‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 123 sur 193 · TU DOIS, DONC TU PEUX · texte numérisé non relu

TU DOIS, DONC TU PEUX

iilors que rimpëratif du devoir est, si le libre arbiti'e n'existe pas, ou inutile ou absurde, inutile dans le cas où nous serions forcés de lairc tout ce qu'il oi'donne, absurde dans le cas où nous serions forcés de ne pas faire ce qu'il ordonne. S'il est inutile de dire : Tombe, à une pierre abandonnée à elle-même, il est absurde de lui dire : Ne tombe pas. — En dehors de la morale même et dans la pratique ordinaire de la vie, on ne saurait expliquer sans libre arbitre ni les lois, ni leurs sanctions, ni les conseils, ni les menaces, ni les promesses, ni les contrats. Et d'abord, sans le libre arbitre, l'impératif moral, le commandement du devoir que nous révèle la conscience, serait-il inutile, serait-il absurde'? A supposer d'abord que nous fassions toujours nécessairement ce que nous commande le devoir, est -il inutile que nous ayons conscience de la loi que nous accomplissons? Evidemment non. Un savant qui, en tombant, s'il pouvait s'observer en ce difficile instant, se rendrait compte des lois de la pesanteur, serait évidemment supérieur à une pierre qui tombe. Le médecin qui connaît la loi de la maladie qui le tue et la nécessité à laquelle il succombe est évidemment supérieur au malade qui l'ignore. Dans le cas où nous désobéissons nécessairement au devoir, la conscience de la loi morale peut être considérée comme un des facteurs déterminants de nos actions ; par conséquent, alors même que ce facteur ne prédomine pas, on ne peut jamais le considérer comme absurde, pas même comme inutile. S'il n'avait pas existé, notre action eût été autre, et certainement pire. Selon le déterminisme, chacun de nos actes est une résultante, la résultante de notre caractère, des circonstances où nous nous trouvons, de nos sentiments, de nos sensations, de nos idées; or, l'idée de la loi morale est une idée puissante, un énergique ressort pour l'action. Selon la doctrine déterministe, supprimer cette idée serait bien loin d'être utile, ou même indifférent, ce serait dangereux. 11 est au contraire très utile, d'après cette même théorie, que l'idéal existe dans la conscience et qu'il soit aussi élevé que possible. — Ainsi le déterminisme trouve à la conscience morale une raison d'existence tout comme le

partisan du libre arbitre. Le pouvoir de la loi morale, telle que la connaît la conscience, est même plus grand dans la théorie déterministe que dans sa rivale ; pour le déterminisme, la loi morale est toujours un des facteurs de nos actions; pour les partisans du libre arbitre, elle n'est qu'une règle idéale que nous appliquons quelquefois mais que nous oublions souvent.

Mais si le déterminisme parvient à trouver des raisons de la conscience de la loi morale, parviendra -t -il à expliquer le sentiment de l'obligation? Comment se fait-il, si nous ne sommes pas libres, que nous nous sentions obligés d'obéir à une loi à laquelle en réalité nous sommes forcés peut-être de désobéir? Mais nous venons de voir que, selon le déterminisme, l'idée de la loi morale a par elle-même une puissance de réalisation, le sentiment de l'obligation n'est que le sentiment que nous avons de cette puissance, nous sommes donc liés à la loi, obligés, obligati, puisque son idée tend à se réaliser et influe sur nos actions, et que nous avons conscience de cette force idéale (^) ; dans le cas où nous obéissons à la loi, c'est cette force qui l'emporte; dans le cas contraire, ce sont les idées rivales de l'idée morale, les passions, les désirs, qui se trouvent les plus forts. Ce sentiment de l'obligation, alors même qu'il ne produit pas l'action à laquelle on se sent obligé, est cependant un facteur psychique très important sans lequel l'action que nous avons faite eût certainement été pire; il est donc bon que nous nous sentions obligés par la loi morale. Par conséquent, au point de vue purement psychologique, le sentiment de l'obligation s'explique par la conscience de la force inclinante que l'idée de la loi morale exerce sur nos actions; au point de vue moral, ce sentiment a encore sa raison d'être, car plus

(1) On conduit une enfant de sept ans dans une gare de chemin de fer. Au bout d'un moment, elle dit à sa mère : « Allons-nous-en, je m'ennuie, il me semble qu'il faut partir. » Tous les hypnotiseurs ont remarqué l'analogie qui existe entre le sentiment qu'éprouve le sujet soumis à une suggestion qui doit s'exécuter pendant la veille et le sentiment de l'obligation. — « Pour M..., dit M. Delliœuf (i?er. phil., mars 1887), l'ordre revêt le caractère d'une obligation stricte, d'un devoir impérieux... Il lui pèse de ne pas l'accomplir, elle se croit en faute. »

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