Voyez la note de la page
â*autres choses dépendent, qui, sâns nécessité et par suite sans raison, produit actuellement A, tandis qu*il pourrait aussi bien produire B, ou G, ou D, et cela dans des circonstances identiques, c'est-à-dire sans qu'il y ait à présent rien en A, qui puisse lui faire donner la préférence sur B (car ce serait là un motif, et par conséquent une cause), pas plus que sur G ou sur D. Nous sommes ramenés ici à la notion indiquée dès le commencement de ce travail (p. 11), celle du hasard absolu. Je le répète : une telle notion paralyse complètement l'esprit, à supposer même qu'on réussisse à la lui faire concevoir.
Il convient maintenant de nous rappeler ce qu*est une cause en général : La modification antécédente qui rend nécessaire la modification conséquente ^ Jamais aucune cause au monde ne tire son effet entièrement d'elle-même, c'est-à-dire ne le crée ex nihilo 2. H y a toujours une matière sur laquelle elle s'exerce, et elle ne fait qu'occasionner à un moment, en un lieu, et sur un être
1. La définition scolastique : c Per causam intelligo id quo suhlato toîlitur effectua, > a le défaut de s'appliquer aussi bien aux conditions d*un fait qu'à sa cause.
2. Il est assez remarquable que ceux qui nient la création et soutiennent Vaséité du inonde, nient aussi le libre arbitre : Spinoza, les matérialistes du xyiii» siècle, Schopenhauer(y. infrà^ p. 144) sont dans ce cas. — L'analogie profonde qui existe entre l'acte créateur de la toutepuissance divine et l'acte libre de la volonté humaine, a
donnés, une modification qui est toujours conformé à la nature de cet être, et dont la possibilité devait donc préexister en lui. Par conséquent chaque effet est la résultante de deux facteurs, un intérieur et un extérieur : l'énergie naturelle et originelle de la matière sur laquelle agit la force en question, et la cause déterminante, qui oblige cette énergie à se réaliser, en passant de la puissance à Tacte. Cette énergie primitive est présupposée par toute idée de causalité et par toute explication qui s'y rapporte aussi une explication de ce genre, quelle: qu'elle soit, n'explique jamais tout, mais laisse toujours en dernière analyse quelque chose, dlnexplicable. C'est ce que nous constatons à chaque instant dans la physique et la chimie. L'explication des phéno-
été admirablement marquée par M. Cousin : c L'homme ne tire point du néant Taction qu'il n'a pas faite encore, et qu'il va faire, il la tire de la puissance très-réelle qu'il a de la faire. La création divine est de la même nature. Dieu en créant l'univers ne le tire pas du néant, qui n'existe pas, qui est un pur mot, il le tire de lui-môme^ de cette puissance de causation et de création diont nous possédons une faible partie, etc. » (Cours de VHist, de la Phil. moderne^ t. I, p. 100 sqq.) Ce n'est donc pas sans quelque surprise que nous avons lu ces lignes de II. Vacherot, auxquelles la citation précédente peut servir de réfutation : « Le plus inintelligible des mystères, c'est la création ex nihilo, . . Et cela est tout simple : pour qu'une explication, si hypothétique qu*elle soit, devienne inteUigibie, il faut qu'elle se fonde sur une analogie quelconque. Or il rCest aucune opération.,, qui puisse éveiller dans l'esprit ridée de la création ex nihilo, » {Revue des Deux» Mondes du 1»' septembre 1876.)
mènes, c'est-à-dire des effets, ainsi que les raisonnements qui ramènent ces phénomènes à leur source dernière, présupposent toujours l'existence de certaines forces naturelles. Une force naturelle considérée en elle-même n'est soumise à aucune explication, mais elle est le principe de toute explication.. De même, elle n'est non plus soumise en elle-même à aucune causalité, mais elle est précisément ce qui donne à chaque cause la causalitéj c'est-à-dire la possibilité de produire son effet. Elle-même est le substratum commun de tous les effets de cette espèce, et est présente dans chacun d'eux. C'est ainsi que les phénomènes magnétiques peuvent être ramenés à une force originelle, appelée électricité. L'explication ne peut pas aller plus loin : elle ne donne que les conditions sous lesquelles une pareille force se manifeste, c'est-à-dire les causes qui provoquent son activité. Les explications de la mécanique céleste présupposent toutes comme force primitive la gravitation, en vertu de laquelle les causes individuelles, qui déterminent la marche des corps célestes, exercent leur action. Les explications de la Chimie présupposent les forces cachées, qui se manifestent, en tant qu'affinités électives , d'après certains rapports stœchiométriques, et sur lesquelles reposent en dernière analyse tous les effets qui, appelés par des causes que Ton détermine à l'avance, entrent
en jeu avec une exactitude rigooreuse. Ainsi encore les explîcatioDsâeîapbyâoIogie présupposent la force Titale, qui réagit dans les phénomènes vitaux sous TinOuence d'excitations spéciales, intérieures et extérieures. Il en est de même pour toutes les sciences. Il n'est point jusqu*aux causes dont s'occupe la science si claire de la mécanique, comme la poussée et la pression, qui ne présupposent rimpénétrabilité, la cohésion, la rigidité, la dureté, l'inertie, la pesanteur, l'élasticité, propriétés naturelles des corps qui dérivent des forces irréductibles dont nous avons parlé plus haut. Il s'en suit que les causes en général ne déterminent jamais que le quando et le ubi des manifestations de certaines forces originelles, impénétrables, sans lesquelles elles n'existeraient pas en tant que causes, c'est-à-dire en tant que forces actives, produisant nécessairement certains effets particuliers.
Ce qui est vrai des causes dans le sens le plus étroit du mot, ainsi que des excitations, Test également des motifs, puisque la motivation ne diffère pas essentiellement de la causation en général, mais n'en est qu'une forme particulière, à savoir la causation qui opère par l'intermédiaire de Tenlendement. Ici encore la cause ne fait que proifoquer la manifestation d'une force irréductible à tarem plot simples, et qu'il faut admettre
30inme un fait premier et inexplicable, laquelle, portant le nom de volonté ^ se distingue des autres forces de la nature en ce qu'elle ne se fait pas seulement sentir à nous par le dehors, mais, grâce à la conscience, nous est aussi connue par le dedans et immédiatement. Ce n'est qu'avec la présupposition qu'une telle volonté existe, et, dans chaque cas particulier, qu'elle a une nature déterminée, que les causes dirigées sur elle, appelées ici motifs, peuvent exercer leur action. Cette nature spéciale et individuellement déterminée de la volonté, en vertu de laquelle sa réaction sous l'influence de motifs identiques diffère d'un homme à l'autre, constitue ce qu'on appelle le caractère de chacun, et même (parce qu'il n'est pas connu à priori , mais seulement à la suite de l'expérience), son caractère empirique. C'est la nature de ce caractère qui détermine le mode d'action particulier des différents motifs sur chaque individu donné. Car il est à la base de tous les effets que les motifs provoquent, comme les forces naturelles générales sont à l'origine des effets
1. a Mais si on se pose cette question dernière : « Cette volonté qui se manifeste dans le monde et par le monde, qu'est-elle absolument et en elle-même ^ 9 II n'y a aucune réponse possible à cette question f puisque être connu est en contradiction avec être en soi et que tout ce qui est connu est par là-môme phénomène. » {Welt als Wiîle, t. II ch. 25 — Cité par M Ribot, p. 92).
produits par les causes prises dans le sens le plus étroit du mot, comme la force vitale est à la source des phénomènes produits par les excitations. Et de même que toutes les forces de la nature, il est, lui aussi, primitif, inaltérable, impénétrable. Chez les animaux, il varie d'espèce à espèce; diez les hommes, d'individu à individu. Ce n'est que dans les animaux supérieurs les plus intelligents que se montre déjà un caractère individuel nettement défini, au dessus duquel le caractère général de l'espèce se révèle toujours encore comme dominant.
Le caractère de l'homme est : !• Individuel: il diffère d'individu à individu. Sans doute, les traits généraux du caractère spécifique forment la base commune de tous, et c'est pourquoi certaines qualités principales se retrouvent chez tous les hommes. Mais il y a là une telle différence dans le plus et le moins, dans la combinaison des qualités et leur modification les unes par les autres, que la dissemblance morale des caractères peut être considérée comme égale à celle des facultés intellectuelles, ce qw veut beaucoup dire, — et que toutes les deuî sont incomparablement plus considérables que le.' inégalités corporelles entre un géant et un nain, entre Apollon et Thersite. C'est pourquoi l'action d'un môme motif varie tant d'un homme à un autre, de môme que la lumière du soleil blanchit
la cire et noircit le chlorure d'argent, et que la chaleur ramollit la cire, mais durcit Targile. C'est pourquoi encore la connaissance des motifs ne suffit pas pour prédire l'action qui doit en résulter : il faut en outre la connaissance exacte du caractère qu'ils sollicitent.
2* Le caractère de Thomme est empiHque. Par Texpérience seule on apprend à le connaître, nonseulément tel qu'il est dans autrui, mais tel qu'il est en nous-mômes. Aussi n'est-on pas moins souvent désillusionné sur son propre compte que sur celui des autres, lorsque l'on découvre qu'on ne possède pas telle ou telle qualité, par exemple la justice, le désintéressement, la bravoure, au même degré qu'on le supposait, avec trop de complaisance pour soi. Dans le cas d'un choix difficile qui se trouve soumis à notre volonté, notre résolution finale reste pour nous-mêmes un secret, comme la résolution d*une personne étrangère, aussi longtemps que nous ne nous sommes pasdécidés : tantôt nous pensons qu'elle inclinera d'un côté, tantôt de l'autre, selon que tel ou tel motif est présenté plus immédiatement à la volonté par l'entendement, et qu'il essaie au moment même sa force sur elle : c'est alors que cette pensée < je peux faire ce que je veux » nous offre l'apparence trompeuse d'une affirmation du libre arbitre. Enfin le motif le plus fort fait valoir définitivement son droit sur la vo-
lonté ; et le choix tombe souvent autrement que nous ne supposions d'abord. Par suite, nul ne peut savoir comment un autre homme, ni même comment lui en personne agira dans une circonstance déterminée, avant qu'il ne s'y soit trouvé. Ce n'est qu'après une épreuve subie qu'il peut être certain des autres et de lui-même. Mais alors il peut l'ôtre en toute sécurité : l'amitié éprouvée, des serviteurs éprouvés, sont les choses les plus sûres du monde *. En général, nous traitons un homme qui nous est exactement connu, comme toute chose, dont nous avons déjà appris à connaître les qualités, et nous prévoyons avec assurance, dans l'avenir, ce qu'il nous est permis ou non d'attendre de lui. Celui qui a fait une fois telle chose, agira encore de même le cas échéant, en bien comme en mal. Aussi celui qui a besoin d'une aide considé* rable, extraordinaire, s'adressera-t-il de préférence à un homme ayant donné des preuves de sa grandeur d'âme : et celui qui veut aposter un meurtrier, jettera lés yeux sur les gens qui ont déjà trempé leurs mains dans le sang. D'après le récit d'Hérodote (VII, 164), Gélon de Syracuse, se trouvant dans la nécessité de confier une très -forte somme à un homme pour la porter à l'étranger, choisit à cet effet Kadmos, qui avait donné jadis un
!• Mn* Necker a écrit dans le môme esprit : « La probité reconnue est le plus sûr de tous les serments. »
témoignage éclatant d'une loyau é et d'une bonne foi rares et même inouïes. Sa confiance fut pleinement justifiée. — Pareillement, ce n'est que par Texpérience, et à mesure que l'occasion s'en présente, que notre connaissance de nous-mêmes s'approfondit, et c'est sur elle que repose noire confiance ou notre méfiance en nos propres moyens. Selon que dans un cas nous avons montré de la réflexion, du courage, delà loyauté, de la discrétion, de la délica tesse, ou toute autre qualité que pouvaient réclamer les circonstances, — ou que ne us avons donné la preuve de l'absence de ces qualités, cette connaissance plus intime avec nousrr êmes nous inspire de la satifaction ou du mécontentement touchant notre propre nature. Ce n'est que la connaissance exacte de son caractère empirique qui donne à l'homme ce qu'on appelle le caractère acquis : celui-là le possède, qui connaît exactement ses qualités personnelles^ les bonnes comme les mauvaises, et voit par là sûrement ce qu'il peut ou ne peut pas attendre et exiger de lui-même. Il joue dès lors son rôle, que naguère, au moyen de son caractère empiiique, il ne faisait que naturaliser (réaliser), — avec art et méthode, fermeté et convenance, sans jamais, comme on dit, se départir de son caractère, ce qui n'arrive qu'à ceux qui entretiennent quelque illusion sur leur propre
compte.
3^ Le caractère de l'homme est invariable : il reste le même pendant toute la durée de sa vie. Sous Tenveloppe changeante des années, des circonstances où il se trouve, même de ses connaissances et de ses opinions, demeure, comme Fécrevisse sous son écaille, Thomme identique et individuel, absolument immuable et toujours le même. Ce n'est que dans sa direction générale et dans sa matière que son caractère éprouve des modifications apparentes, qui résultent des difiEé*^ rencesd'âges,et des besoins divers qu'ils suscitent. Vhomme même ne change jamais : comme il â agi dans un cas, il agira encore, si les mêmes cir^ constances se présentent (en supposant toutefois qu'il en possède une connaissance exacte). L'expô? rience de tous les jours peut nous fournir la cou* fîrmation de cette vérité : mais elle semble le ptas frappante, quand on retrouve une personne de connaissance après vingt ou trente années, et qu'on découvre bientôt qu'elle n'a rien changé à ses procédés d'autrefois. — Sans doute plus d'un niera en paroles cette vérité : et cependant dans sa conduite il la présuppose sans cesse, par exemple quand il refuse à tout jamais sa confiance à celui qu'il a trouvé une seule fois malhonnête, et, inversement, lorsqu'il se confie volontiers à l'homme qui s'est un jour inontré loyal. Car c'est sur elle que repose la possibilité de toute connaissance des hommes, ainsi
que la ferme confiance que l'on a en ceux qui ont donné des marques incontestables de leur mérite. Et môme lorsqu'une «pareille confiance nous a trahis une fois, nous ne disons jamais : « le caractère d'un tel a changé », mais : a je me suis abusé sur son compte. » G* est en vertu de ce même principe que lorsque nous voulons juger de la valeur morale d'une action, nous cherchons avant tout h connaître avec certitude le mo6f qui Ta inspirée, et qu'alors notre louange ou notre blâme ne porte pas sur le motif, mais sur le caractère qui s'est laissé déterminer par lui, en tant que second facteur de cette action, et le seul qui soit inhérent b Fhomme. — C'est pourquoi aussi l'honneur véritable (non pas l'honneur chevaleresque, qui est celui des fous), une fois perdu, ne se retrouve jamais, mais que la tache d'une seule action méprisable reste attachée à l'homme, et, comme on dit, le stigmatise. De là le proverbe : a Voleur un jour, volera toujours. »> — De même encore, si dans quelque aiSaire d'État importante il a été jugé nécessaire de recourir à la trahison, et partant de récompenser le traître dont on a employé les services, une fois le but atteint, la prudence commande d'éloigner cet homme, parce que lescirconstances peuvent changer, tandis que son caractère ne le peut pas. — Pour le même motif, on sait que le plus grave dé£aut d'un auteur
dramatique est que ses caractères ne se soutiennent pas, c'est-à-dire qu^ils ne soient pas tracés d'un bout à l'autre comme ceux»que nous ont représentés les grands poètes , avec la constance et l'inflexible logique qui président au développement d'une force naturelle (je l'ai prouvé par un exemple emprunté à Shakespeare, Parerga, V, 2, § 118, p. 196 de la 1" édition). — C'est encore sur cette vérité que repose la possibilité de la conscience morale, qui nous reproche jusque dans la vieillesse les méfaits de notre jeune âge. C'est ainsi, par exemple, que J.-J. Rousseau, après plus de quarante ans, se rappelait avec douleur avoir accusé la servante Marion d'un vol, dont il était lui-môme l'auteur. Cela n'est explicable qu'en admettant que le caractère soit resté invariable dans l'intervalle; puisque au contraire les plus ridicules méprises, la plus grossière ignorance , les plus étonnantes folies de notre jeunesse ne nous font pas honte dans l'âge mûr ; car tout cela a changé^ c'était TafTaire de Tintelligence, nous sommes revenus de ces erreurs, et nous les avons mises de côté depuis longtemps comme nos habits de jeunes hommes. — De là découle encore ce fait^ qu'un homme, même quand il a la connaissance la plus claire de ses fautes et de ses imperfections morales, quand il les déteste même, quand il prend la plus ferme résolution de s'en corriger, ne se
corrige néanmoins jamais complètement ; bientôt, malgré de sérieuses résolutions, malgré des promesses sincères, il s'égare de nouveau, quand l'occasion s'en présente, sur le même sentier qu'auparavant, et s* étonne lui-même quand on le surprend à mal faire ^ Sa connaissance seule peut être redressée : on peut arriver à lui faire com- V prendre que tels ou tels moyens, qu'il employait autrefois, ne conduisent pas à son but, ou lui procurent plus de dommage que de profit : alors il change de moyens, mais non de but. C'est là le principe du système pénitencier américain : il ne se propose pas d'améliorer le caractère, le cœur même du coupable, mais plutôt de rétablir l'ordre dans sa tête, et de lui montrer que ces mêmes fins, qu'il poursuit nécessairement en vertu de sa nature et de son caractère, lui coûteront à atteindre beaucoup plus de difficulté, de fatigue, et de danger, sur le chemin de la malhonnêteté suivi par lui jusque-là, que sur la voie de la probité, du travail et de la tempérance. En général ce n'est que jusqu'à la région de la connaissance que s'étend la sphère de toute amélioration possible et de tout
1. Les poètes anciens ont souvent exprimé cette vérité, mais aucun ne l'a fait avec autant de vigueur que Perse (V, 159) :
Nam et lactata canis nodum abripit : attamen illr Qaam fugit, a oollo trahitar para loaga caten».
enDoblissement de Tâme. Le caractère est invariable, Faction des motifs fatale : mais ils doivent aArant d'agir passer parrentendement, qui est le me- (Muni des motifs. Or celui-ci est susceptible à des degffés infinis des perfectionnements les plus divers et d*un redressement incessant : c'est là le but même vers lequel tend toute éducation. La culture de Tintelligence, enrichie de connaissances et de vues de toute sorte, dérive son importance de ce que des motifs d'ordre supérieur, auxquels sans cette culture l'homme ne serait pas acces^ sàble^ peuvent se frayer ainsi un chemin jusqu'à sa volonté. Aussi longtemps que l'homme ne pouvait pas comprendra ces moti&, ils étaient pour sa volonté comme s'ils n^existaient pas. C'est pourquoi, les circonstances extérieures restant identiques, la position d*ùn homme relativement à une résolution possible peut être fort dififérente la seconde fois de ce qu'elle était la première : il peut, pendant L'intervalle, être devenu capable de concevoir les mêmes circonstances d'une f^çon plus exacte: et plus complète, et c'est ainsi que des motifs, auxquels il était autrefois inaccessible^ peuvent l'influencer aujourd'hui. Dans ce sens les scolastiques disaient très-justement : c Causa finalis (le bût, le motif) movet non secundum suum esse reaie, sed secundum esse cognitum.. (Le motif meut [la volonté] non d'après ce qu'il est en soi mais
seulement en tant qu*il est connu.) Mais aucune influence morale ne peut avoir pour résultat d*autre redressement que celui de la connaissaMce et l'entreprise de vouloir corriger les défauts du caractère d*un homme par des discours et des sermons de morale , et de transformer ainsi sa nature même et sa propre moralité , n'est pas moins chimérique que celle de changer le plomb en or en le soumettant à une influence extérietire, ou d'amener un chêne, par une culture très-soignée, à produire des abricots ^
Cette invariabilité fondamentale du caractère se trouve déjà affirmée comme un fait indubitable d«is Apulée (Oratio de Magiâ), où, se défeniâkant de l'accusation de magie, il en appelle à son caractère bien connu, et s'exprime ainsi ^ : « La moraralité d'un homme est le plus sûr témoignage, et si quelqu'un a constamment persévéré dans la vertu ou dans le mal-, ce doit être le plus fort argument de toute poursuite ou de toute justification 2.»
1 . Théognis : dUAà Jc^àffxuv — oGiron "Koniivttç r^y xoexày âvS/^' 6iyoi.Bàv. — Schopenhauer citait encore souvent le mot de Sénèque : VeVe non discitur, II est vrai qu'on pourrait lui répondre avec le même philosophe : Non dat natura virtU' [ tem : ars est bonum fieri. *'
2. Certum indicium cujusque animum esse, qui sempr ^ eodem ingenio ad virtutem vel ad malitiam morattts, fir* mum argumentum est accipiendi criminis, aut respuendi* — Trad. de M. Bétolaud.
40 Le caractère individuel est inné : il n'est pas une œuvre d'art *, ni le produit de circonstances fortuites, mais Touvrage de la nature elle-même. Il se manifeste d*abord chez l'enfant, et montre dès lors en petit ce qu'il doit être en grand. C'est pourquoi deux enfants, soumis à une même éducation et à l'influence d'un même entourage, ne tardent pas cependant à révéler le plus clairement possible deux caractères essentiellement distincts : ce sont les mêmes qu'ils auront un jour étant vieillards. Dans ses traits généraux, le caractère est même héréditaire, mais du côté du père seulement, Tintelligence par contre venant de la mère : sur ce point, je renvoie au chapitre 45 de mon ouvrage capital 2 (Welt als Wille),
De cette explication de l'essence du caractère individuel, il résulte sans doute que les vertus et les vices sont choses innées. Cette vérité peut paraître choquante à plus d'un préjugé et à plus d'une philosophie de vieilles commères 3, jalouse de ménager les prétendus intérêts pratiques, c'est-à-
1. Les Stoïciens anciens et modernes ont miUe fois répété que l'homme est artifex vitœ, arlifex sut, « Touvrier de sa nature morale, et l'artisan de son bonheur ou de son malheur ici-bas. •
2. Schopenhauer aimait à se citer lui-même comme un exemple à Tappui de cette théorie, du reste sans valeur. (V. Ribot, ouvr. cit., p. 11.)
3. Rockenphilosophiey mot à mot, philosophie de que^ nouilles.
dire ses idées mesquines, étroites, et ses vues bornées d'écoles primaires ; mais telle était déjà la conviction du père de la morale, Socrate,qui, selon le témoignage d'Aristole {Ethica magna, i ,9), prétendait a qu'il ne dépend pas de nous d'être bons on méchants. » Les raisons qu'Aristote invoque contre cette thèse sont manifestement mauvaises; d'ailleurs il partage lui-môme sur ce point l'opinion de Socrate, et il l'exprime de la façon la plus claire dans V Éthique à Nicomaque (vi, 11) : « Tout le monde croit que chacune des qualités morales que nous possédons se trouve en quelque mesure en nous par la seule influence de la nature. Ainsi, nous sommes disposés à devenir équitables et justes, sages et courageux, et à développer d'autres vertus, dès le moment de notre naissance. » (Trad. de M. Barthélémy Saint-Hilaire.)
Et si l'on considère l'ensemble des vertus et des vices tels qu'Aristote les a résumés en un rapide tableau dans son ouvrage «: De virtutibus et vitiis, on reconnaîtra que tous, supposés exis* tant chez des hommes réels, ne peuvent être pensés que comme des qualités innées, et ne sauraient être vrais que comme tels : par contre, s'ils étaient nés de la réflexion et acceptés par la volonté, ils ressembleraient, à vrai dire, à une sorte de comédie, ils seraient faux^ et par suite on ne
pourrait compter aucunement ni sur leur persis-
ilO ESSAI SUK LE LIBRE ABBITRB
Unce, m sur leur durée, soos la pression variable des drconsUnces. Il en est de même de cette verlQ chrétienne de Tamoar, caritaSj ignorée d'Arîstote OHnme de tons les anciens ^. Gomment se poarrait41 que la bonté infatigable d*un homme, aussi bien que la perversité incon^ible, profondément enracinée de tels autres, le caractère d'un Anlonin, d^un Adnen, d'un Titus ^ d'une part, et celui de Caligula^ de Néron, de Domitien de Fautre, fussent en quelque sorte nés du dehors, l'ouvrage de circonstances fortuites, ou une pure affaire d*intelligence et d^éducation! Sénèque ne fut-il pas le précepteur de Néron? — CTest bien plutôt dans le caractère inné, ce noyau véritable de l'homme moral tout entier, que résident les germes de toutes ses vertus et de tous ses vices. Cette conviction naturelle à tout homme sans préjugés guidait déjà la plume de Yelleius Paterculus, quand il écrivait les lignes suivantes sur Gaton (II, 35) : « Gaton était Timage de la vertu même. Plus semblable aux Dieux qu'aux hommes, par sa droiture et par son génie, il ne fit jamais le bien pour paraître le faire, mais parce qu'il lui était impossible de faire autrement >. • (Trad. française de M. Herbet.)
1. Il semble cependant qu*eUe n*est pas tout à fflât étrangère au fameux Hoino sum du Tieux Térence !
2. « Ce passage tend à devenir peu à peu mie arma régulière dans l'arsenal des déterministes, hooneur auquel
LA VOLONTÉ DEVANT LA PERCEPTION EXTÉRIlEURE lU
Au contraire, dans l'hypothèse du libre arbitre, la vertu et le vice, ou plus généralement ce fait, que deux hommes semblabiement élevés, dans des circonstances tout à fait pareilles, et soumis aux mêmes influences, puissent agir tout différemment, voire même de deux façons diamétralement opposées, sont des choses dont il est absolument impossible de se rendre compte. La dissemblance effective, originelle, des caractères, est inconciliable avec la supposition d*un libre arbitre consistant en ce que tout homme, dans quelque position qu'il se trouve, puisse agir également bien de deux façons opposées. Car alors il faudrait qu'à l'origine son caractère fût une tabula rasa, comme Test l'intelligence d'après Locke, et n'eût d'inclination innée ni dans un sens, ni dans un autre ; parce que toute tendance primitive supprimerait déjà le parfait équilibre, tel qu'on se le figure dans l'hypothèse de la
le bon vieil historien, il y a dix-huit cents ans, n*avait certainement jamais rêvé. Hobbes Ta relevé le premier, et après lui Priestley. Ensuite Schilling l'a reproduit, à la p. 478 de sa dissertation sur la liberté, dans une traduction légèrement faussée au profit de sa thèse ; c'est pour cela qu'il ne cite pas le nom de Velleius Paterculus, mais se contente de dire, avec autant de réserve que de majesté : « un Ancien ». EtSiQ je n'ai pu m'empêcher de le citer à mon tour, puisqu'il osl verilablementici à sa place. » (Note de Schopenbauer.) — La vertu suprême ne détruit pas plus le libre arbitre que la vie spirituelle n'anéantit la personnalité : elle l'acbève au contraire, el en est la plus haute expression. — Cf. Jouffroy, Mélanp» Philosophiques, p. 361 sqq«
liberté d'indifférence. Avec cette hypothèse, ce n'est donc pas dans le subjectif que peut résider la cause de la différence indiquée plus haut entre les manières d'agir des différents hommes; encore moins serait-ce dans Yobjectif^ car alors ce seraient les objets extérieurs qui détermineraient nos aclions, et la prétendue liberté serait entièrement abolie. Il resterait encore une dernière issue : ce serait de placer Torigine de cette grande divergence constatée entre les façons d'agir des hommes dans une région moyenne entre le' sujet et l'objet, en lui assignant pour origine les diverses manières dont l'objet est perçu et compris par le sujet, c'est-à-dire les divergences entre les jugements et les opinions des hommes. Mais alors toute la moralité reviendrait à la connaissance vraie ou fausse des circonstances présentes, ce qui réduirait la différence morale de nos façons d'agir à une simple différence de rectitude entre nos jugements, et ramènerait la morale à la logique. — Enfm les partisans du libre arbitre peuvent essayer encore d'échapper à ce difficile dilemme, en disant : « Il n'existe pas de différence originelle entre les caractères, mais une pareille différence est bientôt produite par l'action des circonstances extérieureS|Jes impressions du dehors, l'expérience personnelJje^^s exemples^ les enseignements, etc.; et lorsque de celte manière le caractère individuel
s'est une fois définitivement fixé, on peut ensuite expliquer par la différence des caractères la différence des actions. » A cela on répond : 1^ que dans cette hypothèse le caractère devrait se former très-tard, — tandis qu'il est de fait qu'on le reconnaît déjà chez les enfants, — et que la plupart des hommes mourraient avant d'avoir acquis un caractère; 2o que toutes ces circonstances extérieures, dont le caractère de chacun serait le résultat, sont tout à fait indépendantes de nous, et se trouvent, quand le hasard, ou, si Ton veut, la Providence les amène, complètement déterminées dans lei)r nature. Si donc le caractère était le produit de ces circonstances, et que le caractère fût la source de la différence des façons d'agir, on voit que toute responsabilité morale serait absolument supprimée, puisqu'il est manifeste que nos actions seraient en dernière analyse Tœuvre du hasard ou de la Providence. Nous voyons donc, dans l'hypothèse du libre arbitre, l'origine de la différence morale entre les actions humaines et par suite l'origine du vice et de la vertu, en même temps que le fondement de la responsabilité, flotter en l'air sans point d'appui, et ne trouver nulle part la moindre petite place où pousser des racines dans le sol. Il en résulte que cette supposition, quelque attrait qu'elle puisse exercer au premier abord sur une intjslligence peu cultivée, est pourtant au fond
tout autant en contradiction avec nos convictions morales, qu'avec le principe fondamental que domine tout noire entendement (le principe de raison suffisante), comme il a été démontré plus haut. La nécessité avec laquelle les motifs, ainsi que toutes les causes en général, exercent leur action, n'est donc pas une doctrine qui ne repose sur rien. Nous avons maintenant appris à connaître le fait qui lui sert de base, le sol même sur lequel elle s'appuie, je veux dire le caractère inné et individuel. De: même que chaque effet dans la nature inorganique est le produit nécessaire de deux facteurs, qui sont d'une part la force naturelle et primitive dont l'essence se révèle en lui, et de l'autre la cause particulière qui provoque cette manifestation; ainsi chaque action d'un homme est le produit nécessaire de son caractère, et du motif entré en jeu. Ces deux facteurs étant donnés, l'action résulte inévitablement. Pour qu'une action différente pût se produire, il faudrait qu'on admît Texistence d'un motif différent ou d'un autre caractère. Aussi Ton pourrait prévoir, et même calculer d'avance avec certitude chaque action, si le caractère n'était pas très-difficiie à déterminer exactement, et si les motifs ne restaient pas souvent cachés, et toujours exposés aux contre-coups d'autres motifs 1, qui seuls peuvent pénétrer dans la sphère