HISTOIRE DU LIBRE ARBITRE
bilité des lois, la raison immuable et souveraine remplaça les divinités indépendantes; mais l'homme n'osa pas davantage s'assurer en son pouvoir. Seuls parmi les philosophes du paganisme, Aristote et Épicure ont une doctrine bien nette de la liberté. Une contradiction invincible semble subsister entre la volonté changeante de l'homme et l'ordre immuable de la destinée.
Le christianisme, au lieu de faire reposer le monde sur une raison immualDle, en fit au contraire l'œuvre libre du libre amour. Le libre arbitre de l'homme explique le mal; le libre arbitre de Dieu expHque le bien. L'amour veut se communiquer, son infaillible liberté crée alors une liberté qui l'imite imparfaitement. La contradiction absolue qui existait dans le paganisme entre la volonté changeante de l'homme et le cours immuable de la nature a fait place à une conciliation possible entre la liberté de l'homme et la liberté de Dieu. Deux êtres libres et intelligents peuvent toujours s'accorder, quelles que soient les autres diiférences de leurs natures. Or, l'harmonie entre deux êtres libres ne peut s'établir complète que par l'amour. Mais le christianisme est par essence la religion de la charité ou de l'amour infini. C'est pour cela que les Églises qui ont sacrifié le libre arbitre de l'homme à la puissance de Dieu, ou la liberté de la grâce divine au libre arbitre de l'homme, ont été infidèles à l'essence même du christianisme qui est la fusion harmonieuse par l'amour des deux libertés. « Dans le christianisme tout, jusqu'au sacrifice, n'est que préparation, figure d'une vérité unique, qui est le don que Dieu fait de soi au cœur par la charité. Jésus-Christ n'avait-il pas dit lui-même qu'un autre viendrait après lui, un Appelé ou Invoqué, qui enseignerait enfin sans figures toute la vérité? Cet autre était l'Esprit divin, que la théologie identifie avec l'amour. Vers cet Appelé tend tout le christianisme (^). »
La philosophie moderne ne conserve des idées chrétiennes que l'idée purement rationnelle et à peu près païenne de la providence. Dominée par une raison abstraite que l'amour n'anime plus, la providence se
(*) Ravaisson, Ibid.
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réduit à un ordre immuable d'événements et dés lors il faut renoncer au libre arbitre, comme le fait résolument Spinoza, ou hésiter et se contredire, comme le font Descartes et Malebranche. Seul, Leibnitz, plus fidèle aux idées chrétiennes, a marché dans les voies de la conciliation. Mais lui-même était dominé par une vue scientifique qui, en l'inclinant au déterminisme, devait plus tard ramener, sous des formes brutales, les doctrines rigoureuses de l'antique fatalisme. Il croyait pouvoir déduire de ses doctrines métaphysiques cette conséquence qui, d'après lui, devait s'imposer à la physique, qu'une même quantité de force se conservait dans l'univers. Cette doctrine est devenue la base de la science positive. Ainsi la contradiction n'existe plus entre la providence d'un Dieu immuable et le libre arbitre de l'homme; la notion de Dieu, sans cesse vidée par les abstractions de la raison pure, en est venue à ne plus représenter ni bien, ni ordre, ni providence, mais la cause brute des événements, la force pure et nue, ou encore la matière d'où tout vient et où tout retourne, et nos contemporains ont hardiment reconnu qu'à une telle idée le grand nom de divinité ne convenait plus. Toute la bonté qui rendait acceptable la puissance divine et rendait « léger son fardeau », s'est évanouie, la force seule est restée, la force, que Leibnitz appelait « insupportable ». — Telle est l'œuvre de la raison abstraite, qui s'assure en elle-même, se complaît en déductions sèches, et se sépare de toute source d'émotion , de sentiment et de vie. D'ailleurs, cette raison a travaillé à se détruire en se privant de son aliment, elle a renié la métaphysique et ne se reconnaît plus que dans ces sciences qu'on a nommées positives. Mais la science positive, en dehors de toute métaphysique, ne se distingue pas de l'empirisme qui est, comme l'ont bien montré Hume et Stuart Mill, la négation de la raison. De toutes façons, d'ailleurs, le libre arbitre est rejeté hors de la science. Il faut donc, si l'on veut l'admettre encore, sans cependant avoir recours à un acte de foi désespéré, ramener la science à son véritable rôle et montrer par la critique la valeur de ses prétentions.