‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 12 sur 193 · SOCRATE · texte numérisé non relu

SOCRATE

plus que des genres logiques (^) et les ràtnenait toutes à la sagesse, à la science. « Le vieux Socrate... pensait que toutes les vertus étaient des sciences {^). Pour lui, connaître la justice était la même chose qu'être juste, de même que nous sommes géomètres ou architectes, dès que nous avons appris l'architecture ou la géométrie (^). » Aussi Socrate plaçait-il le but de la vie humaine dans la connaissance de la vertu et recherchait-il l'essence de la justice, du courage et de chacune des vertus {^). Aristote distingue sa propre doctrine de celle de Socrate en ce qu'il admet bien que la vertu n'existe qu'avec la connaissance de la vertu (^), mais que la science seule ne suffit pas (^). Ailleurs, il va plus loin. « La science sert de peu ou même ne sert de rien C^) pour acquérir la vertu, et les autres choses, le choix, une volonté ferme et constante ont au contraire une très grande importance. » — Puisque Aristote distingue ainsi le choix (^rpoaipeaiç) de la science à laquelle Socrate réduit l'essence de la vertu, il paraît bien que Socrate n'admettait pas le choix de la volonté. Il est vrai qu' Aristote se sert parfois, en parlant des doctrines de Socrate, de l'expression 7:poatpcTc76ai (^), mais il la fait suivre alors du mot Xoyw. Ce qui a fait dire à M. Lévêque, dans un mémoire remarquable, que « Socrate a attribué à l'intelligence la puissance active et libre qui est le caractère de la seule volonté. Toutefois, cette erreur n'implique aucun fatalisme (^). » Mais il semble bien que TTpoaipeTaOai tô ^oyco, ce soit choisir d'après la raison, juger, faire une opération intellectuelle et dont le résultat est déterminé.

Il semble donc que, selon Socrate, la volonté ne joue , aucun rôle dans l'acquisition de la vertu et que tout se

(^) Aoyouç xàç àpexà; weto elvai. Aristote, Eth, Nie, VI, 13.

(2) 'ETiiax7][jLaç yàp elvai Tiàcraç. — Cf. Xénoph., Mém., passim.

(3) Aristote, Mor, Eud., I, 5.

(*) Aristote, Mor. Eud., I, 5.

(«) 'H[X£tç ôè [xexà Xoyou. Eth. Nie, VI, 13. (^) Toîç yàp TOiouTotç àvovriroç ri yvcoaiç yivexai. — Jd., ih, Ç) Mixpov Y] ouSév. Eth. Nie, II, 4.

(8) Magn. Moral, I, 35.

(5) La cause et la liberté chez les philosophes grecs. Séances et travaux de l'Académie des Sciences morales, t. LXXV, p. 45.

ADOUCISSEMENTS AU DÉTERMINISME. lî^

réduise dans Thomme à des fonctions intellectuelles. Tout s'explique par l'idée, le monde d'abord, l'homme ensuite, et dans l'homme tous ses actes. L'idée générale, but de la vie, nous est imposée par la nature; les idées particulières, fms des actes, nous sont imposées à chaque instant par la conformité que notre intelligence aperçoit entre la fin générale et chacune d'elles. L'i^ntellectualisme socratique semble donc aboutir à un déterminisme très rigoureux. Si le désordre existe dans le monde, s'il y a encore tant de méchants, c'est que le bien n'est pas connu, que la pensée n'est pas pensée ; il faut donc s'instruire, « se rendre habiles dans la dialectique afin de devenir meilleurs et plus heureux. » Socrate est le premier de ces théoriciens qui soutiennent que l'instruction ne peut manquer de supprimer l'immorahté.

C'est la conclusion de M. Fouillée. On peut cependant n'aller pas aussi loin que lui et il nous semble que, si la doctrine de Socrate est assez claire et rigoureuse quand il parle de ceux qui possèdent la science, elle néghge toute une classe d'hommes, ceux qui ne sont pas encore savants. Ne faut-il pas un peu de volonté pour acquérir la science? Ne faut-il pas que les jeunes gens se prêtent volontiers à l'opération maïeutique? Ne faut-il pas qu'ils veuillent chercher la science? Et Socrate luimême ne dit-il pas qu'il produit sur eux l'engourdissement de la torpille (^) afm de leur ôter la confiance en euxmêmes et les mettre en cet état de doute, de science de leur ignorance, qui est le commencement de la sagesse? Cet état, où les opinions antiscientifiques n'existent plus, mais où la science est nulle, puisque la maïeutique n'a pas encore commencé son œuvre, n'est-il pas un état d'indifférence véritable vis-à-vis de la science qu'on ne connaît pas? Ou même, par une secrète horreur de l'opération, bien qu'elle en pressente l'heureux résultat, l'àme ne se révolte-t-elle pas contre l'effort que nécessitera l'acquisition de la science, comme le malade se révolte à la pensée de l'opération douloureuse qui doit lui sauver la vie? Ne faut-il pas alors un effort pour supporter

(1) Ménon., XVm.

l'opération? Il faut être attentif pour acquérir la science, et cette attention même est œuvre de volonté. N'est-ce pas justement là ce que voulait dire Socrate quand il faisait de râyy.paTsia, ou possession de soi-même, la condition première de la science et à la fois son résultat dernier? Il faut se posséder soi-même pour être attentif, et on ne peut se connaître soi-même, découvrir la science cachée dans les replis de l'âme, sans attention. Quand la science est achevée, elle nous montre le mieux dans la possession de nous-mêmes et l'affranchissement des passions. L'ày^pàTsia est alors un résultat, mais qui vient d'un principe volontaire où l'on peut retrouver le libre arbitre. L'homme ignorant est l'esclave de ses passions, le savant obéit à la raison avec la dignité d'un homme libre, mais celui qui n'ignore ni ne sait, celui qui sait seulement qu'il ignore, que fera-t-il? Il peut se dominer, réfléchir et chercher librement la science ou se laisser emporter au torrent mobile de ses sensations et ne chercher que son plaisir. Il est ainsi dans un état d'indétermination très voisin du libre arbitre, on ne peut le nier. Mais cette indétermination, ni Socrate, ni aucun Grec, ne l'eût décorée du nom de liberté. La liberté pour eux est une qualité que l'on acquiert ('), ce n'est pas la puissance par laquelle on peut acquérir.

I^X" Ainsi, dépendance absolue de l'homme vis-à-vis des A^'*^ passions dans l'ignorance, dépendance non moins com- 'f /\ plète de l'homme vis-à-vis de la raison dans l'état de / J science, et peut-être quelque puissance de l'homme sur lui-même pour se décider dans l'état d'indifférence qu'apporte le doute, telle parait être la pensée de Socrate. Mais il faut bien dire que cette pensée est enveloppée et comme sous-entendue dans la doctrine de Socrate plutôt qu'elle n'y est explicitement exprimée {^). Cette pensée se complète, se développe, s'éclaire et surtout arrive à la conscience d'elle-même dans Platon.

L'idée du Bien est l'Idée des idées, le soleil intelligible, le principe de toute lumière et de toute action, de toute

(^) Voy. Xénoplî., Mém., IV, 5.

(2) On voit que nous sommes bien près de souscrire à l'opinion de M. Boutroux que « Socrate ne nie pas le libre arbitre, il le néglige ». Op. cit.

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