Comparaison reprise de Bayle
2. Les déterministes réfutent ainsi l'argument puéril dit des pariSy qui vaut tout au plus contre le fatalisme mahométan, et qu'on s'étonne de retrouver dans Le .Devoir (p. 5). M. Fouillée en a fai* justice. [Liberté et Déteiminiame, p. 15)
Toutefois une pareille circonstance ne pourrait le décider qu'à Tune ou à l'autre des actions faciles parmi celles qu'il lui est loisible d accomplir, par exemple d'aller au théâtre, mais nullement à celle que j'ai nommée en dernier lieu, d'aller courir les aventures dans le monde ; pour cela un motif de contradiction serait beaucoup trop faible. — Telle est encore l'erreur de beaucoup de gens, qui, tenant à la main un pistolet chargé, s'imaginent qu'il est en leur pouvoir de se tuer en le déchargeant. Pour l'accomplissement d'un acte semblable, le moyen mécanique d'exécution est ce qu'il y a de moins important. La condition capitale est l'intervention d'un motif d'une force écrasante, et par là même fort rare, possédant la puissance énorme qui est nécessaire pour contrebalancer en nous l!amour de la vie, ou plus exactement la crainte de la mort. Ce n'est qu'après qu*un pareil motif est entré en jeu, que l'on peut se décider vraiment, et alors il le faut, — à moins qu'il ne se présente un motif opposé plus puissant encore, si toutefois il peut en exister de tel.
Je peux faire ce que je veux : je peux, si je veux, donner aux pauvres tout ce que je possède, et devenir pauvre moi-même — si je veux ! — Mais il n'est pas en mon pouvoir de le vouloir, parce que les motifs opposés ont sur moi beaucoup trop d'empire. Par contre, si j'avais un autre carao
tèrcy et si je poussais l'abnégation jusqu'à la sainteté, alors je pourrais vouloir pareille chose : mais alors aussi je ne pourrais pas m'empôcher de la faire, et je la ferais nécessairement. — Tout cela s'accorde parfaitement avec le témoignage de la conscience a je peux faire ce que je veux », où aujourd'hui encore quelques philosophâtres sans cervelle slmaginent trouver la preuve du libre arbitre* , et qu'ils font valoir en conséquence comme une vérité de fait que la conscience atteste. Parmi ces derniers se distingue M. Cousin, qui mérite sous ce rapport une mention honorable, puisque dans son Cours d'Histoire de la Philosophie, professé en 1810- 1820, et publié par Yacherot, 1841, il enseigne que le libre arbitre est le fait le plus certain dont témoigne la conscience (vol. I, p. 19, 20) ; et il blâme Kant de n'avoir démontré la liberté que par la loi morale, et de l'avoir énoncée comme un postulat, tandis qu'en vérité elle est un fait : c Pourquoi démontrer ce qu'il suffit de constater? » (Page 50). « La liberté est un fait, et non une croyance > (Ibid.). — D'ailleurs il ne manque pas
1. Maine de Biran, Fénelon, Bossuet, et môme Descartes € notre grand Descartes, le fondateur de la philosophie subjective, » comme l'appelle quelque part Schopenhauer, ont admis la liberté d'indifférence comme un fait attesté par la conscience, sans mériter pourtant, à ce qu'il semble, répithète peu courtoise que Schopenhauer inflige à M. Cousin.
non plus en Allemagne d'ignorants, qui, jetant au vent tout ce que de grands penseurs ont dit à ce sujet depuis deux cents ans et se targuant du témoignage de la conscience tel quHl a été analysé plus haut (témoignage qu'ils interprètent à faux, de même que le vulgaire en général), préconisent le libre arbitre comme une vérité de fait. Et cependant je leur fais peut-être tort; car il se peut qu'ils ne soient pas aussi ignorants qu'ils le paraissent, mais seulement qu'ils aient bien faim, et que, dans l'espoir d*un morceau de pain très-sec, ils enseignent tout ce qui pourra être bien vu par un haut ministère ^.
Ce n'est nullement une métaphore, ni une hyperbole, mais seulement une vérité bien simple et bien élémentaire, que, de même qu'une bille
1. « Hobbes, Spinoza, Priestley, Voltaire, même Kant, ont déjà enseigné avant moi la détermination rigoureuse des actes. Cela n'empêche point que nos dignes professeurs de philosophie parlent du libre arbitre comme d'une chose dont on ne doute plus. Mais enfin, je le demande à ces messieurs, pourquoi s'imaginent-ils que ces grands hommes que je viens de nommer ont, par un bienfait de la nature, paru sur la terre? Pour qu'ils puissent, eux, vivre de la philosophie, — n'est-ce pas? » — (Dissertation sur le Quadruple Principe, etc..) — « Une seconde classe de gens qui vivent du besoin métaphysique de rhomme, ce sont ceux qui vivent de la philosophie. On les appelait chez les Grecs sophistes ; chez les modernes, ce sont les professeurs de philosophie. Mais il arrive rarement que ceux qui vivent de la philosophie vivent pour la philosophie. > {Welt als Wille, t. II, chap. 17; passage traduit par M. Ribot, p. 28 de l'ouvr. cité.)
sur un billard ne peut entrer en mouvement, avant d'avoir reçu une impulsion, ainsi un homme ne peut se lever de sa chaise, avant qu'un motif ne l'y détermine : mais alors il se lève d'une façon aussi nécessaire et aussi inévitable que la boule se meut après avoir reçu Timpulsion. Et s'attendre à ce qu'un homme agisse de quelque manière, sans qu'aucun intérêt ne Ty sollicite, c'est comme si j'allais m'imaginer qu'un morceau de bois pût se mettre en mouvement pour venir vers moi, sans être tiré par une corde i. Celui qui soutenant cette théorie dans une société rencontrerait une contradiction obstinée, se tirerait d'affaire de la façon la plus ezpéditive en priant un tiers de s'écrier tout à coup d'une voix forte et convaincue : a Le pla<^ fond s'écroule! > et les contradicteurs devraient bien vite se ranger à son opinion, et confesser qu'un motif peut être aussi puissant pour faire fuir des gens hors d'une maison que la cause mécanique la plus efficace.
L'homme, en effet, ainsi que tous les objets de l'expérience, est un phénomène dans l'espace et dans le temps, et comme la loi de la causalité vaut à priori pour tous les phénomènes, et par suite
i. Toutes les comparaisons de ce genre pèchent par la base : elles reposent sur une confusion systémaiique entre les causes efficientes et les causes finales. (V. suprà, p. 62 )
ne souffre pas d'exception, Thomme doit aussi être soumis à cette loi. C'est cette vérité que proclame la raison pure à priori, que confirme l'analogie qui persiste dans toute la nature, que Texpérience ùû tous les jours démontre à chaque instant, poorva qu'on ne se laisse pas tromper par l'apparence. Ce qui produit l'illusion c'est que, tandis que les êtres de la nature, s'élevant de degré en d^ré, deviennent de plus en plus compliqués, et que leur réceptivité, naguère purement méca-^ nique, se perfectionne graduellement jusqu'à der venir chimique, électrique, excitable, sensible, et s'élève enfin jusqu'à la réceptivité intellectuelle et rationnelle, la nature des causes influentes doit en même temps suivre cette gradation d'un pas égal, et se modifier à chaque degré en rapport avec Tètre qui doit subir leur action; c'est pourquoi aussi les causes paraissent de moins en moins palpables et matérielles, de sorte qu'à la fin elles ne sont plus visibles à l'œil, mais seulement accessibles à la raison, qui, dans chaque cas particulier, les présuppose avec une confiance inébranlable et les découvre aussi après les recherches suffisantes. Car ici les causes agissantes se sont élevées à la hauteur de simples pensées, qui se trouvent en lutte avec d'autres pensées, jusqu'à ce que la plus puissante porte le premier coup et mette la volonté en mouvement ; toutes opérations qui se poursui*
vent avec la même nécessité dans Fenchainement causal, que lorsque des causes purement mécaniques, dans une liaison compliquée , agissent à rencontre les unes des autres, et que le résultat calculé d'avance arrive immanquablement. Cette exception apparente aux lois de la causalité, résultant de l'invisibilité des causes, parait se produire aussi bien dans le cas des petites balles de liège électrisées qui sautent dans toutes les directions sous la cloche de verre, que dans celui des mouvements humains : seulement, ce n'est pas à l'œil qu'il appartient de juger, mais à la raison.
Si l'on admet le libre arbitre, chaque action humaine est un miracle inexplicable, un etTet sans cause. Et si l'on essaie de se représenter cette Uberté d'indifférence, on se convaincra bientôt qu'en présence d'une telle notion la raison est absolument paralysée : les formes mêmes de l'entendement y répugnent. Car le principe de raison suffisante, le principe de la détermination universelle et de la dépendance mutuelle des phénomènes, est la forme la plus générale de notre entendement, laquelle, suivant la diversité des objets qu'il considère, revêt elle-même des aspects fort différents i. Mais ici il faut que nous nous figurions quelque chose qui détermine sans être déterminé, qui ne dépende de rien, mais dont