DETERMINISME SCIENTIFIQUE
science et de toute vertu. L'homme ne sait rien que les choses qu'il voit dans leur idée et dans le rapport de leur idée à l'Idée suprême. Quand donc l'homme sait de science certaine qu'une action est meilleure qu'une autre action, qu'il voit ces deux actions en elles-mêmes, dans leur essence, et qu'il les voit à la lumière souveraine du Bien, l'hésitation n'est pas en son pouvoir, l'intelligence domine et commande la volonté, toutes les puissances de l'être se soumettent et obéissent à la puissance maîtresse; c'est le cocher divin, la raison, qui, selon sa nature essentielle, conduit le char de l'àme vers le bien.
Mais au-dessous de la lumière éclatante et sûre de la science, Platon découvre une région brumeuse qu'éclaire seule une lumière pâle et vague, reflet affaibh du soleil. Dans cet état intellectuel, nous ne contemplons plus les choses en elles-mêmes, mais nous en voyons seulement les images. C'est le monde de l'opinion. Les choses ici ne sont plus des réalités, mais des fantômes, des apparences, dont la réahté existe sans doute et tout près de nous, mais sans que nous puissions immédiatement l'atteindre. Nous ne pouvons plus dire ici : Je sais, mais : Il me semble, ou : Il me paraît. Les actes donc ne sont plus ni bons ni meilleurs les uns que les autres, mais ils nous semblent bons, ils nous paraissent meilleurs (i). La conduite du char de l'àme est alors abandonnée aux coursiers. Le cocher impuissant, les yeux aveuglés par cette lumière obscure, a lâché les rênes. Mais des deux chevaux qui traînent le char, un seul peut soutenir cette faible lumière, c'est le cheval bon et beau (^), symbole des appétits courageux, le cœur, l'énergie, Oj[ji;; le cheval d'origine terrestre ne peut se conduire, cette lumière faible est trop brillante pour ses yeux sombres habitués aux ténèbres, seul le Oj;ji; conduit le char. Mais dans ce monde d'apparences parfois trompeuses et de douteuses lueurs, il peut choisir, il choisit, et c'est alors que l'homme paraît choisir le pire quand il voit le mieux. Cela n'est pas vrai; ce qui est vrai, c'est qu'il
(i) Aristote, Eth. Nie, III, 4.
(2) PJmdr., XXV.
choisit l'apparence du pire quand il voit l'apparence du mieux.
Dégageons de cette exposition la pensée précise du philosophe.
Platon reconnaît dans l'àme trois parties : d'abord la raison, h aôys;, logée dans la tête et dont l'objet est le monde idéal et surtout l'Idée des idées, le Bien suprême ; en second lieu, le cœur, h Ojyiç, logé dans la poitrine, principe des aiïections désintéressées et des aspirations supérieures; enfin, l'appétit sensible, -l cpEv.T'.y.év, principe des inclinations inférieures, placé dans le bas-ventre. La raison est symbolisée dans le Phèdre par le cocher de l'âme, le cœur par le coursier généreux, l'appétit par le coursier qui tire en sens contraire. La raison tend invinciblement et infailli])lement au vrai et au bien, l'appétit sensible tend invinciblement au mal. La science s'oppose à la sensation, la science est assurée dans le vrai, la sensation ne peut donner que le faux. Mais de même qu'entre le monde sensible et le monde intelligible se trouve le monde de l'opinion, de même entre la raison et l'appétit se trouve le cœur. Il est le principe des actes d'opinion, comme la raison est le principe des actes de science et de vertu, comme l'appétit celui des actes sensibles. C'est dans cette région moyenne (*), entre l'infaillibilité du bien et du mal, mais plus! rapprochée de cette dernière, que Platon a placé une certaine indétermination des actes qui ressemble assez au libre arbitre des modernes {^).
Comme Socrate, Platon n'admet pas que l'homme soit libre ni de choisir la fin générale de ses actions, ni même la fin particulière, quand il la connaît clairement, de science certaine, par les idées que lui montre sa raison. Peut-être a-t-il cru, autant que l'on peut comprendre le mythe célèbre qui termine la République, que l'àme avant sa naissance a pu choisir librement sa destinée qui devient après irrévocablement iSxée. Il admet aussi que
(1) Voy. Aristote, Eth. Nie, VII, 3.
(') Plutarque semble avoir eu cette idée, quand il dit : « Platon admet le destin dans la vie et les actions humaines. Il ajoute cependant la cause qui vient de nous (arwenTaYei 5e xat Tr,v Ttap' V^? aiTi'av). » De Plac.phil, I, 2.