I.'LN DÉTERMIN ISMK SCIKXÏIFIOUE
nécessaires de l'optique; quelle est celle qui est ressemblante, quelle est celle qui ne l'est pas? Il est clair que, dans ce cas, il y a un moyen bien simple, au moins en théorie, de résoudre la question; c'est de demander une audience au shah et de partir pour Téhéran. Dans le cas donc où les affirmations contradictoires peuvent être contrôlées, le scepticisme ne peut pas résulter de la nécessité des contradictions.
Dans le cas où le contrôle est impossible, il en est tout autrement. Si le shah refuse de se prêter à notre fantaisie ou que nous ne puissions faire le voyage de Téhéran, nous devons rester sceptiques précisément parce que les photographies sont toutes deux le résultat de lois nécessaires. C'est ce que reconnaît d'ailleurs M. Fouillée (').
Donc en l'absence de tout moyen de contrôle, dans la thèse de la nécessité, le scepticisme est la seule position raisonnable entre deux affirmations contradictoires. Mais n'en sera-t-il pas de môme dans la thèse du libre arbitre? Si je reste raisonnable, quel moyen aurai- je de me décider, et si je me décide, mériterai-je encore d'être appelé raisonnable?
M. Renouvier, sans doute, serait, pour ce cas particuher, de l'avis de M. Fouillée, mais il soutient que tout contrôle extérieur est impossible vis-à-vis des premières vérités qui servent à l'établissement de toutes les autres, il faut donc se décider librement en leur faveur et fonder ainsi librement la science. Car ces vérités prétendues nécessaires ne le sont pas, puisque aucune n'a été à l'abri du doute des sceptiques. Nous devons donc ne rien affirmer ou nous décider librement, à nos risques et périls, à sortir du scepticisme, à fonder la science par un acte de liberté. « La formule de la science est faire et en faisant se faire... Nous faisons l'erreur et la vérité en nous (^). »
On a répliqué vivement à M. Renouvier. « Si les accords ou a représentations » de mon esprit dépendent de ma volonté, si je puis me représenter rouge ce qui est
(') La Liberté et le Déterminisme, 2« édit., p. 128. (') Renouvier, Psychologie, t. II, p. o49.
bleu, é'-al à dix ce qui est égal à cinq, c'est alors que tout critérium sera enlevé à la science. Le jour où il suffirait à un astronome d'un acte de libre arbitre pour voir une nouvelle étoile au bout de sa lunette, l'astronomie n'existerait plus (^). » Et M. Rabier ajoute que l'homme qui prétendrait faire la vérité comme il l'entend mériterait « non pas d'être cru, mais d'être enfermé » {^). C'est que peut-être M. Renouvier et les philosophes qui l'ont suivi n'ont pas remarqué que le doute des sceptiques n'a jamais été aussi radical qu'il peut le sembler si l'on s'en tient à leurs paroles. Où voyons-nous que Hume ait nié le principe d'identité et que Pyrrhon ait raisonné comme s'il n'y croyait pas? Et Stuart Mill a-t-il été bien affirmatif quand M. Mancel lui a demandé s'il pouvait croire que 2 et 2 viendraient jamais à égaler 5? Il y a donc des principes de la connaissance dont l'immutabilité s'impose, non sans doute aux paroles, mais à l'esprit de tous les hommes. A l'aide de ces principes, auxquels vient se joindre l'expérience immédiate que personne n'a jamais niée, on peut toujours contrôler un assez grand nombre d'affirmations pour fonder la science et éliminer l'erreur. Que maintenant l'erreur soit l'œuvre de la liberté, ainsi que le croyait Descartes, ou le résultat nécessaire de rencontres accidentelles, comme s'efforce de le montrer M. Rabier dans un très remarquable chapitre (^), on pourra toujours la distinguer de ce qui n'est pas elle; elle peut bien être nécessaire, elle demeure accidentelle et par conséquent ne peut être véritablement universelle.
Ce n'est donc pas le libre arbitre qui permet l'existence de la science. Il la compromettrait bien plutôt. Toutes les critiques si vives de Leibnitz contre Descartes (^) frappent plus fort encore sur le néo-criticisme ; sa théorie tout entière de la certitude tombe sous le coup de cette juste sentence de Malebranche : « Tout étant
(1) Fouillée, La Liberté et le Déterminisme, 2^ édit., p. 127.
(2) Leçons de Philosophie, I. Psychologie, p. 555.
(3) Ibid., t. II, Logique, c. XVIII, p. 347. — Voir dans le sens opposé la thèse suggestive de M. Brochard. — De l'Erreur, 1 vol. in-8, G.-Baillière.
(*) Controverse avec Eckart, Dutens. t. HT. p. 570.
arhili'aii'e, il n'y a j)lus rien de ceiiain ('). » Dire ((iie nous lUisuns la vérité, revient à dire que la vérité n'existe pas. Et cela s'accorde bien avec le témoignaL^e de la conscience; quand je me laisse dominer, envahir par lu vérité, que je me soumets à elle, c'est alors que je la trouve; quand j'y mêle de moi-même, je crée des erreurs. Dans les sciences d'observation, les faits nous dominent et nous ne pouvons rien changer en eux, sans les dénaturer et ruiner la science; dans les sciences de raisonnement, la suite nécessaire des déductions logiques nous enchaîne à partir d'un premier axiome qui s'impose nécessairement; si nous y melons quelque chose d'imprévu, de libre, cela ne peut être qu'une erreur.
Ainsi donc, vouloir fonder la science sur le libre arbitre, c'est lui donner un appui mouvant et bien peu solide, ce n'est pas grâce au libre arbitre qu'on peut sortir du scepticisme, c'est par lui plutôt qu'on y i)eut entrer.
M. Fouillée est peut-être le philosophe qui a critiqué avec le plus d'énergie l'indéterminisme scientifique de M. Renouvier et de son école. Or, lui-même n'a pas voulu accorder gain de cause au déterminisme. Sans doute il rejette comme illogiques tous les arguments apportés jusqu'à lui en faveur du libre arbitre, mais c'est parce qu'il croit avoir découvert un moyen terme entre le déterminisme et la liberté ; ce moyen terme est d'abord l'idée, puis le désir, enfin l'amour désintéressé de la liberté. Puisque toute idée tend à sa réalisation, ce qui est l'observation fondamentale sur laquelle s'appuie le déterminisme psychologique, l'idée de la liberté devra comme toutes les autres tendre à se réaliser en vertu des lois mêmes du déterminisme. 11 suffira pour cela qu'elle arrive à la limite extrême de sa puissance; or, cette limite extrême est atteinte quand nous aimons la liberté et que nous la voulons pour les autres plus encore que pour nous. Selon l'image éloquente de l'auteur, Prométhée voit les autres hommes enchaînés comme lui; tant qu'il ne pense qu'à sa propre liberté, ses chaînes relà-
(') Ré/le.c. sur la Prénioliou p/njs., p. '•2{)6.
chent à peine leui's liens; quand il a aimé la liberté pour elle-même, elles ont desserré leurs anneaux; quand, s'oubliant soi-même, il n'a plus voulu que la liberté des autres hommes, elles sont tombées tout à fait.
Toute cette séduisante argumentation repose sur une interprétation inexacte de la loi de réalisation des idées. Toute idée tend à se réaliser sans doute, mais à une condition, c'est que cette réalisation soit possible, non pas seulement d'une possibilité abstraite, idéale, mais d'une possibilité physique, réelle, effective. Si les lois de la nature s'opposent à la réalisation de l'idée, l'idée ne tendra aucunement à se réaliser. Nous aurons beau penser à une vie sans fin, la désirer pour nous et même vouloir généreusement en voir gratifier nos semblables sans aucun retour égoïste sur nous-mêmes, la durée moyenne de la vie humaine ne sera pas augmentée d'une heure. Or, c'est justement le cas de l'idée de liberté. Selon les déterministes, la liberté est opposée aux lois de la nature, et M. Fouillée admet l'absolue immutabilité de ces lois. Or, la loi de réalisation des idées est : Toute idée qui ne s'oppose pas aux lois de la nature tend à se réaliser. Mais l'idée de liberté s'oppose aux lois de la nature. La loi de réalisation des idées ne s'applique donc pas à l'idée de liberté. On voit le défaut de l'argumentation de M. Fouillée. Il applique une loi psychologique précisément à une des idées qui ne peuvent ressortir à cette loi. Un juriste dirait qu'il s'est trompé de juridiction; un logicien, plus sévère, lui reprochera de perdre de vue les conditions particulières inhérentes à la question de la liberté (ignoratio elenchij. Il faut donc renoncer à concilier la liberté et l'universel déterminisme. Quel que soit le nombre des moyens termes intercalés, deux idées contradictoires ne parviendront pas à s'identifier. L'inflexible logique nous en avertit : entre Tout est nécessaire et Quelque chose n'est pas nécessaire, il n'y a pas de milieu. Quoi qu'ait dit sur ce point et pensé Hegel, on ne peut échapper à l'alternative, il faut choisir. Prométhée conçoit la liberté ; il la désire, il l'aime et voudrait alYranchir les hommes ; mais il sait et confesse en même temps que les chaînes qui enlacent ses semblables sont indes-
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Iniclihles comme les siennes. Cependant, sa conception, son désir et son amour sont si forts qu'il croit ses chaînes brisées; il se voit libre et parcourant le monde pour doter les hommes des feux célestes qu'il veut encoi'e l'avu' pour eux, mais, hélas! le dieu reste fixé pour jamais au dur rocher de la matière; ses bienfaits, il ne les répand qu'en rêve, il se complaît dans une hallucination généreuse, consolante, mais stérile.