se ramène pas au nom. Il j a , dans la peiisée 9 des choses que le nom n'exprime pas , et qui réclament , pour pénétrer dans le langage , la présence et l'appui du verbe. // court. Il dort, Il est. Essayez de redire avec des noms , réduits à eux-mêmes ou soutenus de toutes les autres parties du discours , moins le verbe, ce que, le verbe aidant , ces phrases viennent de nous dire ! Le verbe supprimé, il n'y a plus de proposition possible. — Un verbe , dans la plupart des langues , fait à lui seul un tout intelligible et parfaitement dét(3rminé : Aiîmt, Descendez. Cherchez un autre mot qui vous en donne autant ! -y C'est assez : le verbe est irréductible. Nous avons déjà deux éléments qui se distinguent ; nous avons le verbe et le nom.
Joignons-y la préposition. Les mots à^ sur, pour, vers et tous ceux du même ordre ne remplaceront jamais dans la formation de la phrase ni le nom , ni le verbe. Il n'est pas non plus permis soit au verbe , soit au npm de se dénaturer , de s'amoindrir , si l'on veut , au point de n'être plus que des prépositions. — - Parmi les idées que nous représente le nom > se trouve toujours celle de qualité ; parmi les idées que nous représente le verbe , celle d'existence : la plupart de nos prépositions
n'expriment ni la qualité, ni l'existence; elles n'expriment qu'une relatiou soit entre la qualité et l'existence, soit entre telle qualité et telle autre qualité : à elle l'idée de rapport, — Mais l'idée de rapport est souvent rendue dans nos langues par des signes qui ne sont pas des prépositions ; ne trouvons-nous pas constamment cette idée au nombre de celles que le nom et le verbe éveillent par eux-mêmes. Je le veux : que s'ensuit-il ? Il s'ensuit que le verbe et le nom » dans l'état actuel et passéde nos langues f enferment en eux , outre leur signification propre, une signification accessoire; rien déplus. En établissant que la préposition est un fragment détaché du nom et du verbe , vous établirez que le nom et le verbe ne sont pas des éléments , mais des combinaisons ; vous ajouterez , vous attacherez » vous coudrez la préposition au nom et au verbe, vous ne la ramènerez pas pour cela soit au nom, soit au verbe ; vous ne la ruinerez pas. Qu'elle reste donc debout avec le verbe et le nom^
Mes vers sont durs, d'accord, mais forts de choses. — Dieu dit : Que la lumière soit; et la lumière fut. — Si je ne Vêtais pas, je deviendrais poëte^^. Que sont les mots, mais, et i si? des conjonctions. Qu'expriment-ils? des rapports; mais , un rapport d'opposition ; e^, un rapport d'union ; si , un rapport de conditionalité. Ce sont donc des prépositions. — Mais la préposition accouple des mots, la conjonction des phrases! Le lien, parce qu'il unit des pensées ou des idées en est-il moins un lien ?
Que ferons-nous maintenant de ce petit mot qui indique le genre et le nombre, et que l'on appelle article? — La vertu qui n'est plus est bientôt oubliée ! Qu'y a-t-il sous
ce mot la ? de quelle idée est-il le signe ? Certes , ce n'est ni une idée de qualité , i)i une idée d'existence , que nous apercevons à travers ce symbole ; il faut donc , si nous y trouvons quelque chose , que ce quelque chose soit une idée de rapport. Prenez-y garde en effet , et vous reconnaîtrez que le mot vertu, dans ce vers de Voltaire, nous est présenté par l'article la sous un jour pai:ticulier , sous un point de vue déterminé. Le signe la avertit T intelligence, que IsL vertu dont il s'agit ici n'est pas la vertu en général , mais la vertu dans une circonstance spéciale qui bientôt sera précisée. L'article révèle à la pensée un rapport qu'elle est , pour comprendre ce qui lui est adressé , tenue d'établir entre un nom d'une va- .leur indéterminée et la détermination qu'on se prépare à lui donner. Quelquefois, il est vrai, après avoir été annoncée par l'article, la détermination fait défaut; mais elle est dans l'esprit , si elle n'est pas dans le langage. Le Roi est rentré à Paris : nous savons fort bien , sans qu'on nous le dise, qu'il est ici question du Roi de France; et les naots qui prétendraient nous l'apprendre arriveraient trop tard. D'autres fois, l'article est un terme parasite qui vient là , on ne sait pourquoi , ou plutôt qui n'est amené que par un usage dont la raison nous échappe. L'ordre sans la Inerte, c'est la tyrannie : l'expression serait plus exacte , si nous disions : Ordre sans liberté , c'est tyrannie: comme nous disons encore, Contentement passe richesse, La langue anglaise , qui en cela est plus rationelle que la nôtre , s'y trompe rarement; elle emploie le plus souvent l'article, comme la logique voudrait qu'on l'employât toujours. L'article ex-
prime donc un rapport, quand il .exprime quelque chose : r article est donc une préposition. — Mais quoi ! des prépositions avec un genre et un nombre ! — Remarquons d'abord que le genre et le nombre ne sont pas tellement inhérents à l'article , qu'il ne soit pas possible de les en détacher. En Anglais» l'article parallèle au nôtre, remplissant f mais avec {>lus de discernement , les mêmes • fonctions , se passe fort bien de ces formes au moins singulières; il n'y connait pas ces terminaisons menteuses qui lui donnent chez nous et ailleurs un faux air de parenté avec des mots auxquels» dans le fond» il ressemble si peu» avec l'adjectif et le nom.— Ne {)ouvons-nous pas supposer aux prépositions à , vers , sur , trois ou quatre désinences » indiquant , celles-ci le féminin ou . le masculin » celles-là le singulier ou le pluriel ? Âurt>nsnous pour cela fait de ces prépositions autre chose que des mots exprimant le rapport » autre chose que des prépositions ?
Le participe , comme nous le dit son nom » n'est pas un mot élémentaire. Il y a en lui» tous les grammairiens l'ont reconnu, de l'adjectif et du verbe. Voyons-y encore une préposition. — Le participe indique ordinairement par sa terminaison le nom auquel il se rapporte : Les lois que le temps a consacrées. — Cette préposition est souvent une conjonction : Les parts étant faites» le lion parla ainsi; le participe » dans cette dernière phrase » unit non pas un mot à un mot» mais une proposition à une proposition.
L'adverbe aussi combine évidemment en lui deux ou plusieurs autres termes. Ici c'est un pronom et un nom qui entrent dans sa composition : toujours, pour tous les
jours; là, une préposition et uo nom ; incessamment, pour sans cesse; ailleurs toute une phrase : peut-être, pour cela peut être. Une phrase n'est pas un élément du langage y une partie du discours.
Ce que nous disons de l'adverbe , dites-le , et à plus forte raison , de ce que nos grammairiens appellent Tm-* terjection. Quelle portion distincte de la pensée Tinterjection est-elle chargée de rendre ? A quelle idée particulière ce signe est-il attaché? Une idée, réduite à elle-même, n*est qu'un fragment inintelligible ; un mot isplé n'est pas plus intelligible par lui-même que l'idée qu'il représente. Pour former une pensée que nous comprenions, il faut que trois idées au moins se combinent ; il faut que trois mots au moins se réunissent , pour faire une phrase qui ait un sens. Que ces trois mots d'ailleurs se distinguent ou se confondent; que ces idées so^ept toutes nettement exprimées, ou que quelques-unes d'entre elles restent sous-entendues ; peu importe; ce qui n'est pas sur les lèvres, est certainement dans l'esprit. Or, l'interjection ne contient pas ces trois mots , ne représente pas ces trois idées ; et pourtant elle a un sens , et nous la comprenons. Le cri que vous poussez est pour moi un indice obscur, je le veux, mais complet. Une interjection n'exprime pas un Commencement de pensée, qu'une autre interjection, viendra ensuite achever : la pensée se produit ici toute entière : l'interjection n'est donc pas une des parties de la proposition. Elle n'est pas non plus une proposition véritable; j'y cherche en vain les trois termes que toute proposition suppose. Ce. n'est pas un élément; ce n'est pas une combinaison. Qu'est-ce donc? C'est un fait à part,
un fait sui generis, comme on dit : c'est un reste du langage naturel , qui reparaît quelquefois interjeté au milieu du langage artificiel.
Nous trouvons donc dans nos langues, et par la raison et par Tobservation , trois parties du discours véritablement irréductibles ; et nous n'en trouvons que trois : le nom , le verbe , la préposition.
Mais ces trois mots correspondent-ils à nos trois idées : le nom, à Tidée de qualité; le verbe, à l'idée d'existence ou de substance ; la préposition , à l'idée de rapport ? On n'en saurait douter. Ce qui constitue la nature et l'essence d'une réalité quelconque , c'est assurément l'ensemble des caractères que cette réalité ne dépouille jamais, qu'elle conserve au milieu des circonstances les plus diverses , dans les situations les plus opposées ; ce qui lui échappe au contraire , telle ou telle condition étant ou n'étant pas remplie , ce qu'elle produit ici ou là, ce qui en elle brille tour à tour et s'éclipse , n'est pour elle qu'un accident. — Prenons les différentes classes de mots que nous avons ramenés au nom ; suivons-les sous toutes leurs modifications , à travers toutes leurs métamorphoses ; qu'y voyons-nous ? Le plus souvent , dans nos langues européennes du moins, leur vaste signification nous offre, outre l'idée de qualité, celle d'existence et celle de rapport : Enfants, Ciceronem» Il est des cas cependant où l'idée d'existence et celle de rapport lui sont enlevées : Gpod, free , great, en anglais, n'indiquent par eux-mêmes ni substance, ni relation. L'idée de relation, l'idée de substance n'entrent donc pas ntcessairement dans la signification du nom.
Qu'on nous montre maintenant dans une langue quelconque un seul nom substantif , adjectif ou autre , qui néglige une seule fois et repousse l'idée de qualité pour s'attacher exclusivement soit à l'idée de rapport, soit à l'idée d'existence, ou, si Ton veut , à ces deux idées réunies! Les mots dormir, manger, boire figurent évidemment , chacun pour sa part , un état , une modification , qui les autorise à prendre de loin en loin l'apparence du nom : et nous dirons dans l'occasion , sans trop offenser la logique , le boire, le manger, le dormir. Lorsque nous parlons des êtres , nous avons certainement en vue les innombrables réalités dont se compose le monde; et ce n'est pas de l'existence pure qu'alors nous nous préoccupons. L'être lui-même , dans sa plus haute généralité , dans sa plus étroite compréhension, l'être, tel que les philosophes le conçoivent, quand ils l'opposent à la qualité, au rapport, au non-être , n'est-ce pas encore pour nous un des rameaux de l'arbre , une des parties de l'ensemble, un des éléments de la combinaison ? Quelque dépouillé qu'il soit par une abstraction sévère de tout ce qui n'est pas lui, ne conserve-t-il pas encore, devant nos imaginations abusées , certaines attributions ? ne joue-t-il pas un certain rôle ? n'a-t-iV pas enfin certaines qualités ? Avec un si je changerais le monde: Vos mais ne m£ feront pas dévier de la ligne que je me suis tracée. On voit aisément sous ces conjonctions les noms ou les assemblages de noms qu'elles couvrent ; la contradiction et l'hypothèse ne sqnt que des manières d'être , des modifications. — Que ne découvre-t-on pas , avec un peu d'attention , dans ce mot immense qu'on appelle le verbe? A quelle fonction n'est-il
pas propre ? Quel élément de la pensée ne le réclame pas comme son expression? Le verbe, c'est Tlsis antique, l'Isis aux mille formes et par suite aux mille noms"^^. Appliquons-lui notre pierre de touche ; séparons avec soin le nécessaire du contingent, T accident de l'essence. Amo, amas y amant, amavi, amabimus signifîent à la fois et le temps et l'affirmation "^^ et la personne et le nombre ; amare n'exprime ni le nombre , ni la personne, ni l'affirmation, ni le temps. Amare nous révèle encore un état , une manière d'être ; esse n'indique plus que l'être ^^. Mais l'être se retrouve et dans amare , et dans les formes diverses que ce mot revêt , aussi bien que dans esse. L'être suit partout le verbe ; que le verbe en soit donc le symbole et l'expression. — Traitée par le même procédé, la préposition nous donne le méflue résultat. Il est une idée, l'idée de rapport , que toujours les prépositions expriment ; que quelquefois , que le plus souvent elles expriment à l'exclusion de toute autre ; c'est de cette idée évidemment que la préposition se chargera.
Jusqu'ici, nous n'avons, dans les doctrines antérieures à la nôtre , attaqué que les idées ; notre théorie , pour se compléter, doit faire un pas de plus ; après avoir changé les choses, il faut encore changer les mots.
La préposition traduit l'idée de rapport; telle est sa fonction spéciale. Son nom répond-il à sa signification? ha pr^ositioh , c'est un signe placé devant un autre signe. A la rigueur , la classe de mots , à laquelle cette dénomination fut d'abord affectée justifiait ce titre; pour nous, qui voyons l'expression de divers rapports dans les désinences diverses soit des noms , soit des verbes , nous ne
pouvons regarder comme placé avant ce qui est si souvent placé après , et le mot préposition (lirait à chaque instant le contraire de ce qu'il voudrait et devrait dire. Supposons même les verbes et les noms réduits à leur valeur personnelle , si je puis parler ainsi , et délivrés des significations empruntées dont nous les avons surchargés; la préposition reprendra aussitôt sa place légitime; elle se posera entre les deux termes qu elle est appelée à unir; elle sera bien devant T un des deux, il est vrai , mais elle sera aussi derrière l'autre, et sa dénomination actuelle ne formerait tout au plus que la moitié de son nom. Quand ce nom serait complet, il y faudrait renoncer encore. La place qu'un mot occupe dans le discours ne rappelle pas suffisamment le rôle qu'il j joue; et c'est à ce rôle que nous doit reporter en vertu d'une convention expresse , oiu par une analogie telle quelle , son nom véritable et définitif. La préposition représente nécessairement à l'esprit ridée d'un rapport , d'une relation. Quel nom donc lui convient mieux que celui de relatif?
Gomment nomme-t-on , depuis deux mille ans , le mot qui représente l'idée d'existence ? on le nomme le verbe. Que signifie ce nom? Le verbe , c'est le mot ; c'est le mot, comme Démosthène est l'orateur » comme Platon est le philosophe j c'est le mot par excellence, le mot hors de ligne , le roi des mots. Peut-être y a-t-il une idée juste làdessous ! peut-être en effet le verbe est-il l'élément le plus important du langage, comme l'idée d'existence est l'élément le plus important de la pensée , comme l'existence elle-même est l'élément le plus important de la combinaison universelle! Que nous apprend cependant ce nom em-
phatique sur la valeur du fait qu'il représente? Nous voyons bien que cette partie du discours est de beaucoup au-dessus des autres ; nous ne voyons pas ce qu elle est. Son nom en fait l'éloge; et cet éloge ^ si Ton veut, est mérité. Mais lorsqu'un philosophe nomme une chose , c'est une appellation significative que nous attendons de lui et non un compliment. Or, le verbe représente l'existence , c'est-à-dire ce qui donne quelque consistance aux qualités , ce qui se cache sous les apparences , les pénètre , les soutient , c'est-à-dirè enfin la substance. On sera donc fondé à le nommer le mot de l'existence ou de la substance 9 le terme existentiel ou* plutôt, pour rapprocher autant que possible cette terminologie nouvelle de la terminologie reçue, le substantif^.
Le nom du mot qui représente l'idée de relation, c'est le relatif; le nom du mot qui représente l'idée de substance, c'est le substantif; le nom du mot qui représente l'idée de qualité, quel peut-il être, sinon le qualificatif? Ainsi, avec notre théorie, tout se coordonne et s'enchaîne. — Trois éléments dans le monde : la substance , la qualité, le rapport; — trois idées dans la pensée : l'idée de substance, l'idée de qualité, l'idée de rapport; — dans le langage , trois classes de mots : le mot qui reproduit l'idée de substance, le mot qui reproduit l'idée de qualité, le mot qui reproduit l'idée de rapport; — dans notre terminologie grammaticale enfin , trois dénominations expressives , la première pour le mot qui reproduit l'idée de substance, le substantif; la seconde pour le mot qui reproduit l'idée de qualité, le qualificatif; la troisième pour le mot qui reproduit l'idée de rapport, le rela-
tif. Le monde est le prototype, dont l'image se retrouve de plus en plus altérée » maïs toujours reconnaissable dans les copies qui s'en éloignent de plus en plus , dans la pensée qui le sait , dans le langage qui le nomme , et dans la grammaire qui analyse et compte ses différents noms. Appuyée sur de telles bases, notre classification, à ce qu'il semble, défie toutes les attaques; elle a*pour elle une de ces lois qui ne se rapportent pas , cette loi qui condamne T intelligence à ne reconnaître en toute chose que trois principes élémentaires , l'être , le phénomène et leur rapport.
Mais le temps n'est pas venu , pour notre Europe du moins ''^, où chacun de nos trois éléments méritera la dénomination que son essence réclame. De longs siècles probablement s'écouleront encore, avant que le relatif, le substantif et le qualificatif se bornent à représenter , le premier, la relation; le second, la substance; le troisième , la qualité. Partout nous rencontrons entassées , amalgamées sous un seul et même terme , deux ou plasieurs idées diverses ; et nous avons à peine quelques mots qui s'en tiennent à leur fonction propre^ Ce n'était pas seulement dans telle ou telle forme de nos verbes qu'il £aU lait voir des participes ; il n'est pas une des parties du discours qui n'ait droit à ce nom.
Mais pourquoi donc le langage accouple-t-il ainsi ce que notre analyse sépare? Nous l'avons déjà dit , et sous plus d'une forme : telle est la pensée , telle est la langue. Tant que nos trois idé^ ne se distingueront qu'accidentellement dans les intelligences r<^. sera aussi par accî-^
dent que danà nos dialectes nos trois mots se distingueront. Entre les trois idées que la pensée décomposée nous présente» il en est une^ celle de rapport, que Tabstrac-^ tion détache plus difficilement des deux autres ; entre les trois mots dont se forme notre nomenclature , il en est un aussi qui restera plus habituellement confondu avec les deux autres , ce sera le relatif.
Cette confusion d'ailleurs s'offre , selon les temps et les lieux , dans deux classes de circonstances parfaitement distinctes : — D'une part , elle est primitive ; on la découvre à l'origine de tous les dialectes , comme un des traits qui caractérisent leur enfance ; la signification du rapport reste unie , dans le mot , à celle de la qualité ou de la substance ^ parce que , dans la pensée , Tidée de rapport n'a encore été séparée ni de l'idée de substance , ni de l'idée de qualité : la syllepse verbale répond à la syllepse intellectuelle; les termes les moins complexes ne sont guère encore que des interjections ^*. — D'une autre part y elle est ultérieure ; on la trouve dans des idiomes qui vieillissent ; ces idiomes avaient eu leurs jours de vigueur et dé puissance ; ils séparaient alors et contenaient énergiquement dans leurs limites respectives les éléments dont ils se composaient ; maintenant , affaiblis par une cause quelconque ^^ , ils laissent se rapprocher , se mêler et s'agglutiner les phénomènes divers que leur vertu analytique ne domine plus ; le relatif se rattache au substantif ou au qualificatif.
La date de cette confusion se reconnaît à des indices certains. -^ Lorsqu'elle est primitive , le rapport enfermé dans la signification du mot complexe se manifeste
par une altération désinentielle qu'on ne peut séparer du signe dont elle fait partie , qu'à la condition de détruire du même coup et T expression de la qualité ou de la substance et l'expression du rapport ; jlels sont dans les langues à flexions , comme le sanskrit , le latin , le grec , et tous les dialectes indo-germaniques , ces chutes , ces cas , ces terminaisons diverses qui constituent principalement la conjugaison et la déclinaison. — Est-elle ultérieure? Les deux éléments qui , séparés jadis , se sont depuis rapprochés et agrégés , se sépareront encore , et pour ainsi dire d'eux-mêmes, au premier signal qui leur en sera donné , et chacun d'eux retrouvera ainsi et conservera sa valeur partielle et individuelle : c'est ce qu'on observe entre autres dans le basque et dans les idiomes américains ^^.
En général , les flexions primitives , nées avec le mot et du mot même qui les porte , s'appuient sur un fond com-^ mun 9 comme la branche sur le tronc : elles doivent donc terminer , couronner >en quelque sorte le signe auquel elles appartiennent; partout les cas achèvent le mot qu'ils diversifient. — Les particules , «u contraire , les a f fixes , qui remplacent ou suppléent ces désinences naturelles , n'étant pas nécessairement attachées par une loi organique à telle ou telle portion du composé que pour leur part elles constituent , peuvent, selon les circonstances, — ou le terminer ; témoins quelques dialectes de l'Amérique ; ce sont alors des suffixes : — ou le commencer : témoin la langue cophte ; ce sont alors des préfixes ; — ou même en former le centre , le coupant en deux moitiés qu'elles séparent à la fois et unissent ; ces infixes, comme j'ose à
peiue les appeler, s observent dans plusieurs idiomes américains^*.
Que les mots se développent , à la manière des êtres organisés , en se projetant du dedans au dehors , ou qu'ils s'accroissent^ comme les êtres inorganiques, par une pure juxtaposition, toujours est-il que leur ensemble contient deux éléments divers : — en premier lieu , un élément invariable , inunobile ; c'est la portion principale du mot, celle qui exprime la qualité ou la substance , celle qui , pour les langues à flexions du moins , a pu être assez justement comparée aux racines de l'arbre , je veux dire le radical : — en second lieu , un élément mobile et variable ; c'est la portion accessoire du mot , celle qui exprime le rapport, et qu'on a. pu encore, en ne songeant* qu'aux langues du même ordre, appeler la terminaison.
Quoi qu'il en soit , si nos deux éléments , tout en restant attachés l'un à l'autre , se distinguent jamais dans les intelligences par leur importance relative, le sentiment de leur inégalité trouvera sans doute dans l'expression qui les traduit son indice et son symbole. La voix pourrait aisément mettre dans tout son jour celui des deux qui nous touche le plus , et n'éclairer que d'une faible lumière celui qui nous touche le moins ? Quoi de plus naturel en même temps et de plus raisonnable , que de laisser la terminaison inaccentuée et d'accentuer le radical^?
§. III. — De$ signes qui correspondent aux idées individuelle , générale et abstraite; ou du qualificatif — 1° individuel ; — 2*^ général ; — 3** abstrait.
L'élément essentiel du monde , l'être est simple et indivisible ; ridée qui représente cet élément , l'idée de l'être est simple et indivisible comme lui ; le signe qui correspond à cette idée sera nécessairement simple et indivisible comme elle. Nos langues ne nous offriront donc qu'une classe de substantifs ou de verbes ; ou plutôt elles ne nous offriront qu'un seul verbe , qu'un substantif unique : ce verbe , ce substantif , c'est le mot être.
Ne confondons pas avec le substantif, avec le verbe, les combinaisons dans lesquelles il se retrouve : être aùnant n'est pas un substantif pur et simple , à coup sûr ; nous apercevons clairement sous ces deux mots deux idées différentes , l'une de substance , l'autre de qualité ; il j a donc là un nom et un verbe , un qualificatif et un substantif. Aimer , n'est-ce pas être aimant ? Voyons donc dans le mot aimer 9 et dans tous ceux qui lui ressemblent , non pas telle ou telle partie du discours , un verbe par exemple , mais les deux parties du discours qui s'y rencontrent réel* lement , je veux dire tin verbe et un nom , un substantif et un qualificatif .
Non-seulement nous n'avons qu'un mot pour représenter l'être; mais ce mot n'a qu'une forme; tout ce qui le diversifie en apparence, lui est profondément étranger. La durée n'est pas l'être: l'idée de l'être n'est pas l'idée de la durée; le signe légitimement affecté à l'idée de la
durée, n*est qn* illégitimement affecté à Tidée de l'être; partout où nous trouverons ces deux significations réunies, n'hésitons pas à y reconnaître deux mots. Détachez donc du verbe ce que nous appelons les temps ; ces désinences qui nous donnent le présent , le passé , le futur sous leurs divers aspects , expriment un rapport et une manière d'être ; elles appartiennent au relatif et au qualificatif. Traitez de même , rendez à leurs véritables maîtres et les mo-
de», et les personnes , et les voiàc. — Qu'est-ce qu'un verbe actif, passif ou neutre? Le verbe est toujours neutre; l'action, la passion, ce n'est pas l'être, c'est la manière d'être. — L'être , est-ce toi , est-ce lui ou elle , estce moi? — Affirmer, supposer, ordonner ou prier, c'est être, plus quelque chose ; c'est être affirmant , supposant, ordonnant ou priant. — L'analyse la plus obtuse comptera au moins trois mots , un pronom personnel , une particule négative et un verbe , dans nos deux formules, je ne suis, je ne puis ; cependant le signe persan nistem^^ uni correspond à la première , le signe latin nequeo qui correspond à la seconde , ne seront que des mots simples , élémentaires ! Nistem est un verbe , dites- vous , nequeo un verbe ; que sont donc devenus et le signe qui peint la personne, ot celui qui exprime la négation ?
L'idée de l'être est une; nous ne pouvons avoir qu'un substantif. L'idée delà qualité, au contraire, est multiple; multiple aussi sera notre qualificatif. Trois classes d'idées, l'idée individuelle, l'idée générale, l'idée abstraite , décomposent notre idée de qualité : notre qualificatif comprendra donc trois classes de qualificatifs , le qua-
liiicatif abstrait : couleur , justice ; le qualificatif général : homme , fleuve ; le qualificatif individuel : Socrate , iVapoléon^*.
Nos trois qualificatifs partiels soirt éyidemment , comme le qualificatif qu'ils décomposent, des signes qui supposent derrière eux une chose signifiée. A chacun d'eux correspond ridée spéciale qu'il se charge de produire. Le qualificatif individuel couvre une idée individuelle ; le qualificatif abstrait , une idée abstraite ; le qualificatif général , une idée générale. Il n'est pas possible que l'un ou l'autre de ces trois mots, vide de toute pensée , de tout contenu intellectuel , ne soit qu'un vain bruit , qu'un souffle de la voix , qu'un son purement et exclusivement matériel *^, Horne Tooke qui sait que la nature du signe ne s'éclaire que d'une lumière empruntée à la nature de la chose signifiée, n'a donc pu , que dans un moment d'oubli , nier les conceptions générales et abstraites pour n'admettre que des termes abstraits et généraux *'. Comprend-on , je le demande , une expression qui n'a rien à exprimer , un nom qui n' a rien à nommer ?
Mais de ce que toujours le symbole nous révèle une idée , il n'en faut pas conclure qu'il nous montre toujours au-delà de l'idée une réalité naturelle qui en serait l'objet. L'individuel vit à la' fois dans la nature, dans l'intelligence et dans le langage; le général et l'abstrait ne sont pas en possession de cette triple existence ; ils n'existent que dans la pensée et dans le signe qui la traduit ; en faire quelque chose de plus qu'un mot et une idée, c'est, comtae on dit , réaliser de pures abstractions.
Le nom abstrait , le nom général et le nom individuel
— Oise distinguent nettement les uns des autres par leur valeur intrinsèque, par leur signification essentielle. Toutefois, leurs limites respectives ne sont pas tellement marquées que dans l'occasion l'usage ne les efface. Un qualificatif abstrait ou général peut devenir et devient souvent un qualificatif individuel : Lebimcner, Lemaçon , Lenormand, Lebrun, Leroux; et réciproquement une appellation individuelle peut devenir et devient une appellation générale et abstraite : tartufe, patelin ^.
Nos idées individuelles et nos idées abstraites ou générales échangent donc de distance en distance , dans le mouvement régulier ou capricieux du langage , leurs symboles et leurs masques. Mais est-ce l'idée générale et abstraite qui d'abord se donne les signes dont elle se revêt pour les prêter ensuite à l'idée individuelle ? ou , au contraire , est-ce l'idée individuelle qui la première se nomme et compose son vocabulaire auquel l'idée générale et ridée abstraite viennent puiser pour se nommer à leur tour ?
Les deux solutions contradictoires que provoque cette question ont été proposées et soutenues Tune et l'autre par de spécieuses raisons. — Le langage, disent ceux qui accordent la priorité au qualificatif individuel , suit nécessairement , dans sa formation progressive , la marche de la pensée ; or , l'intelligence étudie avant tout et connsdt le concret ; la nature ne présente à l'observation passive du premier âge que des individus ; nos premières idées ne peuvent être que des idées particulières ; nos premiers noms sont donc des noms individuels ®*. Ceux qui font naître l'individuel après le général nous mon-
trcnt Tesprit humain débutaat dans ses conceptions par de vagues généralités , et s' élevant peu à peu à des notions précises et individuelles, soumis qu'il est , en cela comme en toute chose , à la loi même de la vie qui , partout où elle se produit , part de la plus confuse indétermination et s'avance pas à pas vers la forme la plus distincte jst la mieux déterminée ; à cette considération empruntée aux conditions même de l'existence et de ses développements , ils joignent une observation d*un grand poids : tous les noms propres offrent à la science étymologique une signification commune : Eve, c'est là vie; la Bible y c'est le livre; Homère , c'est l'aveugle ou l'otage**. — Il y a, selon nous, dans ces deux solutions , étroites et incomplètes l'une et l'autre, les éléments d'une compréhenslve et complète solution.
Que l'intelligence débute par le concret, qu'elle se représente à l'origine les êtres tels que la nature les lui offre , c'est un fait qui brille d'une égale évidence aux yeux de l'expérience et du raisonnement : n'est-ce pas cette table , ce jouet que l'enfant apprend d'abord à connaître? — l'abstraction et la généralisation ne supposentelles pas l'observation? — Lajangue nommera donc avant tout les objets particuliers que perçoit •l'intelligence; les premiers noms seront des noms individuels. Mais qu'estce réellement que l'individu pour cet âge auquel nous nous reportons? L'esprit humain, à cette époque, ne voitil pas beaucoup plutôt dans un objet donné les couleurs qui le confondent avec les objets analogues , que les nuances qui l'en distinguent? et n'esta pas pour cela précisément que l'ignorance saisit si facilement l'é-
lémenl général , la ressemblaace , et si difficilement la différence , Télément individuel? C'est à son père assurément que cet. enfant applique telle ou telle d^omination; mais ce qu'il aperçoit surtout dans son père , c est r homme : de là vient que pour lui tout homme un moment est son père. A ce point de vue , nos langues n auraient d'abord que des dénominations générales ^^. — Les signes de cette espèce et de cette date seraient donc individuels dans V intention de celui qui les emploie , tandis qu'au fond et par leur contenu véritable ils seraient généraux. A vrai dire , il n'y a là ni généralité , ni individualité ; il n'y faut voir que la matière première et commune dont plus tard ^ en la soumettant à des conditions diverses» nous formerons et le général et l'individuel.
Gomment ce nom vague et indéterminé , auquel l'usage viendra donner tour à tour des significations opposées ou tout au moins distinctes , se fera-t-il , selon lès circonstances , ou complètement individuel , ou véritablement général? — Nous appelons rivière le courant d'eau qui passe au pied de notre village. Tant que notre existence sédentaire nous laisse ignorer les courants de même nature qui baignent d'autr^ terres , ce nom est et demeure le nom propre du phénomène particulier auquel nous l'appliquons ; si nous l'opposons, par des comparaisons que le temps provoque , à ce lac, à ce torrent, à ce ruisseau qui ont aussi reçu de nous leurs dénominations spéciales , son caractère individuel se marque et se prononce de plus en plus. — Cependant nos relations , en s'étendant, amènent à notre connaissance d'autres phénomènes du même ordre ; nous voyons bien en quoi ces phé-
nomènes diffèrent ; mais leur ressem^ances seules nous, intéressent et nous préoccupent ; nous les appelons tous sans hésiter du nom qui jusque là avait désigné plus expressément l'un d'entre eux ; d'individuel qu'il était , le qualiflcatif est devenu général. Une nouvelle transformation peut l'atteindre encore , et de général nous le verrons redevenir individuel. €et homme qu'il nous suffit , pour nos besoins actuels , de désigner par le métier qu'il exerce , c'est le chapelier. Comme nous n'avons affaire qu'à un des individus contenus dans respèce , les caractères et par conséquent le nom de l'espèce le distinguent complètement de ce qui l'avoisine et par cela même l'individualisent. Aussi longtemps toutefois quecemot rappelleraet lemétier qu'il désigne plus spécialement et l'individu qui l'exerce , sa nature sera équivoque ; individuel par un de ses côtés , par l'autre il restera général. Mais que le chapelier quitte son état , et quele nom qui lui en était venu lui demeure ; la signification générale de cette appellation s'efface insensiblement ; sa signification particulière survit seule et persiste. Ainsi , le même nom passe tour à tour et repasse de l'individu au genre et du genre à l'individu.
Voilà pour le substantif et le qualificatif. Quant au relatif » nous n'avons rien à en dire ici. Les variétés que nous pourrions . si elles existent , constater dans l'espèce , ne se manifesteront à nous qu'au moment même où notre synthèse rapprochera les termes que maintenant notre analyse sépare. Ce problème que la nomenclature ignore , la syntaxe le discutera.
|, IV. -— De$ signes qui eorrespondent aux idées médiates et immédiaÉes , ou de l'expression propre et métaphorigue.
Une idée immédiate , qni se fait admettre par ellemême et pour elle-même , obtient aussi de nous un signe qui ne connaît qu elle et n aspire qu* à la représenter. Je vois cet arbre ; il ne me faut rien de plus pour en accueillir la notion . Je le nommerai donc ^ sans avoir égard aux noms divers que j*ai déjà pu donner à d'autres objets plus ou moins analogues , avec lesquels je ne songe point à le comparer» Créée pour le corps qu'actuellement je contemple et auquel je l'applique exclusivement , cette dénomination est le sjmholt propre de l'idée directe qu'elle se charge d'exprimer. Tous les phénomènes primitivement reconnus , à ce titre et dans ces conditions » par la raison naissante des individus ou des peuples , provoquent et amènent , à la suite de leur idée et pour )a rendre , des termes de cette nature ; tels sont , par exemple » les trois cents radicaux qu'on a cru découvrir dans l'ancienne langue, de la Grèce ••• ^
L'idée médiate , au contraire , celle qui suppose entre die et l'esprit qu'elle pénètre un intermédiaire à travers lequel elle vent être vue , rappellera , par le nom qu'elle se donne , non-seulement le phénomène qui est sa fin , mats encore celui qui a été son moyen. Ce sera même la dénomination affectée à l'objet dont la notion nous est familière, qui fera en toutou du moins en très-grande partie les frais du signe que réclame l'objet nouvellement décou-
vert ; seulement , comme disent les rhéteurs , nous transporterons sa signification propre et originelle à une signification indirecte et dérivée , en vertu de quelque rapport que nous percevons ou croyons percevoir entre son double objet. Fingerhut ^ un dé à coudre , c'est le chapeau du doigt; ce p«irasol,.pour le Cafre étonné, ce sera nnnuage^^. Nous appelons métaphorique l'expression qui nous conduit par une idée sur laquelle elle ne fait que glisser à une autre idée qu'elle a surtout pour but de traduire et de peindre. Parfois la métaphore s'enferme , comme le montrent les termes que nous venons de citer , dans un symbole unique ; parfois elle se prolonge et se continue dans une plus ou moins longue série de signes qui s'unissent et se combinent. La figure n'est plus alors un fragment , mais un ensemble ; elle n'est plus un mot , mais un discours . Des ambassadeu rs envoyés par les Scythes à Darius viennent engager ce prince à quitter leurs déserts ; la guerre qu'il leur apportene peut que lui être funeste. On connaît leur singulière harangue ; cinq pièces en faisaient le fond: c'étaient un oiseau , un rat, une grenouille et deux flèches. Arrivés devant le roi de Perse , après avoir choisi , je le suppose , un théâtre convenable à la scène qu'ils avaient (yréparée , les orateurs barbares agirent , ou plutôt parlèrent ainsi : l'oiseau fut lâché et s'envo.l«y rendu à la liberté , le rat disparut souS la terre; la grenouille , jetée dans un marais voisin , échappa en un instant aux regards : l'arc était tendu , mais la proie n'en craignait plus l'aitante. Cependant les députés indiquaient du geste à . Darius l'eau , les cieux et la terre ; et en même temps ils le menaçaient de leurs flèches. Tel fut leur discours dans
la langue qu'ils avaient choisie ; en voici , dans la nôtre, une exacte traduction : < Si tu ne peux comme cet oiseau , fendre et traverser Tair ; comme ce rat , t* ensevelir sous le sol ; te plonger , comme cette grenouille, au fond de nos marécages , sache que tu périras sous nos traits^ ! >
Quelquefois enfin , quoique chacun des signes dont la phrase est formée se prenne dans sa signification propre , la phrase entière se trouve marquée au coin de la figure. Ici , c'est une affirmation qui se déguise ou plutôt se produit sous le masque d'une interrogation : c La foi <|ui n'agit point est-ce une foi sincère? c Là , c* est un oui qui nie f ou un non qui affirme ; c'est une louange qui blâme » ou un blâme qui loue : c Je le déclare donc , Quinautest un Virgile > . c Oui, Pison » tu dis vrai; Pompée et Crassus étaient des insensés , quand ils venaient demander au sénat pour prix de leurs exploits une couronne de laurier et les honneurs du triomphe ^* ! > Le mensonge est dans les mots, la vérité dans l'accent avec lequel on les prononce. La lumière frappe plus vivement le regard , quand elle éclate ainsi dans l'ombre et contraste avec les ténèbres.
Quelle qu'elle soit et dans quelques circonstances qu'elle se produise » la figure «entraîne toujours avec elle un abus et suppose toujours une certaine indigence^*. Qu'on donne à l'esprit humain le pouvoir de saisir directement et sans intermédiaire un phénomène quelconque , nous aurons bientôt , pour chacune de nos modifications intellectuelles un symbole propre , une expression indépendante ; )e trope disparaîtra • Le trope accuse des natures débiles , des génies boiteux et qui setraînent péniblement d'une idée analogue à une idée analogue. La force qui nous manque est suppléée
par UD art tel quel dont i! nous faut bien accepter les secours. Mais le pauvre seul applique ainsi à deux ou à plusieurs fonctions différentes l'agent unique dont il dispose. Le Terbe divin , cette riche parole que l'être des êtres s'adresse à lui-même , peut-il connaître ces détours? La métaphore est une monnaie frappée sur la terre et pour la terre ; elle n'a pas cours dans les cieux^^!
Ici-bas même , ce langage figuré , comme toutes fes^ imperfections auxquelles , pour un temps plus ou moms long, y notre condition mortelle nous condamne , n^est ou plutôt ne doit être agréé qu'à titre de moyen momentanément nécessaire. C'est un de ces instruments qui travaillent à se rendre de plus en plus inutiles. La îangue que bégaye notre enfance n'est pas celle , à coup sur, que parlera notre maturité.
Cette dégradation de la ligure marche en raison directe des progrès que fait le savoir. Plus lés diversités des phénomènes s'établissent nettement à nos yeux , plus nous reconnaissons l'impossibilité de peindre l'un d'entre eux par un signe déjà chargé d'en représenter un autre. La métaphore qui supposait surtout la perception facile des ressemblances , répugne , comme une infidélité grossière , aux esprits exercés que les dissemblances frappent plus particulièrement. Les deux idées , que nous avions primitivement unies , se séparent ; les deux significations , que la langue avait attachées à un seul mot , se repoussent. Pour deux notions distinctes , il nous faudra désormais deux termes différents ; nous protesterons , en imposant à chacune d'elles sa dénomination spéciale , contre cette parenté factice que nous avions trop légère-
aient , à l'origiDe i reconnue et confirmée, en les nom^ mant d*un môme nom. L'esprit aujourd'hui , ce n'est plus le souffle ; et nous en sommes presque à nous demander quel rapport nos pères aTaient pu saisir entre le visage et la volonté '*.
De ce que sur tous les points la métaphore se perd , il ne s'ensuit pas , à notre avis , que la poésie se retire. Qu'importe à l'enthousiasme une langue on une autre ? L'âme , tant qu'elle sentira , saura bien dire ce qu'elle sent. 11 j a plus : si la poésie est le cri éclatant de la vérité y et non le murmure ténébreux du mensonge , le mot propre est nécessairement plus poétique que l'expression figurée ; le mot propre , c'est la lumière qui dessine le» formes et les distingue ; l'expression figurée , c'est le demi-jour qui les efface et les confond. Que l'objet qui ravit le génie change avec l'âge t nous le croyons : la Ijre , aux mains de Tenfant , chantera la beauté du corps ; plus mûre > elle se prendra à la beauté de Tâme^ un temps viendra, où, quittant les beautés périssables et imparfaites que ce monde lui présente ^ die n'aura de voix que pour la beauté éternelle et parfaite après laquelle elle soupire. La poësie du christianisme n'est déjà plus celle du paganisme ; et les chants de l'homme ne sauraient être ce que seront les chants des anges et des saints.
Quoi qu'il en soit , le signe métaphorique peat bien obscurcir le phénomène qu'il représente ; il ne peut le dénaturer « Quand nous imposons à un phénomène de l'ordre physique une dénomination morale ^ nous ne spîritualisons pas pour cela la matière : et parce que nous assignons à un phénomène moral une dénomination physique» nous
ne maiérialisons pas l'esprit. Ne concluons de ces àppel« lations plus ou moins inexactes, ni à ta nature de nos idées , ni surtout à Tessence des êtres. Locke peut être pleinement fondé à croire c que si nous conduisions jusqu'à leur source les mots employés pour exprimer des choses qui ne tombent pas sous les sens » nous les verrions tous sortir de termes créés pour exprimer des idées sensibles > ; mais les disciples abusent singulièrement du principe posé par le maître , quand ils soutiennent que , notre vocabulaire primitif ne connaissant que le corps , notre intelligence n'admet jamais que des conceptions corporelles, et que par conséquent l'univers n'est pour nous » et Be peut être «n lai-inêaie qu'une comUntisott fortuite d'éléments matériels ^'t