II. — Le Bien
Composition des images — Les images générales. — Limites de leur puissance. — L'idée universelle. — Ses caractères. — Les idées pratiques. — Le plaisir. — L'intérêt. — Le devoir. — Le bien. — L'ordre. — Les trois ordres. — Où se trouve le formel de la volonté.
Nous venons de constater l'existence d'un mécanisme psychique très compliqué qui produit ou du moins tend à produire des actes extérieurs; l'existence de ce mécanisme est incontestable, et les lois qui le régissent ne le sont pas moins. Nous nous demandons maintenant si la volonté humaine tout entière se réduit à ce mécanisme ou si la conscience nous découvre l'existence de quelque chose de supéiieur. Pour cela, nous devons nous demander d'abord s'il y a quelque chose dans la conscience humaine, qui dépasse les images et les tendances motrices. Or, se poser cette question, c'est en réalité se demander si l'intelligence, si la raison tout entière peut s'exphquer par des sensations et des images purement sensibles, c'est se poser la vieille, l'inévitable question de l'origine des idées. Si, en effet, toutes les idées sont motrices à quelque degré, se demander si les idées sont données de toutes pièces à la conscience individuelle, ou si au contraire chaque conscience contribue en quelque chose à les former, c'est évidemment se demander si chaque être individuel entre comme facteur dans la constitution de ses tendances et par suite dans les résolutions de sa volonté. Nous voudrions donc nous demander simplement, sans nous perdre dans le détail des querelles anciennes ou modernes, des critiques et des réfutations, si toutes les idées d'une intelligence humaine
adulte peuvent s'expliquer uniquement par les apports tout extérieurs de l'imagination et des sens.
Les sensations, nous l'avons vu, laissent après elles des résidus ou images. Mais ces images ne se conservent pas intactes dans la conscience, elles se déforment sous l'action d'images nouvelles à peu près semblables. Il se passe dans la conscience, ainsi que l'a remarqué Huxley, quelque chose d'analogue à ce qui se produit sur les plaques photographiques de M. Galton. En superposant plusieurs portraits sur une même plaque, ce savant est arrivé à composer des portraits généraux qui ressemblent à tous les modèles sans ressembler à aucun en particulier. Les lignes dissemblables se sont effacées les unes les autres, les lignes semblables se sont, au contraire, renforcées. De même dans la conscience, les éléments semblables des images doivent se renforcer, en vertu des lois mêmes de l'habitude, les éléments dissemblables doivent s'effacer, de sorte que, au bout d'un certain nombre de répétitions, une seule image doit être le substitut d'un grand nombre de sensations, sans avoir cependant perdu son caractère de singularité. Elle est toujours liée à des vibrations nerveuses et cérébrales déterminées. En dehors d'un certain nombre d'objets, elle ne représente plus rien. On ne doit pas appeler cet état une idée, mais une image générale. Elle est à la fois singulière, puisqu'elle est le produit singulier d'un nombre déterminé d'expériences, et générale, puisqu'elle peut rappeler à la conscience un grand nombre d'objets, quelquefois même, par sa correspondance avec les lois de la nature extérieure, un bien plus grand nombre que ceux qui ont contribué à la former. Ces images générales forment le fonds de l'intelligence animale, la plus grande part de l'intelligence humaine et servent à former ces « consécutions qui imitent la raison », dont Leibnitz,bien avant les philosophes de l'association, avait si bien reconnu le rôle et signalé l'importance.
Mais tout se borne-t-il là? Les idées vraiment générales ne sont-elles que des images générales? C'est ce qu'il nous faut examiner. — Aucune image n'existe sans un état de conscience de même nature que la sensation qui
pAîNi?A(;i': DE l'image a l'idée. 427
a (loinié naissance à l'image; tout au plus peut-elle être représentée par un substitut d'une autre nature qui aura été intimement associé à la sensation. Mais dans aucun cas ce substitut n'a de valeur par lui-même, il n'en a qu'autant que l'image qu'il remplace peut être elle-même directement évoquée. Ainsi, pour avoir l'image de rouge, pour que le mot rouge représente quelque chose à l'esprit, il faut que l'image visuelle du rouge puisse se présenter à ma conscience. De môme pour les mois jaune, doux, amer, poli, velouté, etc. Quand le mot ne peut plus évoquer d'image devant l'esprit, il ne représente plus rien; c'est un titulus sine re, une étiquette sur un casier vide. Or, nous avons des mots, et en assez grand nombre, qui ont par eux-mêmes une signification indépendante de l'état original de conscience dont ils sont les substituts. Ainsi, le mot couleur, le mot son ont une valeur indépendante des différentes couleurs et des divers sons, et tellement indépendante qu'aucune sensation déterminée de couleur, aucune sensation déterminée de son — et toute image est déterminée — ne peut représenter ce que chacun de nous entend par le mot son ou le mot couleur. Et pourquoi cela? Parce que toute image sonore, par le fait qu'elle est tel son, un la ou un si ou un do, est impropre à représenter les autres; parce que toute image colorée, par le fait même qu'elle est le rouge, \e jaune ou le vert, est impropre à représenter les autres. Nous avons donc des idées qui non seulement sont indépendantes des images, mais même que les images ne peuvent qu'obscurcir et dénaturer.
Si l'on disait que l'idée de couleur, par exemple, n'est autre chose que le résidu des images musculaires provenant des mouvements du globe de l'œil et que dès lors il n'y a aucune contradiction à ce qu'une image musculaire liée à l'organe qui perçoit toutes les couleurs serve de substitut à toutes les sensations de cet organe, nous ne nous attarderions pas à soulever des difficultés sur ce sens, pas plus que sur les autres, laissant cela pour un traité complet de psychologie, et nous viendrions tout de suite au nœud du problème qui nous occupe. — Nous supposerons donc que toutes les sensations des divers sens
peuvent être représentées d'une façon détournée par des images qui leur sont constamment liées. Ces images sont, comme la physique le montre, des images de mouvement. Nous avons donc une image générale, substitut de toutes les autres, l'image de mouvement. Or, je le demande, est-il possible d'imaginer un mouvement sans une trajectoire défmie et l'image d'une trajectoire définie, parabolique, par exemple, est-elle susceptible de représenter une trajectoire différente, également définie, une hélice ou une hyperbole? Évidemment non. Toute image est singulière et par suite définie, determinata ad unum, comme disaient les scolastiques; elle ne peut, par suite, représenter les objets qui la contredisent, parce qu'elle conserve une valeur propre. Le rouge ne peut pas représenter le vert, ni le sol le la; de même la ligne droite ne peut représenter la ligne courbe, ni le prisme la pyramide. Ce n'est que si on néghge volontairement dans l'image de mouvement certains éléments définis qu'on pourra former l'idée générale de mouvement, de direction, etc. Mais l'esprit est alors entré en jeu, l'intellect a agi, cet intellectus componens et dividens, qui jouait un si grand rôle dans la psychologie d'Aristote et qui mérite de reprendre sa place dans la psychologie moderne. Ainsi donc l'idée a plus d'extension que l'image ; il arrive un moment où l'image devient impuissante à soutenir l'idée, où elle nuit plus qu'elle ne sert. L'idée se fabrique alors un véhicule, un support artificiel, un mot et le choisit souvent aussi éloigné que possible de l'origine sensible (^). Ainsi il y a dans l'esprit de l'homme des idées qui sont indépendantes des images qui leur servent de véhicule et de support, elles ne peuvent se passer d'une image et nous ne pouvons penser sans représentation, comme le disait déjà Aristote, mais loin d'être inféodées à l'image et d'en provenir uniquement, elles sont plus vastes qu'elle et peuvent élever indifféremment au rang de substitut de la pensée quelque image que ce soit. Quels que soient les sons dont je me sers pour
Q) Voyez sur ce point de très justes et très intéressantes remarques dans la Parole uUévieure, par V. Egger, c. V et VL — Cf. Lotze. Logic, trad. angl., p. 19 et suiv.
l' UNIVERSEL. 429
exprimer l'idée de mouvement, que je dise : mouvement, motus ou vhr^-izy mon idée ne change pas, seule son signe a changé. Rien ne prouve mieux la supériorité de la pensée par rapport à l'image qui la signifie que cette indifférence où elle est vis-à-vis du substitut qui doit la représenter. Il arrive un degré d'abstraction où cette indifférence est absolue, c'est lorsque l'idée n'est plus seulement générale, mais véritablement universelle. Quand une idée arrive à l'universalité, elle ne peut plus être directement représentée par une image sensible, parce que toute image est singulière et déterminée et que ces déterminations mêmes retiendraient l'idée et l'empêcheraient de s'étendre aux objets qui ne les posséderaient pas. C'est ce que nous avons observé plus haut pour l'idée de mouvement. Il y a donc dans l'esprit autre chose que le singulier, il y a aussi ce que l'on nommait autrefois l'universel; cet universel ne vient ni des sensations, ni des images toujours singularisées par des accidents qui, étrangers à fessence de l'idée, ne peuvent que l'altérer et la rétrécir. On ne peut donc pas assimiler l'idée à l'image, et toutes les profondes distinctions établies par Descartes à la suite des scolasliques entre l'entendement et l'imagination doivent être rétablies (^).
Comment se forme la représentation de l'universel? Une telle représentation ne peut se former que s'il y a dans l'esprit une activité propre qui la dégage des accidents singuliers. Nous avons vu comment par le jeu passif des images pouvaient se former des images de plus en étendues, de moins en moins singulières, nous venons aussi de voir que ce jeu passif était impuissant à former des représentations véritablement universelles. L'esprit individuel entre donc comme facteur dans la formation des idées universelles. Or, s'il est reconnu par l'école empirique elle-même que toute idée est un facteur du caractère, il faudra donc que cette école reconnaisse encore que chaque esprit individuel étant facteur des idées universelles qu'il possède, est aussi un facteur de son propre caractère. Il y a par suite dans le caractère
(1) VI« Méditation.
de tout homme quelque chose qui vient véntahlement de hii. Et ainsi ce qui est en nous de plus nôtre c'est ce qui sert à former nos idées universelles, c'est-à-dire l'activité de notre raison.
Si nous voulons maintenant examiner de plus près comment nous pouvons devenir un des facteurs de notre propre caractère, il nous faudra voir si nous avons des idées universelles pratiques. De telles idées sont celles qui peuvent le plus intluer sur nos actes et nos déterminations. Quand nous agissons, quand nous nous déterminons, n'agissons-nous jamais, comme le soutient l'empirisme, que d'après des tendances singulières, ou avons-nous parfois comme règle et loi de nos actes des idées véritalDlement universelles? Ainsi que nous l'avons vu dans le précédent chapitre, le plaisir est à la fm de toutes les tendances, de tous les actes, tout ce qui est désiré nous apparaît comme désirable. Ne pouvonsnous pas former une idée véritablement universelle d'un désirable à atteindre qui serait à la représentation sensible de tel ou tel objet désiré ce qu'est l'idée universelle de mouvement à l'image d'un mouvement rectiligne ou parabolique? C'est ce qu'il nous faut maintenant chercher.
Tout objet vraiment désirable est bon et le premier et plus proche objet de notre désir est le plaisir, le plaisir immédiat et sensible, le plaisir du mouvement, tel que l'entendaient les Gyrénaïques. L'action agréable se présente comme une action qu'on tend à faire, qui est à faire. Si on se laisse dominer par ces représentations à mesure qu'elles se produisent, la règle des mœurs consiste à n'en point avoir. Les actes extérieurs seront le contre-coup mobile et changeant des images successives ; l'empirique le plus décidé n'oserait pas donner à ces actes la dénomination de volontaires, on ne peut les appeler que capricieux (^). A mesure que la conscience devient plus riche, plus féconde, les images se combattent les unes les autres, des tendances moyennes s'établissent et l'être agit sous la représentation de plaisirs et de
(i) Voy. les Maladies de la volonté, c. IV. Le Règne des caprices.