CHAPITRE VI
Critique de quelques arqumenls en laveur du libre
arbitre
Argument tiré de l'idée de liberté. — Discussion. — Tu dois, donc tu peux. — Explication déterministe. — Argument paresseux. — Képonsc. — Les lois, les conseils, les promesses, etc. — Explication déterministe. — Ai\cument du imri. — Explication déterministe. — Remarque. — Le libre arbitre postulat de la science. — Discussion. — Le libre arbitre produit du déterminisme. — Contradiction contenue dans cette opinion.
Nous ne nous proposons pas ici d'examiner les unes après les autres toutes les preuves que l'on a coutume d'apporter en faveur de l'existence du libre arbitre. Parmi ces preuves, il en est que nous admettons; il en est d'autres, au contraire, auxquelles il nous paraît impossible d'attribuer aucune valeur. Ce sont ces dernières seules dont nous voudrions montrer le vice logique.
Ces preuves sont tirées de l'impossibilité prétendue d'expliquer certains faits de l'expérience psychologique, morale ou même scientifique, sans admettre la réalité du libre arbitre.
C'est un fait d'expérience que nous avons une idée du libre arbitre. Si on n'en avait aucune idée, comment pourrait-on en discourir? Or, cette idée ne peut exister sans cause et quelle autre cause peut-on lui assigner que l'existence môme du libre arbitre? — Voici donc le libre arbitre prouvé par l'expérience, non par la conscience directe que nous en aurions, mais par la conscience de l'idée que nous en avons. Cette preuve est-elle solide?
La preuve n'a évidemment de valeur que si l'existence du libre arbitre est la seule cause possible de l'idée que nous en avons. Autrement ce serait comme si on disait : nous avons l'idée de la chimère, donc la chimère doit exister. Voyons donc s'il n'est pas possible d'expliquer
ridée du libre arbitre alors même que ce pouvoir n'existerait pas. L'idée du libre arbitre n'est pas une idée simple, c'est une idée complexe et même, nous l'avons vu, à proprement parler, négative, c'est l'idée d'un pouvoir ambigu dont les etrets sont imprévisibles ; or, chacune de ces idées, pouvoir, ambiguïté, effet, imprévisibilité, a été formée à part. D'où vient, en effet, l'idée de pouvoir? De la conviction où nous sommes que tout ce qui arrive est possible et que ce qui est arrivé une fois peut se reproduire. L'idée de puissance effective a son fondement dans l'idée abstraite de possibilité, il s'y joint seulement l'idée d'une détermination ou effort qui semble former le passage de la possibilité à l'action. Or, nos efforts suffisent à nous donner l'idée d'un pouvoir de cette nature. Mais tous nos efforts ne sont pas libres. L'idée de pouvoir ne vient donc pas nécessairement du libre arbitre. L'idée d'effet est tout le contraire de l'idée de liberté. Quant à l'ambiguïté et à l'imprévisibilité des effets, il suffit d'avoir vu un chasseur épauler son fusil pour avoir acquis cette idée. Le chasseur atteindra-t-il le gibier ou manquera-t-il son coup? Nul ne peut le dire. L'effet est donc ambigu et impossible à prévoir, en est-il plus libre? Ainsi les idées qui entrent dans la composition de l'idée du libre arbitre ont pu nous venir séparément d'expériences dont aucune ne pouvait se confondre avec le libre arbitre; leur réunion a pu s'opérer artificiellement dans notre esprit comme s'opère la réunion de beaucoup d'autres idées, la réunion, par exemple, de l'idée de lait à l'idée de fleuve, de l'idée d'or à l'idée de montagne. Il n'est donc pas du tout nécessaire que le libre arbitre existe pour expliquer l'existence de son idée : il suffit de l'expérience, de l'abstraction et de la réunion de certaines idées abstraites.
En dehors de l'idée de libre arbitre nous trouvons encore dans la conscience un grand nombre de phénomènes qui semblent ne pouvoir s'expliquer que grâce cà l'existence du libre arbitre. Les premiers de ces phénomènes sont certaines idées morales, et, en premier lieu, l'existence d'un impératif moral. De l'existence du devoir on a souvent conclu à l'existence du libre arbitre. Tu dois, donc tu peux, répète-t-on après Kant. On montre