RÉSUMÉ
raisonnable et rien n'est forcé. Tel est l'idéal que l'homme doit atteindre. La libellé est un moyen, mais elle est aussi une Un, elle est une puissance, mais elle est aussi un acte; elle permet d'acquérir la vertu, mais elle est aussi une vertu. De la sorte se concilient les deux points de vue des péripatéticiens et des stoïciens ; le libre arbitre des péripatéticiens sert à conquérir la liberté du sage stoïcien. Le pouvoir ambigu et irrationnel doit tendre à devenir rationnel et par conséquent à l'éaliser le bien infailliblement et librement, et notre imparfaite liberté doit chercher à imiter la liberté parfaite de Dieu.
Nous avons, croyons-nous, fidèlement exposé les diverses manières de comprendre et de résoudre le problème du libre arbitre dans notre temps et dans notre pays. — Tandis que l'école éclectique, sur les traces de Maine de Biran, échappait au déterminisme sensualiste, s'efforçait de prouver le libre arbitre par le témoignage de la conscience et les déductions morales, le positivisme prétendait s'enfermer de plus en plus dans le monde des réalités expérimentales loin de tout commerce avec les causes. Or, le libre arbitre est essentiellement une cause, le positivisme fait donc profession de l'ignorer. Mais pour ignorer le libre arbitre, il faut tout expliquer sans lui, ce qui est véritablement le nier, comme le montrait naguère un esprit vigoureux et distingué (A). Le positivisme est donc obligé de tout expliquer, comme si le libre arbitre n'existait pas, et c'est là, pour le dire en passant, la cause des formes si absolues des conclusions de M. Ribot. La science contemporaine est plus hardie encore : si le libre arbitre existe, il doit produire dans le monde des effets réels, produire par conséquent de la force; or, la quantité de force reste constante, le libre arbitre est donc impossible, ou le principe même de la science est ébranlé et la science détruite. M. Renouvier accepte volontiers l'antinomie qu'on lui signale, mais il soutient que la nécessité dont la science a besoin n'est qu'une hypothèse; qu'à son tour la morale a
(^) Lionel Dauriac. La Psychologie Indépendunte ; Critique plillosop/iique, 27 octobre 1883.
besoin de l'hypothèse du libre arbitre, que c'est l'homme lui-même qui doit librement choisir entre ces deux hypothèses et se décider pour celle qui lui présentera le plus d'avantages. Or, par une démonstration assez inattendue, Lequier a prouvé que le système de la nécessité devait forcément aboutir au scepticisme, puisque dans ce système l'erreur est aussi nécessaire que la vérité. Seule l'hypothèse de la liberté sauve, donc et la morale et la science, c'est donc cette hypothèse qu'on doit choisir. Cependant, des savants plus pénétrés peut-être des méthodes et des abstractions mathématiques que des lois de la causalité telles qu'elles se réahsent dans le monde, tentent de montrer qu'une force mathématiquement nulle peut produire ou diriger le mouvement; un autre soutient que les êtres libres disposent du temps et que cela leur suffit.
Mais la science pure refuse d'admettre ces sortes de compromis qui lui paraissent reposer sur des idées fausses. Il ne reste donc plus qu'à nier un des deux termes, ou la liberté ou la nécessité, ou la morale ou la science, à moins qu'on ne constate la coexistence effective des deux croyances dans la conscience et qu'on déclare la conciliation insoluble. C'est ainsi que Bossuet prétendait autrefois qu'il faut tenir fermement les deux bouts de la chaîne sans comprendre comment l'enchaînement se continue. Il y a cependant cette différence entre M. Dubois-Raymond et Bossuet que le premier, disciple de Kant, n'envisage la question qu'au point de vue des croyances subjectives, tandis que le second se place sur le terrain des réalités objectives. Pour M. Dubois-Raymond, le fond véritable des choses se dérobe à nous, mais il est impossible de concilier deux croyances contraires sur ce fond des choses ; pour Bossuet, au fond des choses il y a à la fois de la liberté et de la nécessité, de la providence et du libre arbitre, mais nous ne pouvons connaître comment ces deux choses s'accordent entre elles, bien que nous croyions fermement à leur accord.
D'autres esprits, plus profonds ou seulement plus hardis, prétendent que la conciliation est possible et s'efforcent de la découvrir. M. Fouillée trouve dans l'idée de liberté l'intermédiaire entre les deux termes et tâche de
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montrer — avec plus de hardiesse et d'originalité subtile peut-être que de bonheur — que la nécessité engendre nécessairement la liberté par l'idée, le désir, l'amour de la liberté. M. Ravaisson enfm, unissant les plus hautes idées des religions antiques à celle qui fait le fond du christianisme et qu'il retrouvait naguère dans Pascal (*), esquisse les lignes principales d'une synthèse plus haute où la liberté serait le vrai fond des choses, la nécessité leur forme abstraite, et où la bonté, la beauté, la perfection, seraient le but unique et éternel auquel tendent tous les êtres, vers lequel ils aspirent, poussés par laTorce toutepuissante et douce de l'amour, d'un amour à la fois irrésistible et librement accepté.
On voit maintenant quelles sont les étapes principales qu'a parcourues l'esprit humain à la recherche de la solution du problème. Toujours, sans doute, l'homme a senti en lui-même comme la révélation intérieure de son pouvoir volontaire, mais toujours aussi il a fait la dure expérience des limites de ce pouvoir. Il a donc toujours été ballotté en deux sens opposés, et porté à croire tantôt à son esclavage et tantôt à sa liberté. La faiblesse de l'être humain en face des puissances formidables de la nature dut, à l'origine, faire prédominer l'idée de dépendance. Bien plus, en l'absence de lois régulières scientifiquement constatées, par un anthropomorphisme bien naturel, les phénomènes du monde durent être considérés comme l'œuvre de volontés arbitraires; ces volontés, redoutables par leur puissance, paraissaient prendre un malin plaisir à ruiner les espérances de l'homme et à contrarier ses projets; elles veillaient avec un soin jaloux à le maintenir dans un état de respectueux abaissement; il dut donc, pour ne pas s'attirer ce ©Ocvcç -wv 6£wv, dont parlent les anciens poètes, se rapetisser dans son cœur et s'efforcer de ne plus songer à son pouvoir. Ainsi s'établit dans les religions païennes le dogme de la dépendance absolue de l'homme. Plus tard, quand la régularité du cours des choses permit d'assurer l'invaria-
(') La Philosophie de Pascal. — Revue des DeuooMondes, 15 mars 1887.