ARGUMENT PARESSEUX
il est vif, plus est grande la force de l'idée morale et plus par conséquent nous sommes portés à réaliser la loi. Nous ne croyons donc pas qu'on puisse faire ce que Luther repi'ocliait déjà aux partisans du liljre arljitre ses contemporains, changer l'impératif en indicatif. De ce que nous nous sentons commandés, il ne s'ensuit point (|ue ce commandement indique et démontre l'existence de la liberté. L'impératif et l'obligation peuvent s'expliquer sans elle.
Pouvons-nous de même expliquer sans le libre arbitre l'existence des lois civiles, des récompenses et des punitions édictées par les lois, des promesses et des contrats, des conseils et des prières? — La loi civile, objecte-t-on au déterminisme, ses sanctions, les punitions et les récompenses qu'elle édicté, seraient inutiles et de nul effet, si les actes humains n'étaient pas libres, s'il n'arrivait que ce qui doit arriver. A quoi bon ordonner quelque chose à qui n'est pas libre? S'il doit le faire, il le fera, s'il ne doit pas le faire, il ne le fera pas, et la loi n'y changera rien. — A quoi bon des récompenses et des punitions, des menaces ou des promesses? Ce qui doit arriver est nécessaire; malgré tout ce que vous pourrez faire ou dire, la loi sera respectée ou violée nécessairement, toutes les sanctions sont donc inutiles. — Erreur, répond le déterminisme; cette argumentation n'est autre que le fameux argument paresseux, le Xôyoq àpyc; déjà réfuté par Leibnitz. fL'avenir est déterminé, oui, mais avec toutes ses conditions ; or, la promulgation ou la non-promulgation de cette loi change les conditions et dès lors change l'avenir. La promulgation de la loi fera évidemment naître dans l'esprit des citoyens l'idée de l'accomplir et, comme toute idée tend à sa réalisation, il s'ensuit que la promulgation de la loi sera une cause déterminante de son accomplissement^De même les sanctions ne peuvent que créer des motifs en faveur de l'accomplissement de la loi; or, quoi de plus conforme au déterminisme que l'influence des motifs sur la détermination? Il n'est donc nullement indifférent d'édicter une loi ou de ne pas l'édicter, de lui adjoindre un cortège de punitions ou de récompenses qui la sanctionnent; toutes ces causes
doivent, selon les lois mêmes du déterminisme, produire des effets et des effets en majorité favorables à l'accomplissement de la loi. — Mais si quelqu'un transgresse la loi, devra-t-on le punir? A quoi bon cette punition qui ne sert de rien, puisque l'action est passée et qu'il n'y a plus à y revenir? On ne peut songer à faire expier au coupable une faute qu'il n'a véritablement pas commise. — Le déterminisme répond : Il est illusoire, en effet, de cfoir"e"que Ja Houleur qui vient après la faute l'efface et l'expie, mais le châtiment n'est pas pour cela inutile. Il est utile au coupable d'abord, parce qu'il crée en lui un motif de ne plus transgresser la loi dans l'avenir; à la société ensuite, parce que cet exemple prouve aux autres citoyens que la lettre de la loi n'est pas un vain mot, et il crée ainsi en eux des motifs nouveaux de la respecter. Mais de quoi serviront les conseils, les exhortations,
les prières, les promesses, les contrats, si tout ce qui doit arriver est déterminé? Si nécessairement un homme doit faire ceci ou cela, à quoi bon le conseiller, l'exhorter, le prier? Ni les conseils, ni les exhortations, ni les prières ' ne changent rien à ce qui doit être. Si nécessairement je \dois demain agir d'une certaine façon déterminée, à quoi bon vous promettre de faire ce que je ferai peut-être bécessairement, ou ce qu'il me sera peut-être impossible d'accomplir? Pourquoi stipulerais-je par un contrat que cette maison est à vous et que je vous en laisserai jouir paisiblement, si nécessairement je dois vous en laisser jouir ainsi, ou même si nécessairement je dois troubler votre possession? — CTg^^oujours le même sophisme 1 paresseux, répond le déterminisme. | Vos"^nseils, vos éxhOTtatîônsT'vos prières ne peuvent être inutiles. Ils créent dans la conscience de celui à qui vous vous adressez des motifs d'agir, et ces motifs peuvent avoir sur son action une influence déterminante. Votre promesse, votre contrat créent en vous des motifs nouveaux en faveur de l'action que vous me promettez de faire et par conséquent il y a, après la promesse et le contrat, plus de chances qu'avant pour que les actions promises ou stipulées soient accomplies. Maintenant il se peut que malgré les promesses et les contrats l'action ne soit pas
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accomplie, mais est-ce ([ue cela ne peut pas arriver aussi dans l'hypothèse du libre arbitre? — Cela doit même arriver plutôt dans cette hypothèse, continue Ui déterministe prenant à son tour l'offensive, et rien n'est plus absurde qu'édicter des lois, des récompenses, des punitions, faire des promesses, des contrats, quand on ci'oit au libre arbitrey^Groire au libre arbitre, c'est croire (jue, à chaque instant, quels que soient les motifs ])()ur ou contre, nous pouvons nous décider comme nous voulons; par conséquent, quelque loi que vous édictiez, quelque sanction que vous lui donniez, le libre arbiti^e fera ce qu'il voudra et vos lois ni vos sanctions ne peuvent rien sur lui, puisque s'il pouvait être iniluencé il cesserait d'être. De même, à quoi bon adresser des conseils, des exhortations, des prières, à un homme qui eu tiendra compte, si cela lui agrée, ou qui s'en moquera, si cela lui plaît? De même encore une promesse faite par un homme possédant le libre arbitre ne peut nullement me garantir qu'il tiendra sa parole; il Ta faite aujourd'hui de son plein gré, mais les états libres de demain ne dépendent en rien de ceux d'aujourd'hui, il s'ensuit qu'il peut très bien faire demain le contraire de ce qu'il me promettait aujourd'hui. Alors même que sa promesse prendrait la forme solennelle du contrat, et ne serait faite qu'en échange d'une autre promesse que je lui ferais, comment serionsnous l'un et l'autre persuadés que le contrat mutuel sera observé, si nous sommes libres? Pour être persuadé que l'avenir sera d'une certaine façon et non d'une autre, il faut croire que le présent porte en lui les semences de cet ave^nir, et comment les porterait-il si, par essence, l'avenir est indépendant et . libre? Ainsi, continue le déterministe, loin que les lois, les sanctions, les promesse^, les contrats, les prières, les conseils, ne puissent s'expliquer dans l'hypothèse déterministe, c'est au contraire dans l'hypothèse du libre arbitre qu'ils deviennent inutiles et complètement inexplicables.
Le partisan du libre arbitre répondra aisément au déterministe que son argumentation offensive n'est valable que contre ceux qui, comme Épicure, admettent un libre arbitre complètement indépendant; ceux-là seuls
admettenl que la volonté humaine est partout et toujours indépendante des motifs qui la poussent à agir, mais tous les autres admettent que les motifs ont toujours une certaine influence. Mais malgré tout, il reste établi que les lois, les sanctions, les prières, les conseils, les promesses, les contrats sont explicables aussi bien dans l'hypothèse du déterminisme que dans celle du libre arbitre.
Sans sortir de l'ordre pratique, on a encore essayé de prouver par les paris l'existence du libre arbitre. — « Vous dites que je ne suis pas libre, dit Buffier, et qu'il n'est pas au pur choix et au gré de ma volonté de remuer ma main ou de ne pas la remuer; s'il en est ainsi, il est donc déterminé nécessairement que, d'ici à un quart d'heure, je lèverai trois fois la main de suite, ou que je ne la lèverai pas trois fois. Je ne puis donc rien changer à cette détermination nécessaire; cela supposé, en cas que je gage pour un parti plutôt que pour l'autre, je ne puis gagner que d'un côté. Si c'est sérieusement que vous prétendez que je ne suis pas libre, vous ne pourrez jamais sensément refuser une offre que je vais vous faire : Je gage mille pistoles contre vous une, que je ferai au sujet du mouvement de ma main tout le contraire de ce que vous gagerez; et je vous laisserai prendre à votre gré l'un ou l'autre parti. Si vous gagez que je lèverai la main, je gage, moi, que je ne la lèverai pas; et si vous gagez que je ne la lèverai pas, je gage mille pistoles contre une que je la lèverai. Est-il offre plus avantageuse? Pourquoi donc n'accepterez-vous jamais la gageure sans passer pour fou, et sans l'être en effet? Que si vous ne la jugez pas avantageuse, d'où peut venir ce jugement, sinon de celui que vous formez nécessairement et invinciblement que je suis libre ; en sorte qu'il ne tiendrait qu'à moi de vous faire perdre à ce jeu, non seulement mille pistoles la première fois que nous les gagerions, mais encore autant de fois que nous recommencerions la gageure ('). »
Le déterministe n'aura pas de peine à trouver la réponse à faire au P. Buffier. Il est, en effet, trop évident que la perspective du gain d'une pistole et de la perte de
(1) Bufficr, Traité des irremlcres vérités^ III, 3.
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mille suffit pour déterminer le parieur à lever l;i main si on a parié qu'il ne la lèverait pas ou à ne pas la lever si on a parié qu'il la lèverait. Quand même il n'y aurait aucun enjeu, le plaisir de prouver son dire suffirait encore pour l'exciter à faire le contraire de ce qu'on prétend qu'il fera. Le déterministe aura donc raison de ne pas parier; d'après le déterminisme même il serait assuré de perdre. L'argument du pari ne prouve donc rien. Peut-être, cependant, pourrait-on le pousser plus loin que ne l'a fait le P. Buffier. C'est ce que nous aurons à examiner plus tard.
Un autre argument a été apporté récemment en faveur du libre arbitre, et par son incontestable originalité il mérite notre attention. Cet argument soutient que sans le libre arbitre, il ne pourrait y avoir ni science, ni certitude, ni vérité. « Si tout est nécessaire, dit M. Renouvier, l'erreur est nécessaire aussi bien que la vérité et leurs titres sont pareils... Le faux est donc vrai,' comme nécessaire, et le vrai peut devenir faux... Il suit de là que la nécessité n'accorde point de moyens pour discerner le vrai du faux; chacun de nous pense et juge comme il doit penser et juger (i). » M. Delbœuf dit de même : Si l'on nie la liberté, « il n'y a plus de vérité ni d'erre ar, partant plus de science;... l'opinion qui se pose comme le champion de la liberté vaut tout autant que celle qui la combat... Le fataliste est ainsi forcé de nier la science en même temps qu'il nie la liberté (-). » D'autres philosophes distingués, tels que MM. Secrétan, Naville et Brochard ont adopté ces opinions. Le libre arbitre devient ainsi d'une façon assez inattendue le postulat de la science et sans lui on ne peut échapper au scepticisme. M. Delbœuf est allé même jusqu'à dire : « Une erreur nécessitée n'est pas une erreur; par exemple, si les anciens devaient fatalement juger la terre immobile, rien ne nous autorise à croire que, de leur temps, elle ne l'était pas : car pourquoi les lois de la nature changeraientelles moins que celles de la pensée (^)? »
(1) Psychologie, 2« édit., t. II, p. 58 et 3i3.
(2) Revue philosophique, novembre 1881, p. 519. {^) Jbi(L,p.(M\.
Cet argument repose sur cette observation que si la nécessité, comme le croit le déterministe, produit dans un même temps deux affirmations contraires, comme en fait cela se produit, tout bon esprit doit rester sceptique, car les deux affirmations contraires sont toutes deux l'expression du même fond nécessaire et impersonnel des choses. Ainsi, par exemple, j'affirme la liberté, tandis que vous affirmez la nécessité. Mon affirmation est donc nécessaire comme la vôtre. Mais d'où vient la nécessité de nos deux affirmations contradictoires? De l'ordre du monde. C'est le même ordre du monde, la même série continue de causes et d'effets qui vous contraint d'affirmer à cette heure la nécessité, tandis qu'elle me force d'affirmer la liberté, qui tout à l'heure peut-être changera les rôles, m'imposera la croyance à la nécessité pour vous imposer à vous la croyance à la liberté. Nos deux affirmations contradictoires sont les deux échos nécessaires d'une seule voix, du fond impersonnel des choses. Le fond des choses dit oui par votre bouche, non par la mienne; nos deux paroles se contredisent et viennent cependant de la même puissance souveraine qui domine ou constitue l'univers. Le Dieu puissant qui mène tout se contredit par nos deux bouches ; il réalise en lui le Dieu bon et le Dieu malin de Descartes, il est à la fois vérace et trompeur; nous ne pouvons nous fier à aucune de ses paroles extérieures. Pour être sages, nous devons rester en suspens, douter; le scepticisme est la conséquence inévitable de la thèse nécessitaire(^).
Pour déterminer la valeur de cet argument, il faut distinguer deux cas : celui où les affirmations contradictoires peuvent être vérifiées et contrôlées, celui où elles ne le peuvent pas. Voici, par exemple, deux photographies très dissemblables (-), toutes les deux portent le nom du shah de Perse, toutes les deux sont le produit de lois
(1) Hamilton a dit quelque chose d'analogue. Lecl. on Métaphysic, t. IL, p. 411 : « If mendacity is admitted of some of our mental dictâtes, we cannot viudicate veracity to any. « Falsus in uno, falsiis in omnibus. » Absolute scepticism is hence the legitimate conclusion. »
(2) L'exemple est emprunté à M. Fouillée.