‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 136 sur 193 · LA DÉLIBÉRATION · texte numérisé non relu

LA DÉLIBÉRATION

bien prouver qu'il est impossil)]e que notre bonheur puisse s'allier avec le désordre universel : [)artie de l'ensemble, comment pourrions -nous échapper aux conséquences douloureuses et inévitables du désordre que nous allons poser? comment pourrions-nous ne pas ressentir les heureuses conséquences de l'ordre que nous allons contribuer à réaliser? — Mais ces vues à priori de la raison se trouvent contredites par l'expérience immédiate; l'ordre à venir ne peut être acheté qu'au prix d'une douleur; le désordre futur me procurera toujours au moins un plaisir. Le présent est assuré, immédiat; l'avenir est éloigné, est-il même certain? Ainsi s'établit une mdétermination. Pour que l'homme pût répondre à cette question : Ce bien est-il mon bien? il lui faudrait connaître toutes les conséquences de son action, ce que sa science bien courte ne permet pas, afm d'unir par des moyens termes continus les deux termes extrêmes de la question. Cela étant impossible, il ne peut former un syllogisme où la conclusion s'imposerait nécessairement à son esprit; les tendances et les impulsions sensibles sont donc en conflit avec les aspirations intelligibles, la passion entre en lutte avec la raison, la chair avec l'esprit, nulle commune mesure n'est possible dans l'état actuel de nos connaissances, une indétermination invincible subsiste. C'est alors qu'intervient encore le jugement décisif: Je préfère ceci. Et aussitôt l'arrêt cesse, l'action préférée se réalise.

Dans ces deux derniers cas nous avons senti à n'en pas douter: i° une indétermination intellectuelle; 2" un acte mental, une décision, une sorte de fiât et d'effort tout intérieurs où nous nous sommes sentis agir. Dans toutes les expériences analogues nous sentons toujours deux possibles en présence et celui qui se réalise est toujours celui vers lequel va notre effort, pour lequel nous nous décidons. Nous sommes ainsi amenés à dire que c'est de notre décision que la réalisation dépend, puisque cette décision est l'antécédent invariable de la réalisation.

Comment la décision agit-elle sur les muscles? Simplement en faisant cesser l'arrêt des tendances. L'acte

volontaire ne produit pas l'action musculaire, mais lui laisse le champ libre; l'action avait toutes ses conditions de réalisation dans la tendance arrêtée par la tendance de l'action contraire ; dès que cette dernière est pour ainsi dire bannie, la tendance de l'action choisie entre en jeu comme un ressort qu'on débande et les mouvements musculaires se déroulent en séries. Ainsi, ce qui est libre, ce n'est pas l'action, mais la décision, la résolution. Après avoir délibéré, ma décision prise, je pourrais être frappé d'une paralysie subite, mon action n'en serait pas moins complète, achevée, pour tout ce en quoi elle vient et dépend de moi.

Mais il faut reconnaître de toutes façons que le processus mental a une influence effective sur le mécanisme des tendances, puisqu'il les affaiblit ou les renforce selon son gré. Et si nous nous demandons où réside cette force, nous voyons qu'elle ne peut résider ailleurs qu'où elle se montre à l'œuvre. Elle agit pour rompre l'indétermination dans la question du bonheur. Or, quels sont les éléments de cette indétermination? Ce sont les représentations contraires du bien sensible et du bien intelligible qui s'opposent et se balancent. Or, pour que ces représentations puissent être comparées, il faut que nous ayons l'idée universelle du bien. Mais la fonction génératrice de la représentation de l'universel ne peut pas être une fonction organique, car toute fonction organique n'est en dernière analyse qu'un ensemble déterminé de mouvements à trajectoires définies, et par suite toute fonction organique est singulière et point du tout universelle. Il faut donc que la représentation de l'universel ou, pour l'appeler de son nom, la pensée, se produise indépendamment des organes. C'est donc, selon une parole d'Aristote, dont Bossuet n'a pas craint de dire qu'elle était divine, sans organe qu'on pense. La pensée n'est cependant pas sans cause, elle ne contrevient pas dans son existence à un de ses plus essentiels principes, sa cause est donc supérieure et extérieure aux organes, elle est une force pensante, un esprit, une àme. C'est l'activité essentielle de l'àme qui, s'exerçant sur les données de l'expérience sensible, en a dégagé ce qu'il

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y a d'essentiel pour en former l'idée, l'idée vraimejit générale et universelle; c'est cette même activité qui, arrêtée dans sou développement, éprouve de la douleur ou qui ressent du plaisir au contraire quand son développement n'est pas entravé; c'est elle encore qui, de l'expérience du plaisir sensible, dégage l'idée universelle du bien intelligible. C'est donc dans l'àme seule que le bien intelligible a pu s'opposer au bien sensible et que cette opposition a pu constituer une indétermination. Par son immatérielle nature elle écbappe ainsi aux lois rigoureuses du mécanisme des corps. Pour rompre cette indétermination, il a fallu qu'elle intervienne, aussi s'estelle sentie intervenir. Au moment où l'indétermination est rompue, que le choix se fait, nous sentons une tension vive de l'être, un effort mental et non musculaire. Cet elïort va toujours du coté du bien choisi. Pour reprendre la comparaison classique, les deux plateaux de la balance oscillent avant l'effort; dès que l'eifort a eu lieu, un des deux plateaux s'abaisse et celui qui s'abaisse est toujours celui vers lequel est allé l'eiYort. L'effort est donc l'antécédent invariable, la cause physique du choix volontaire et délibéré, le seul que nous nommions libre.

Or, nous sommes là en présence d'un phénomène sans analogue dans la nature et dans la conscience. Dans la nature tous les phénomènes sont déterminés par leurs antécédents et toutes les forces qui concourent à la production d'un mouvement se composent en une seule qui se nomme leur résultante, de sorte que tout mobile soumis à faction de plusieurs forces ne peut suivre qu'une seule trajectoire rigoui'eusement défmie. Dans les êtres vivants et même dans les êtres sensibles, quelles que soient les diiïérences qu'apportent le sentiment et la vie, le résultat n'est pas sensiblement différent. Nous avons vu dans le premier chapitre de ce livre que le mécanisme des tendances motrices ne le cédait nullement en rigueur au mécanisme des corps l)ruts. Mais dans les êtres raisonnables il en est tout auti'emcnt. L'être purement sensible est toujours le jouet passif de ses images, de ses tendances, de ses désirs, liuUbrium ventis, parce que sur le théâtre étroit de sa conscience, il ne peut avoir à la

fois qu'une image, qu'une tendance, qu'un désir; il est donc cleterminatus ad ununi. Il n'en est pas de même de l'être raisonnable; sa raison lui permet, grâce à l'universel qu'elle dégage des sensations, de se représenter à la fois plusieurs objets et en particulier plusieurs biens. Lorsqu'elle peut par des intermédiaires continus unir ensemble ces objets, elle construit un syllogisme dont les conclusions sont nécessaires et s'imposent à la pratique. L'homme qui, en présence d'un bien, choisit un mal sans com^pensation, est un fou et non pas un homme libre. Lorsque la raison ne peut pas arriver à construire ce syllogisme, les conclusions possibles sont plus ou moins probables, mais aucune n'est nécessaire. L'être raisonnable se sent alors indéterminé, c'est en cela que consiste la matière de son indépendance et de sa liberté. Puis il sent que c'est lui-même qui fait cesser l'indétermination et il sent alors l'acte de sa liberté. Ainsi, c'est grâce à la raison que nous sommes libres, le libre arbitre est une puissance rationnelle, une activité primordiale qui se détermine elle-même en déterminant les motifs qui plus tard serviront à mouvoir les muscles. L'activité du machiniste se fait sentir dans tous les rouages de l'usine, elle ne s'exerce cependant d'une façon immédiate que sur un petit nombre de bras de leviers éloigiiés et presque imperceptibles. On comprend maintenant la portée de la parole de Bossuet qu'on n'a souvent prise que pour la constatation pure et simple d'un fait et qui est le résumé d'une théorie : « Que chacun de nous s'écoute et se consulte soi-même, il sentira qu'il est libre comme il sentira qu'il est raisonnable. » C'est du sentiment de notre raison que nous vient le sentiment de notre liberté.

Ainsi le désir sensible est la matière première de la volonté, comme nous l'avons montré, mais à l'occasion de ce bien sensible l'àme, par sa raison, a conçu un bien intelligible infmiment supérieur, la combinaison du bien sensible et du bien intelligible constitue une indétermination qui fournit un matériel complet à la volonté; c'est l'acte de l'àme rompant l'indétermination qui constitue le formel de la volonté. Demandons-nous maintenant quelles

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