LK BIEN UNIVERSEL
(lu préférable absolu, du bien en soi, aucune condition extérieure ne se pose plus, il ne })eut plus souffrir aucune comparaison. Nous devons l'accomplir sans condition. Ainsi, dans la morale du plaisir immédiat, l'impératif est catégorique et inintellif-ent; dans la morale de l'intérêt, l'impératif est liypothétitpie et intelligent; ce n'est que dans la morale du Bien que l'impératif devient à la fois intelligent et catégorique, il devient le Devoir, et cette auguste conception mérite vraiment de tout homme le religieux respect qu'elle inspirait à l'àme d'un Epictète ou d'un Kant. Sans doute les origines de cette notion ont quelque chose qui semble peu relevé; mais si le mot de plaisir a quelque chose de bas, cela vient de ce qu'on est porté à ne voir dans le plaisir qu'une dérogation violente aux lois universelles du juste et du bon. Ce qui est mauvais, ce n'est pas le plaisir, c'est ce qu'on lui sacrifie, la manière dont on se le procure et l'usage qu'on en fait. Que pourrait être le devoir si ce qu'il ordonnait n'était pas bon, et comment le bon pourrait-il n'être pas aimable? Et l'aimable pourrait-il exister s'il ne possédait des charmes et des agréments? Et si le respect est autre chose qu'une crainte servile, que peut-il être sinon l'admiration qu'excite en notre àme à la fois aimante et raisonnable, la loi sublime, éminemment raisonnable, établie dans le monde par l'universelle Bonté?
La raison nous permet cependant de pousser plus loin encore et de dégager l'idée du bien de toute image sensible. La science nous apprend, en effet, que le plaisir est la conséquence sensible de la réalisation de certaines conditions. Ces conditions sont les lois mêmes qui assurent l'existence et la conservation des différents êtres. IHus l'être sensible se développe selon ses lois essentielles et plus il a de plaisir. Tout être sensible qui déroge aux lois de sa vie est malade et souffre. Ainsi le bien-être est la même chose que l'être normal, c'est-àdire conforme aux lois. Quoique les pierres et les plantes ne sentent point, nous pouvons aussi concevoir le bien d'une pierre ou d'une plante. Sans doute ces êtres ne possèdent pas ce bien, mais s'il n'y a pas un bien pour eux, il y en a un par rapport à eux. Et ce bien ne sera-
t-il pas de persévérer dans leur être, pour la pierre de rester pierre, pour la plante de n'être point brisée ou cueillie? Pour l'être dont la conscience ne peut dépasser le présent, le bien doit se confondre avec le plaisir; seul l'être dont la pensée dépasse le présent et se représente l'avenir peut opposer à un plaisir présent un plaisir futur, mais pour lui encore il n'y a pas de bien en dehors de son plaisir; seul enfui l'être qui peut se représenter le bien non seulement en lui-même, mais dans les autres, peut opposer à ses plaisirs égoïstes la représentation universelle du bien. Nous sommes donc amenés à distinguer trois ordres de bien ou de perfection, l'ordre physico-chimique où le bien n'existe pas en réalité pour l'être qui le manifeste, mais plutôt pour les êtres qui le conçoivent et se le représentent, ce bien consiste à persévérer dans l'être; l'ordre sensible où l'être ne sent que son bien propre, ce bien consiste dans le plaisir; l'ordre de la pensée où l'être peut se représenter non seulement son bien, mais celui des autres êtres; le bien ici se confond avec la pensée ou représentation de l'universel (^).
Nous reconnaissons ainsi qu'outre les tendances singulières qui constituent le plus humble matériel de la volonté, il y a dans la conscience humaine des représentations universelles dans la formation desquelles est entrée en jeu une force individuelle d'une nature particulière. Parmi ces représentations il y en a qui peuvent n'avoir que peu ou point d'influence sur les décisions, mais il y en a une qui peut et doit avoir une influence importante, c'est la représentation universelle du bien.
Négligeant systématiquement toute idée universelle, l'empirisme n'a pas dû saisir la vraie et complexe nature de la volonté, cela sera encore plus évident si l'on réfléchit que dans tout le mécanisme de tendances et de désirs si attentivement et si justement décrit par l'empirisme, la conscience ou l'idéation ne joue en réalité que le rôle passif d'instrument enregistreur. Malgré les formules employées (toute idée tend à sa réalisation, toute idée est motrice, etc.), l'image, l'idée n'ont par elles-mêmes
(^) Ces vues sont empruntées à Fouvrage profond de M.Janet, la Morale, I, 7.