PUISSANCE DES IMAGES
pas les seuls qui soient liés à la sensation. Il y a un consensus de toutes les parties de l'organisme vivant qui fait qu'aucune partie ne se meut sans que toutes les autres se meuvent aussi. Toutes les parties sympathisent les unes avec les autres, et il est rigoureusement vrai de dire que quand une seule se meut, toutes se meuvent. Par suite donc aucune impression, aucune excitation du dehors n'est immohilisée dans les nerfs sensoriels, le mouvement de ces nerfs se transmet par sympathie à tous les muscles; or, les nerfs sensitifs qui s'irradient dans les muscles apportent à la conscience l'image plus ou moins confuse de ces mouvements, de sorte que toute sensation, toute image, tout état de conscience est environné comme d'une atmosphère d'images musculaires qui lui tiennent de plus ou moins près, mais ne peuvent s'en détacher. Toute image est donc associée à des images musculaires. Par conséquent, dès qu'une image est rappelée par association, les images musculair'es qui lui sont liées doivent aussi revenir avec elle et d'une façon d'autant plus constante et d'autant plus vive qu'elles lui sont plus intimement unies.
Quel sera le résultat de ce processus? — Aucune sensation ne se produit sans une excitation nerveuse et cérébrale déterminée, il n'est pas admissible non plus qu'une image puisse se produire sans une excitation de même nature, et la faiblesse de l'image s'explique très aisément par l'alTaiblissement des vibrations nerveuses et cérébrales. Si donc l'image réapparaît, elle réapparaît avec toutes les conditions physiologiques qui lui ont donné naissance, si même ce ne sont pas ces conditions qui la produisent de nouveau ; mais, quoi qu'il en soit, ces conditions existent ; or, parmi les conditions physiologiques d'une image musculaire, se trouvent les mouvements etîectifs du muscle ou des muscles correspondants ; donc en même temps qu'une image musculaire quelconque, des contractions musculaires plus ou moins fortes, mais réelles, doivent se produire. Si donc à toute image sont liées des images musculaires, nous devons dire que toute image donne naissance à des contractions musculaires, par conséquent à des mouvements en rapport avec cette
image, et il est rigoureusement vrai de dire que toute image a une puissance motrice. Si l'on voit exécuter un mouvement, on est porté à l'exécuter, les gens qui suivent de l'œil les mouvements d'un danseur de corde, reflètent sur leur visage et souvent dans toute leur attitude tous les mouvements du bateleur. Un morceau de musique vivement rythmé porte à marquer la mesure et l'on suit non seulement de l'œil, mais de la tête et du corps entier la balle qu'on vient de voir lancer.
C'est sur ces bases générales que la psychologie contemporaine a établi cette grande loi : Toute idée tend à sa réalisation. 11 est en eiret très rare que l'image ne porte que sur un mouvement simple et isolé, la plupart du temps nous nous représentons non des images à peu près solitaires, mais des images groupées, organisées autour d'un centre, des idées. Toute idée étant formée d'images a donc une puissance motrice. L'idée même la plus abstraite ne peut exister sans image, les images qui lui sont le plus ordinairement associées et avec lesquelles elle semble parfois se confondre, sont les images sonores, de là vient le cours continu de la parole intérieure, ce phénomène si important et si peu connu avant l'étude si fme, si délicate et si suggestive de M. Victor Egger (^). Or, les images sonores sont motrices comme les autres, et il nous arrive fréquemment de penser tout haut. On connaît l'histoire amusante de M. Joyeuse rapportée par M. A. Daudet dans le yabah{^). Si l'idée représente une action véritable qui nécessite pour s'accomplir la mise en jeu successive ou simultanée de plusieurs appareils musculaires, les images qui la composent tendront à se réaliser selon la place qu'elles occupent dans l'organisation idéale, et la représentation de l'action est ainsi la première cause de sa réalisation.
Or, les phénomènes volontaires sont des actes qui se réalisent la plupart du temps dans le monde extérieur, qui ont par conséquent besoin de la mise en jeu des muscles non seulement de la tête, de la poitrine ou du
(') La Parole inténeurc, \ vol. in-B», G.-Baillièro, i88L
(2) On trouvera d'autres exemples dans V. Egger, op. cit., p. 173.
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gosier, mais encore des jambes, des bras et des mains. Ces phénomènes ont donc leur source première dans la représentation antérieure. C'est bien ce que croyait la sagesse antique, on ne veut que ce qu'on se représente : ignoti nulla cupido. Ainsi, par le fait seul de son existence, la représentation d'un acte le prépare, l'ébauche, le commence, tend à le réaliser. Cette tendance suit les mêmes fluctuations que l'idée, elle est forte ou faible selon que l'idée est elle-même forte ou faible; si l'idée reste vague, confuse, les images des mouvements restant indéterminées, la tendance sera très faible; si l'idée se précise, si ses contours se fixent et s'arrêtent, les images deviendront plus nettes, se locaUseront dans des muscles déterminés, la tendance deviendra plus forte. Or, cette tendance de l'idée est un phénomène particulier qui se découvre à la conscience; très faible et confuse, elle est à peine aperçue ; plus forte, mais vague et faible encore, elle apparaît par instants avec plus de netteté et produit ce qu'on appelle des velléités; plus forte encore, elle reçoit le nom de désir. Quelquefois les antécédents du désir nous sont connus, nous sentons alors émerger le désir du fond de nous-mêmes; d'autres fois, ces antécédents nous sont inconnus, nous nommons alors le désir inspiration, s'il nous paraît bon, tentation, si nous le jugeons mauvais. Le désir n'est ainsi à son origine que la conscience que nous avons de la puissance motrice de nos idées. Il est, comme l'idée même, non pas une cause, mais un eftet.
Ainsi toute idée isolée, si aucune autre idée ne venait par des tendances contraires la contrarier et entraver son développement, se réahserait infailliblement. C'est ce qui nous explique la facilité avec laquelle les enfants, les ignorants, les passionnés, les hypnotiques, reçoivent les impulsions suggestives. Il suffit qu'un singe ou un enfant voient faire une action pour la reproduire, il suffit qu'un hypnotisé reçoive l'idée d'une action pour l'accomplir. Mais dans la vie ordinaire et plus ou moins intelligente que nous menons, nous avons toujours un grand nombre d'idées en cours de représentation; ces idées apportent avec elles des tendances contraires les
unes aux autres et il en résulte un état d'équilibre dans les membres qui produit un repos extérieur de l'être (*). C'est pour cela que les hommes adonnés à la réflexion, les méditatifs et les savants, agissent peu et manifestent souvent une faiblesse surprenante de caractère. Aux yeux du psychologue, des personnages comme saint François d'Assise et sainte Thérèse, à la fois fondateurs d'ordres, administrateurs et méditatifs, personnages d'action énergique et adonnés à la plus contemplative oraison, sont des caractères bien plus étonnants que ceux de Napoléon ou de César.
Jusqu'à présent nous n'avons considéré l'idée qu'en elle-même, sous sa forme purement représentative. Mais les idées ne nous représentent pas seulement des actions, des séries plus ou moins compliquées de mouvements, elles nous représentent aussi ces actions comme agréables ou comme désagréables. Par elle-même d'abord, toute tendance à l'action, quand elle n'est pas satisfaite, donne naissance à un besoin, à une douleur; l'inquiétude, le malaise, comme disait Locke, est la cause impulsive de l'action; mais le but de l'action, sa cause finale, est la fuite de la douleur, le plaisir. C'est donc le plaisir qui est le but de l'action. Mais le plaisir peut être aussi bien associé à l'action que se confondre avec l'action même. Une action, à laquelle nous paraît associé un plaisir, a une puissance plus vive de représentation et une tendance plus forte à la réalisation. Une action, au contraire, à laquelle une douleur a été associée tend à être moins vivement représentée et dès lors perd de sa force motrice : « Tout être, disait Spinoza, tend à persévérer dans son être. Le plaisir, disait-il encore après Aristote, est le passage d'une perfection plus grande à une perfection moins grande. » Ces vues à priori de la psychologie ancienne ont été directement confirmées par les expériences de la psychologie nouvelle. M. Féré {^) a montré qu'à tout plaisir correspondait une augmentation
(1) On trouve dans les Maladies de la volonté, par Ribot, Litroduction, 2, une très suggestive étude sur la manière dont les tendances s'arrêtent les unes les autres.
(2) Voy. Revue philosophique, octobre 1885.
RÙLE DU PLAISIR KT DE LA DOULElIl. A\\)
(le force musculaire sensil)le au dynamomùtre qu'à toute douleur correspondait une dépression de la même force. Le plaisir est donc une exaltation de l'être, la douleur une dépression. Par suite donc l'image agréable d'une action est liée à une augmentation de la force des muscles chargés de réaliser l'action; au contraire, l'image d'une action désagréable déprime les muscles qui devraient la réaliser. Dans la douleur, il y a une dépression, un affaissement, un relâchement de tous les muscles que les peintres connaissent bien; dans la joie, il y a au contraire une tension, une excitation, une exaltation de l'être entier ('). Ainsi, la seule représentation vive de la douleur suffit pour affaisser l'être et paralyser ses mouvements, comme il arrive dans la timidité extrême et dans la terreur {^). De même, la seule représentation vive d'une joie exaltera l'être au point de lui faire exécuter une foule de mouvements sans suite et sans but.
Nous pouvons donc, semble-t-il, poser ces lois de l'action : Toute image est motrice à quelque degré ; toute idée, par suite, tend à se réaliser. L'idée a une puissance .de réaUsation d'autant plus grande qu'elle est associée à un plaisir plus grand et une puissance de réalisation d'autant moins grande qu'elle est associée à une douleur plus grande. Il peut même arriver dans ce dernier cas que la puissance déprimante de la douleur représentée devienne telle que tout mouvement soit impossible. Cela arrive surtout lorsque aucune idée rivale ne vient se présenter à l'esprit. Mais si l'idée d'une action qui pourrait supprimer la douleur se présente nettement, cette nouvelle idée gagne alors en force ce qu'a perdu l'idée douloureuse. Si la peur paralyse, elle peut aussi donner des ailes. C'est pour cela que les personnes d'un esprit prompt et alerte se laissent moins facilement abattre que celles d'un esprit engourdi et lent. — La puissance de l'idée est encore proportionnelle à sa netteté, à sa vivacité, à sa précision. De là vient que les gens à imagination vive sont plus actifs que les autres ;
(1) Voy. Cil. Blanc, Grarnmairj des arts de dessin. — Mantegazza, la Physionomie et l'Expression des sentiments. (-) Voy. Mosso, la Peur, tr. franc.
l'idée abstraite a peu d'empire sur les muscles; elle ébranle à peine ceux du gosier par la parole intérieure (^), elle n'a donc que peu ou point d'action, l'idée ne devient forte qu'à mesure, pour ainsi dire, qu'elle prend corps et se spécifie dans une image concrète. De là vient que des principes et des déductions savantes ne suffisent pas à l'éloquence, il y faut en outre des métaphores, des images vives et des mouvements, des mouvements non seulement de la pensée, mais de la voix et du corps entier. « C'est le corps qui parle au corps, » disait dédaigneusement Buiïon. Mais comment entraîner à l'acte sinon en agissant sur le corps?
Nous venons de découvrir ce qui constitue l'essence de la volonté animale, ce à quoi les psychologues empiriques voudraient réduire la volonté humaine tout entière, ce à quoi elle est réduite peut-être chez les trois quarts des hommes et chez les autres la plupart du temps, car, disait Leibnitz, « nous ne sommes qu'empiriques dans les trois quarts de nos actions ». Toute idée tend à se réaliser, la conscience de cette tendance est un désir. Si l'idée est isolée dans la conscience, alors même qu'elle serait associée à une douleur, pourvu que cette douleur ne soit pas trop déprimante et ne supprime pas toute représentation motrice, elle se réalisera infailliblement avec la fatalité d'une pierre qui tombe. Ainsi agissent les enfants, les passionnés, les hypnotisés, les monomanes, les impulsifs de toute nature. Les ouvrages récents de psychologie sont remplis de cas de ce genre (^). Tout homme qui a une idée fixe, absorbante, laquelle a pour terme de dévelop-
(1) Sur ce point, qui a donné lieu à de récents et intéressants débats, voici une curieuse remarque de Hemsterhuis : « Lorsqu'on médite les choses même les plus abstraites, on s'apercevra toujours d"un mouvement plus ou moins faible dans Forgane de la voix et dans celui de l'ouïe, qui communiquent nécessairement ensemble; on sentira le commencement ou la fin d'un son articulé, une parole obscure, un mot conçu, mais informe encore : marque certaine que l'àme, en se rappelant les idées, se sert du mouvement des fibres; car, quoiqu'elle n'ait pas la volonté d'exprimer son idée, ce premier mouvement des dernières fibres se propage pourtant assez pour qu'on s'en aperçoive, comme cette expérience le démontre manifestement. » — Lettre sur l'homme et ses rapports. — Œuvres, 2 vol. in-8; Paris, 1792, t. L p. 187.
(2) Voy. outre les Maladies de la volonté, déjà cité, l'Imagination, par H. Joly, in-18, Hachette; — l'Homme et l'Intelligence, par Ch. Richet, in-8, Alcan, et la Revue philosophique, passim.