‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 132 sur 193 · LE RIEN UNIVERSEL · texte numérisé non relu

LE RIEN UNIVERSEL

douleurs non plus seulement immédiats mais éloignés. On dit alors que l'être agit par intérêt et non plus seulement par plaisir, puisqu'il préfère négliger un plaisir pour éviter plus tard une peine ou s'exposer à une peine pour se procurer plus tard un plaisir. Or, dans ce cas, deux choses sont possibles : ou l'homme qui agit ainsi ne fait que constater purement et simplement ce qui se passe en lui sans porter sur sa conduite aucun jugement, ou il porte sur sa conduite un jugement et dit que l'action préférée était en réalité préférable; ou il constate seulement qu'en fait il agit par intérêt, ou bien il soutient que l'intérêt est la loi idéale qui doit régler les actions. Dans le premier cas il ne fait que témoigner de sa conduite, dans le second il la justifie. Que le premier cas soit possible, c'est ce que nous ne voulons pas contester, mais c'est certainement le second qui est le plus ordinaire, et toutes les raisons qu'accumulent les utilitaires en faveur de leur système montrent bien qu'ils se croient en possession d'une règle du préférable qui permet de juger entre les désirables de toute nature. La morale utilitaire met donc en œuvre l'intelligence et a besoin d'une représentation abstraite du plaisir pour juger quel est le plus grand. Là se trouve le germe d'une contradiction qui, en se développant, détruira la maxime de l'intérêt et forcera à la remplacer par une formule véritablement universelle. Gomment, en effet, dire que tel plaisir éloigné vaut mieux que tel plaisir immédiat si on n'a pas une commune mesure à laquelle on les compare l'un et l'autreV II faut donc que le moraliste de l'intérêt se représente un plaisir idéal et abstrait, commune mesure de tous les autres. Il reconnaît que parmi les désirables il y a des préférables et il voudrait poser des lois de la préférence. Par conséquent, il cherche une règle idéale selon laquelle on doit juger du désirable et dire : Tel plaisir vaut mieux que tel autre. Or, encore une fois, pour avoir seulement l'idée de chercher une telle règle, il faut s'être représenté le plaisir non d'une façon purement sensible, incarné dans telle ou telle alYection, mais comme dégagé de toute affection particulière, il faut donc avoir, non plus seulement senti, mais main-

tenant pensé le plaisir, s'en être formé un concept universel. Or, ce pas franchi, la vraie morale ne doit point tarder à s'établir.

Pour la raison, en effet, les concepts ont une valeur objective et toujours égale où qu'ils se trouvent réalisés. Un plaisir conçu a pour la raison une valeur égale, qu'il se réalise en autrui ou qu'il se réalise en moi-même. Deux plaisirs hors de moi valent plus qu'un seul en moi, de même que tout à l'heure deux plaisirs éloignés valaient mieux qu'un plaisir immédiat. Je possède donc une règle pour juger des actions préférables, ce sont celles qui procureront le maximum de plaisir, non plus en moi seulement, mais dans le monde tout entier. C'est bien de l'utilitarisme, si l'on veut, mais un utilitarisme qui n'exclut ni le sacrifice ni le dévouement. Ma raison me montre, en effet, que je ne suis qu'une infime et faible partie du monde^ comme elle me montrait tout à l'heure que le présent n'était qu'une infime et faible partie de mon existence; elle me montre, par suite, que mon plaisir est de bien peu en face du bien du monde ; elle m'apprend ainsi que ce qui est désirable, aimable et vraiment bon, c'est l'immolation de mes désirs présents, de mes plaisirs égoïstes et à courtes vues aux biens généraux et universels. Au supérieur préférer l'inférieur, à l'ensemble la partie, voilà le déraisonnable et le mal. Au supérieur sacrifier l'inférieur, la partie au tout, voilà le raisonnable et le bien. Le préférable relatif est maintenant devenu un préférable absolu, le désirable par essence, le Bien, objet absolu du désir et de l'amour. Quand la tendance isolée nous imposait ses lois, l'action nous apparaissait comme nécessaire, comme devant être faite sans aucune condition, puisque nous n'en connaissions aucune et que nous ne pensions à rien en dehors de l'action à accomplir. C'est le cas des hypnotisés, des monomanes et des enfants. Dans l'intérêt, l'accomphssement de l'action est soumis à une condition, c'est que cette action soit préférable à une autre qu'on lui compare. C'est le cas où nous nous trouvons quand nous nous demandons quel parti nous devons prendre dans les questions d'intérêt purement matériel. Enfin, dans le cas où nous sommes en présence

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