CHAPITRE IV Critique de l'idée de nécessité
Deux inaiii6res d'ahoulir à la nécessité par ridcnlité et par la raiisalitc^. — I.c substantialisnic de Spinoza se réduit à unifier le monde dans la substance. — l.cs autres panthéisnies unifient aussi le monde sous divers concepts. — Les matérialistes l'uuificnl sous le concept de matière. — Les monistes sous celui de force. — Les phénoménistes sous celui de loi. — Selon tous ces systèmes, l'un seul existe, le divers n'existe pas. tout est identiiiue. — Ce qui force à supprim.er le libre arbitre. — Pour admettre le divers, il faut faire des synthèses. — Le principe de causalité est-il synthétique?- Le système de la causalité universelle est un système monistique. — Tous les déterministes ont appliqué de la même fa(;on la même loi de l'espri .— L'analyse compréhensivc. — Mais il est aussi possible d'appliquer la même loi d'une autre manière. — L'analyse extensivc aboutit peut-être à la liberté universelle.
11 y a deux manières de considérer le monde qui toutes les deux doivent aboutir à la doctrine de la nécessité. Ou on considère le monde comme un ensemble d'apparences diverses qui toutes sont les expressions analytiques d'un même fond substantiel, ou on considère tous les pliénoniènes ou tous les êtres de l'univers comme reliés syntbétiquement les uns aux autres par des relations causales. Dans l'un et l'autre cas on doit être amené à nier toute liberté dans Tirnivers et à afllrmer par suite la nécessité de toutes choses. C'est ce que va nous montrer l'analyse des principaux systèmes.
Considérer le monde comme un ensemble de phénomènes, expression analytique du fond substantiel des choses, c'est le trait commun du panthéisme, du matérialisme, du monisme. Que nous dit, en eflet, Spinoza'? Que la substance seule existe en soi et par soi ; cette substance ne peut exister ni être connue que par le développement de ses attributs et des modes de ces attributs, mais ni les attributs, ni leurs modes ne possèdent l'existence en soi, ils sont en la substance et par la substance, ils en sont seulement l'expression, les manières d'être, elle seule existe vraiment, ils ne sont que i)ar rapport à elle.
364 CRITIQUE DE L'iDÉE DE NÉCESSITÉ.
Sans doute, si ces attributs et ces modes n'existaient pas, la substance n'existerait pas non plus, mais n'estce pas à notre regard seulement que la substance cesserait d'être? Ne demeurerait-elle pas immuable, éternellement subsistante, alors même que ces attributs et ces modes ne se dérouleraient plus dans l'espace et dans le temps, qu'ils se résoudraient en un seul point et en un présent éternel? La vie divine resterait aussi pleine, aussi abondante, aussi entière, plus entière même et plus pleine, semble-t-il, puisque toujours et sans cesse elle jouirait de l'actualisation de ses attributs. Que deviennent donc, dans le système spinoziste, les attributs et leurs modes, c'est-à-dire tous les êtres du monde et le monde même? De purs fantômes, de passagères et trompeuses apparences, de mensongères illusions. Aussi le philosophe veut-il que pour connaître véritablement nous considérions tout du point de vue de l'éternel; le passager est trompeur et l'éphémère n'existe pas, l'éternel seul possède l'existence et il n'y a science que de ce qui est. Toute la réalité de l'être se réduit donc pour Spinoza à une substance éternelle, immuable dans son fond et où seuls nos regards grossiers croient apercevoir de la variété et du changement. Pour qui saurait voir, la seule chose qui apparût serait une unité immuable dans sa simplicité éternelle.
Tous les autres systèmes de panthéisme se réduisent, en définitive, à cette même formule : l'unité seule existe et rien n'existe qui ne soit un, ce qui revient à dire que rien n'existe en dehors de l'unité absolue. Qu'est-ce, en effet, que dire avec Fichte que le moi absolu existe seul et que le moi phénoménal et les autres êtres ne sont que des projections de ce moi, sinon dire avec Schelling que seul l'absolu existe, et qu'est-ce que l'absolu sinon l'unité pure et éternelle? Dire avec Hegel que le monde est un éternel devenir, que toutes les choses de ce monde sont mélangées de non-être, et que l'être qu'elles renferment leur vient de la pensée absolue qu'elles manifestent, n'est-ce pas dire encore que le devenir n'est rien, que l'absolu seul existe, l'être un, indivisible, dans lequel le changement vrai n'est pas susceptible de s'introduire?