‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 127 sur 193 · CONSERVATION DES IMAGES. MA · texte numérisé non relu

CONSERVATION DES IMAGES. MA

vois mon i)apier, j'entends la plume grincer, le bruit conlus d'une conversation qui se tient au-dessous de moi, etc. Ce n'est que par une abstraction, par une opération plus ou moins arbitraire de l'esprit, que j'isole une sensation et que je la considère à part. Dans la réalité de la vie mentale, cette sensation faisait corps avec une multitude d'autres sensations claires ou confuses; aucune image par conséquent ne doit être isolée. Les états faibles, l'ésidus des états forts, sont comme eux complexes, et toute image fait partie d'un groupe dans lequel elle a été donnée et auquel elle adhère avec plus ou moins de force. Par suite, quand un état faible reparait, il reparaît complexe et non simple, les images diverses qui le composaient autrefois le composent encore, en partie du moins. Par le fait donc que des images ont été données ensemble, en vertu de la loi de conservation elles réapparaîtront ensemble. Si, au lieu d'être données en groupes simultanés, les sensations ont été données en succession immédiate, le résultat sera le même, la sensation antécédente et la sensation conséquente formeront encore un groupe, et ce groupe devant être conservé en vertu de la loi de conservation, sera apte à se reconstituer. Ainsi donc et en général, si deux phénomènes A et B sont donnés en contiguïté immédiate simultanément ou successivement, non seulement chacun de ces phénomènes doit être conservé, mais le groupement AB, qui est lui-même un phénomène, doit aussi être conservé et est apte à se reproduire. La loi d'association n'est ainsi qu'un corollaire de la loi générale de conservation. Comme le croyaient les scolastiques, l'image n'est pas seulement passive, elle a encore une tendance ou intention, l'espèce impresse est aussi une espèce intentionnelle (species intentionalis). Si nous nous demandons maintenant comment les groupes disparus peuvent réapparaître et se reconstituer, l'explication sera facile. Le cours incessant de notre vie sensible amène à chaque instant à la conscience des sensations qui ont fait partie de groupes antérieurs disparus. Ces sensations fortes réveihent les images faibles qui leur ont été autrefois liées, et, d'après la loi précédemment formulée, le groupe disparu tend à se reformer en entier.

C'est ainsi qu'un parfum peut ramener en notre esprit des scènes complètes de notre existence, qu'un mot jeté au hasard dans une conversation peut nous rappeler tout un monde de pensées, de sentiments et de souvenirs. De là vient la puissance littéraire de l'allusion dont un charmant et ingénieux écrivain nous vantait dernièrement la délicatesse (^).

Il semble que nous ayons perdu de vue la volonté. Nous sommes au contraire au cœur même du sujet. Nous venons de voir, en efYet, comment des groupes ou des suites de mouvements extérieurs donnent naissance ('^) à des idées, nous allons voir maintenant ces idées donner naissance à des mouvements. Tout à l'heure, l'état de conscience était effet, il va maintenant devenir cause (^). Tout état de conscience représentatif en effet, vision, odeur, son, saveur ou tact, est lié à des états de conscience que j'appellerai musculaires, car aucun sens ne s'exerce sans que des muscles entrent en jeu, sauf peut-être chez l'homme le sens de l'ouïe. La vision ne s'exerce pas sans une adaptation musculaire de l'organe , l'odeur est jointe au développement musculaire des ailes du nez dans la respiration, la saveur aux mouvements de la langue, des joues, le tact enfm est presque uniquement le résultat de la mise en action des muscles sous-cutanés. Quant à l'ouïe, dans les cas où nous attendons un son, une tension musculaire se produit, sinon dans les muscles mêmes du pavillon atrophiés chez nous, au moins dans les régions temporales avoisinantes, ainsi que dans les muscles du cou qui permettent de porter la tête du côté où le son est attendu. Dans le cas où le son nous arrive sans être attendu, il est rare qu'il ne soit pas lié à quelque mouvement extérieur qui lui-même, perçu par la vue, nécessite un mouvement musculaire de l'œil. Car les mouvements musculaires de l'organe sensoriel ne sont

(1) La Délicatesse dans l'art, par Martha, 1 voL in-i8; Hachette, 1885.

(2) Nous ne disons pas : se transforment en idées, parce que sous cette métaphore modeste se cache une doctrine métaphysique, le monisme. Nous exprimons des faits, rien de plus.

(3) Nous n'attachons ici à ces mots effet et cause d'autre sens que celui qu'ils ont dans les sciences physiques, à savoir celui de conséquent et d'antécédent invariable.

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