III. — Critique des arguments métaphysiques
.Nôoessité de recourir aux arguments métaphysiques pour établir la nécessité universelle. — Deux sortes d'arguments : les uns tirés de l'existence de Dieu, les autres des lois de l'esprit humain. — Argument tiré de la providence. — Pétition de principe qu'il renferme. — .Vrgument tiré de la prescience divine. — On oppose à cet argument une tin de non-rccevoir. — Argument tiré des lois des contradictoires. — Fallacia composttionis. — Argument tiré du principe de raison suffisante. — Le libre arbitre n'est pas déraisonnable. — 11 n'est pas absurde.
Nous venons de voir que l'expérience est insuffisante pour établir que la nécessité règne en maîtresse sur le monde. C'est ce qu'ont senti les plus grands déterministes ; aussi les arguments les plus solides en faveur de la doctrine de la nécessité universelle sont-ils les arguments qui dépassent l'expérience et portent le débat sur le terrain métaphysique. Pour prouver l'existence de cette nécessité universelle, il faut évidemment embrasser l'univers entier. Si un seul atome de liberté peut se glisser dans le déterminisme des choses, c'en est fait, la liberté devient la maîtresse du monde et fait de la nécessité son esclave. Il faut donc montrer qu'aucun atome de liberté ne peut s'introduire dans le monde et pour cela présenter des arguments qui aient une valeur absolue, qui dominent la nature même pour l'embrasser tout entière.
Or, pour présenter de tels arguments, deux voies seulement sont ouvertes, il faut montrer ou que le libre arbitre est en opposition avec l'idée qu'on doit se faire de la cause première du monde, ou bien qu'il contredit les lois générales de l'esprit humain. La première espèce d'arguments tend donc à établir que Dieu étant donné, le libre arbitre est inconciliable avec son existence; la
seconde qu'il est inconciliable avec les principes fondamentaux de la connaissance. D'après la première, le libre arbitre est impossible d'une impossibilité hypothétique; d'après la seconde, il est inintelligible et par conséquent catégoriquement impossible. Ceux qui admettent l'existence de Dieu sont seuls touchés par la première sorte d'arguments ; quiconque croit à la valeur de l'intelligence est intéressé par la seconde. Ces derniers arguments sont donc les plus redoutables, aussi les discuterons-nous en dernier lieu.
Il y a un Dieu qui a créé le monde, qui a tiré du néant tous les êtres de l'univers et par conséquent l'homme. Rien n'existe qui ne soit l'œuvre de la main divine. Que le monde soit absolument le meilleur possible, ainsi que le croyaient Malebranche et Leibnitz, ou que des mondes meilleurs aient été possibles, Dieu n'en a pas moins prévu et préordonné d'avance tous les événements de ce monde jusque dans les moindres détails. Il n'a pas agi capricieusement et sans raison : poète sublime, comme dit Plotin, il a dû arranger et combiner les différents jeux de scène destinés à rendre la pièce plus admirable. Sa volonté, en se décidant à créer, a dû vouloir, non pas tel ou tel monde indifféremment, mais un certain monde; aucune ambiguïté, aucune indétermination n'a dû subsister dans son intelligence souveraine et son absolue volonté. Or, le monde étant défmi par la somme de ses événements, si un seul change, la définition du monde et dès lors sa nature change, le changement d'un événement quelconque suffirait à tout changer. Il n'est donc pas admissible que rien puisse changer dans le monde, puisque ce serait un monde autre que celui que Dieu a voulu qui se réaliserait. Tout est donc prédéterminé, fixé, et le libre arbitre ne peut trouver place dans le monde, il y a une opposition absolue entre le libre arbitre et Dieu même.
On ne peut certainement nier que, si un événement quelconque vient à changer dans le monde, tout change aussi; on doit admettre aussi que le monde que Dieu veut est un monde défini et que Dieu connaît, car Dieu ne peut vouloir que ce qu'il connaît. Mais pourquoi Dieu