‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 138 sur 193 · LA MYOPIE DÉTERMINISTE · texte numérisé non relu

LA MYOPIE DÉTERMINISTE

pai' (les excitations extérieures et des réactions motrices intérieures. Aux yeux de la raison purement mécaniste, Victor Hugo et Newton sont des automates comme le joueur de llùte de Vaucanson. J'ajoute qu'il est impossible de démontrer au mécanisme qu'il a tort. Seuls Victor Hugo et Newton auraient eu le droit de protester, parce que seuls ils sentaient en eux-mêmes autre chose que des mouvements, mais nous, extérieurs à leur conscience, ne voyons et ne pouvons voir dans leurs protestations mômes que des mouvements automatiques appropriés. D'où vient donc qu'aucun homme sensé ne tient Victor Hugo et Newton pour de purs automates et que surtout personne ne consentirait à être tenu pour tel par les autres hommes? C'est que nous sentons tous en nous quelque chose de proprement nôtre, le plaisir, la douleur, la sensation, l'image, l'idée, et, pour l'appeler d'un seul mot, la pensée.

Si donc nous sentons tous l'existence en nous de la conscience et de la pensée, que nous admettions tous jusque-là la parfaite légitimité de l'introspection, pourquoi reluserions-nous d'examiner l'essentielle nature de la pensée, pourquoi n'accorderions-nous pas une attention de quelques instants à ces phénomènes intimes si importants que, de l'aveu de tous, eux seuls donnent à tous les autres un sens et une valeur? Et si nous nous livrons à cette étude de la pensée, ainsi que nous l'avons fait dans un précédent chapitre, n'y découvrirons-nous pas l'existence de l'universel? N'est-il pas remarquable qu'un esprit aussi net et aussi peu chimérique qu'Aristote ait été sur ce point comme forcé de penser de ta môme manière que Platon, son maître? Ne parlons pas du moyen âge, venons aux temps modernes et, dans les temps modernes, laissons tous ceux dont on pourrait à un titre quelconque suspecter la liberté de la pensée. Un Descartes, un Leibnitz, analysant leur pensée, y découvrent l'universel. Un Lotze, nourri de toutes les sciences contemporaines, redonne dans sa Logique à cette notion toute l'importance qu'elle semblait avoir perdue depuis le xvje siècle. Ne semble-t-il pas dès lors que cette conception n'est pas une chimère et que nous devions la découvrir dans

l'analyse de notre pensée? Et si nous l'y découvrons, ce qui ne peut manquer pourvu que nous poussions assez loin, pourrons-nous refuser de reconnaître la vérité des analyses exposées plus haut et des conclusions que nous en avons tirées? Du moins, si on les conteste, nous aurons une base d'où partiront nos raisonnements et où pourra s'assurer notre critique. Mais la négation pure et simple de l'universel, telle que la pratique le positivisme, n'est pas une réponse suffisante. Par ces négations décisives et tranchantes qui ne tranchent ni ne décident, le positivisme a mérité le reproche qu'on lui a fait d'être une philosophie de myopes (^).

Que si maintenant on voulait ébranler notre croyance au libre arbitre en nous disant avec Descartes : Toute chose dont on doute est douteuse, donc il y a bien des raisons de douter du libre arbitre, puisqu'il y a tant de déterministes, nous pourrions répondre qu'il y a bien moins de déterministes convaincus et pratiquants qu'on ne le croit. Pour le prouver, nous ne nous adresserons pas à l'argument paresseux qui nous paraît à bon droit un pur sophisme, mais à la preuve du pari qui, poussée seulement jusqu'où la poussent d'ordinaire les auteurs, est en effet insoutenable, mais qui, poussée assez loin, peut servir à convaincre d'illogisme les déterministes. Si, en effet, le pari était formulé dans ces termes : Le partisan du libre arbitre joue quitte ou double qu'il prendra toujours une décision contraire à celle qui lui sera indiquée, aucun déterministe n'accepterait plus le pari. Il devrait cependant l'accepter, s'il était logique. En effet, les causes déterminantes de l'avenir lui sont inconnues comme au partisan du libre arbitre. Il sait seulement que l'esprit de contradiction et le désir du gain iniluent sur la décision, mais il ne connaît que cette cause, il est possible, probable même que d'autres causes agissent en sens contraire, et dès lors il doit arriver un moment où ces causes l'emporteront sur celles que nous connaissons.

Voici donc quel est le problème : nous connaissons deux causes qui produisent toujours leur effet, pouvons-

(1) Vacherot, le Nouveau Spiritualisme, in-8; Paris, Hachette, 'ISSi, p. 170.

Page 1