LE DÉTERMINISME PRATIQUANT
nous parier raisonnablement quitte ou double qu'il arrivera un moment où elles seront empêchées de le produire par des causes encore inconnues? La réponse est évidente : il n'y a pas de bon cheval qui ne bronche, pas de machine qui ne s'arrête, pas de chronomètre qui ne varie. L'avenir avec ses entre-croisements inconnus de causes doit une fois ou l'autre donner raison au parieur. Or, le pari porte, non sur une décision, mais sur l'ensemble des décisions à venir, et on joue quitte ou double. Cependant, il n'y a pas un déterministe qui acceptât ce pari, alors même qu'il serait assuré de l'entière bonne foi de son partenaire. La conclusion que nous en tirons c'est que, malgré eux, et alors même qu'ils soutiennent leur théorie, les déterministes conservent au fond d'euxmêmes, vivante et tenace, la croyance au libre arbitre. Les spéculations intellectuelles et la trame serrée des déductions logiques peuvent un moment l'obscurcir, mais elle se retrouve toujours dès que le philosophe revient aux choses de la pratique.
Nous croyons donc pouvoir conclure : Nous nous croyons et nous sommes libres, nos actes dépendent de nous, notre caractère entre comme facteur dans la constitution de nos actes, et nous-mêmes, par l'activité rationnelle que nous sommes, entrons comme facteurs dans la formation de nos idées, dans la résolution des indéterminations que nous sentons en nous, et par là aussi dans la constitution de notre propre caractère. Ainsi, tout ce qui en nous s'élève au-dessus des passivités organiques et sensibles sans monter jusqu'à la certitude absolue et nécessaire de la connaissance rationnelle, c'est-à-dire, ainsi que l'avait vu Aristote, le milieu où se rencontrent et coïncident nos deux natures, tout cela forme la matière indéterminée et contingente où s'exerce notre libre volonté. Chacune de ses décisions se réalise, s'incorpore à nos souvenirs, à nos habitudes mentales et organiques, contribue à former un quid solidum, un caractère, qui tend à devenir de plus en plus fixe par la répétition des mêmes actes, mais qui peut aussi se dissoudre et se changer. Notre solidarité morale, notre caractère, n'est pas une chose inerte et à jamais fixée,
c'est plutôt un organisme vivant qui évolue et subit sans cesse des variations et des changements. Il représente l'habitude, les acquisitions du passé qui tendent à s'assimiler l'avenir, mais le libre avenir lui apporte à chaque instant des éléments nouveaux qui le modifient et l'altèrent. Ainsi se fait la continuité de notre existence; rien sans doute n'y change absolument et tout à coup, mais rien non plus n'y est immobile, assuré et irrévocable.
Les dcjirés de la liberté. — Sens divers de cette question. — Le libre arbitre couime tel n'a point de dei;r«3s. — Degrés do la liberté dans Taction. — Degrés de la liberté dans rhonimo. — Esclavage des babitudes et des passions. — Ktat moyen. — AlTranchissement.— Moyens de s'affranchir. — La conversion. — La contemplation de l'idéal moral. — La connaissance de soi-même. — Le défaut dominant. — Les exemples et les occasions. — La gymnastique morale. — Le chemin de la croix. — La vie du sage.
Nous savons que l'homme est libre. L'est-il toujours? Quand il Test, l'est-il toujours au même degré? Y a-t-il des moyens qui permettent à l'homme de s'assurer l'exercice et la possession du degré le plus élevé de liberté? Telles sont les questions que nous voudrions examiner et qui toutes se rapportent comme à leur centre à l'exercice réel, à la pratique du libre arbitre. ^ Sommes-nous toujours libres? Évidemment non. Dans l'enfance d'abord, dans le délire, dans la folie, l'infirmité des organes ne permet pas à l'activité de l'àme de s'exercer d'une façon normale. La raison n'existe pas ou n'existe plus, et en dehors de la raison il n'y a plus que le déterminisme des images et des tendances qui exerce sa tyrannie. Dans le reste de la vie, tandis que avec la raison nous pouvons prendre connaissance des indéterminations de notre àme, nous possédons sur notre assentiment intérieur une puissance constante. Cette puissance, nous pouvons diminuer son domaine, le resserrer au point d'arriver presque à le détruire, mais c'est elle-même en somme qui a consenti à se détruire et tous, en dehors des infirmités dont nous venons de parler, directement ou indirectement, nous sommes les maîtres de nos actes et les artisans de notre destinée. Ainsi l'ivrogne, l'homme entraîné et accablé par des habitudes vicieuses ont été à un moment les maîtres de leur vie, l'hypnotique même
qui a accordé son consentement aux pratiques de l'hypnotiseur, était le maître de résister aux suggestions qui plus tard pourront devenir irrésistibles. Or, on sait que tous les hypnotiques à peu près sains peuvent résister aux tentatives des hypnotiseurs. En posant les causes, l'homme tyrannisé par les habitudes, ou par les suggestions hypnotiques, a donc posé aussi les effets. Ainsi, à un point de vue purement formel, toutes ses actions sont libres et dépendent du libre arbitre. ]\Iais en réalité beaucoup de ses actes sont maintenant enchaînés et il peut être arrivé à un tel degré d'abaissement qu'une déchéance physique a résulté de ses passions, de sorte que sa raison même n'est plus entière et qu'il a perdu toute puissance de se relever. Dès qu'une image, une tendance devient assez forte pour annuler ses rivales, le libre arbitre n'existe plus. C'est ce qui arrive dans l'extrême passion, dans l'idée fixe, dans l'hypnotisme et dans la monomanie. Il nous manque alors le matériel dont le libre arbitre a besoin, l'indétermination.
Nous sommes libres, au contraire, quand nous rélléchissons, quand nous comparons nos idées entre elles. C'est alors seulement que notre matériel volontaire est au complet, que l'indétermination peut exister et que le libre arbitre peut s'exercer. Le libre arbitre est-il toujours égal à lui-même? Peut-on agir avec plus ou moins de liberté? 11 semble bien qu'il n'y ait pas de milieu. On est libre ou on ne l'est pas. La question cependant est très discutée. Il semble qu'on peut la résoudre aisément à l'aide de quelques distinctions. La question, en effet, est confuse. Y a-t-il des degrés dans la liberté? Cela peut vouloir dire : L'homme peut-il être plus ou moins libre? ou : Les actes peuvent-ils être plus ou moins libres? ou enfin : Le libre arbitre peut-il être plus ou moins libre? On applique en effet l'épithète de libre, non seulement à l'arbitre, mais à l'acte qui en dérive et à l'homme qui le possède. Examinons donc ces trois questions, la dernière d'abord.
Le libre arbitre a-t-il des degrés? La cause qui pose librement une action peut-elle la poser plus ou moins librement? La question ainsi posée se résout d'elle-même.
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Une action particulière est lil}re ou déterrnino(^; si elle est déterminée, elle n'est pas libre, si elle est libre, elle n'est pas déterminée. Quand on est enchaîné, on peut l'être plus ou moins en apparence, mais quand tous les liens sont rompus, il ne saurait plus y avoir de plus ou de moins, même en apparence. Ainsi dans son essence propre le libre arbitre n'a point de degrés.
Les actes qui en dépendent en ont-ils? Sont-ils plus ou moins libres? Ici la question est double. Demandet-on si les actes dépendent ou ne dépendent pas en quelque chose du libre arbitre? Il n'y a pas alors de degrés, il n'y a rien qu'une alternative sans milieu : s'ils en dépendent, ils en dépendent, et s'ils n'en dépendent pas, ils n'en dépendent pas. Mais on peut vouloir demander s'ils en dépendent d'une façon plus ou moins directe ou éloignée, et alors la question est très plausible et doit se résoudre affirmativement. Il est évident que les actions de l'homme ivre sont moins libres que celles de l'homme sobre, car elles ne sont plus sous la dépendance directe du lil)re arbitre et ne dépendent de lui que d'une façon indirecte et éloignée. Plus donc, par l'abdication même du libre arbitre, les actions seront soumises à d'autres puissances, moins ces actions seront libres, les degrés de leur liberté marquent les degrés de l'abandon que l'homme libre fait de son pouvoir ou de l'énergie qu'il met à le revendiquer et à l'exercer.
Ceci nous amène à la troisième question : L'homme est-il plus ou moins libre? Si cette question se pose dans un sens divisé, cà propos d'un acte libre particulier, elle se ramène à la première, on demande alors si l'homme à ce moment jouit ou ne jouit pas de son libre arbitre et la réponse ne peut exprimer de degrés. L'homme est libre ou il ne l'est pas. Mais dans un sens composé la question prend cet autre sens : Un homme peut-il faire un plus ou moins grand noml)re d'actes de liberté? Plus il en peut faire, plus il est libre; moins il en peut faire, moins il est libre. Il est clair que cette question a un sens et qu'ainsi comprise la liberté de l'homme a un grand grand nombre de degrés. Or, quand on parle en général de la liberté de l'homme, c'est en ce sens qu'on l'entend.
On se demande alors avec raison jusqu'à quel point est libre un homme donné, pris dans des circonstances déterminées, on se fait un idéal de la liberté qui consiste non seulement à pouvoir toujours, à tout moment, disposer de son libre arbitre, mais à n'agir jamais que volontairement et librement. La question qui se pose alors n'est pas seulement la question de la puissance de l'homme, mais surtout celle de sa valeur et de sa vertu. La liberté dont on parle est moins une puissance qu'un acte. Aussi les stoïciens confondaient-ils dans une même admiration la sagesse et la liberté.
Quels sont les deux grands ennemis du libre arbitre, les deux parasites vivaces qui tendent sans cesse à l'étouffer? Ce sont les habitudes et les passions. Les premières épargnent à l'esprit la fatigue de l'évaluation des motifs et par là de la décision en substituant des séries mécaniques d'actions aux délibérations de la volonté; les secondes tendent à renforcer à tel point leurs images principales, qu'aucune autre image ne peut trouver place en même temps dans le champ de la conscience, ainsi la raison ne peut plus comparer ni l'àme choisir. L'habitude tend à nous réduire à un mécanisme matériel, la passion à un mécanisme mental. Celle-ci supprime la raison, celle-là la conscience même. Or, il se trouve justement que ce sont les actes résultant des passions que l'habitude nous fait répéter avec la plus grande facilité, de sorte que, à proportion que se répète l'acte passionnel, à proportion diminue la résistance qu'il rencontre, et dès lors la sensation qu'il cause et le plaisir qui la suit. Mais l'image provoquée par la passion devient plus forte par sa réalisation, le désir s'accroît par le souvenir même de sa satisfaction et l'homme s'achemine à n'être plus qu'un mécanisme inerte fonctionnant passivement sous l'empire tyrannique d'une idée fixe. Ainsi l'habitude et la passion s'unissent pour affaiblir et détruire le libre arbitre. Plus donc l'homme évitera de se soumettre à l'habitude et à la passion, plus il saura se conserver libre, plus il approchera de la liberté.
Or, nous savons que l'homme peut préférer le bien sensible au bien intelligible ou le bien intelligible au
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bien sensible, selon son gré. Mais dans le premier cas il ne fait que céder et rendre les armes à la passion, dans le second seulement il travaille à s'affranchir de la passion et à conquérir la liberté. Ainsi nous sentons-nous agir davantage à proportion que le bien que nous préférons est plus intelligible et plus élevé. Les degrés de notre effort correspondent très exactement aux degrés de notre liberté.
Il y a donc trois degrés principaux de la liberté dans l'homme, le plus bas est celui où par sa faute l'homme a contracté des habitudes et des passions qui le tyrannisent à tel point qu'il n'a plus le ressort nécessaire pour se redresser, il s'est de lui-même mis en esclavage. A-t-il perdu cependant toute liberté et doit-on absolument désespérer? Qui l'oserait dire? Abandonné à lui-même peut-être, en effet, ne peut-il se reconquérir. Mais des circonstances propices peuvent lui fournir un point d'appui. Qui sait si dans un recoin de son âme ne subsiste pas encore un sentiment généreux, une fibre secrète qui pourrait servir à le relever? « Il n'y a pas d'homme incorrigible, pas plus qu'il n'y a d'homme impeccable » (*), disait récemment un écrivain qui doit bien connaître les criminels et les malheureux, car le souci de ces déshérités est chez lui noblement traditionnel. Mais pour mettre en vibration la fibre secrète, il faut un secours extérieur, une aide, un appui, une grâce, une charité. Comment pourra se relever celui qui, tombé dans la boue, sur le chemin de la vie, a brisé ses membres, si une main ne lui est pas tendue? Avec quelques semaines de bons soins à l'hôpital il pourra cependant marcher encore et rendre des services à la société. Avons-nous des hôpitaux pour les blessés de la vie morale? Je sais bien que nous avons des prisons, mais dans ces prisons où on punit, que fait-on pour corriger? Quels sont les ressorts moraux qu'on emploie?... Quoi qu'il en soit, je ne puis me résoudre à désespérer d'un homme tant qu'il peut raisonner, sentir et comprendre. Peut-être à lui
(•) Comte d'Haussonville. le Combat contre le vice. — Revue des Denx- Monde8, 1«' avril 1887, p. 508.
seul ne peut-il pas se redresser et marcher, mais il le peut si on lui tend la main. Son libre arbitre est donc bien affaibli qu'il ne puisse marcher sans appui, mais il existe encore puisqu'il peut marcher.
Au second degré se trouve le commun des hommes qui n'est ni très vicieux, ni très vertueux, l'honnête moyenne dont l'humanité est faite. Une sorte de compromis s'est établi entre la raison et les passions, on cède à certains mauvais penchants et on résiste énergiquement à d'autres. Selon la profession ou la classe de la société il s'établit ainsi une sorte de règle qu'il serait déshonorant de transgresser. Le marchand qui trompe sans scrupule sur la qualité de la marchandise se regarderait comme déshonoré s'il volait le porte-monnaie d'un client. L'homme du monde paiera très exactement ses dettes de jeu, mais prendra la femme de son meilleur ami. Un homme politique qui promet à ses électeurs ce qu'il sait très bien ne pouvoir tenir se ferait scrupule de commettre un faux. On est ainsi très accommodant et très scrupuleux à la fois. C'est avec ces compromis qu'est faite l'honnêteté du monde, l'honorabilité des gens. Bien que les limites de cette honnêteté soient très flexibles et très variables, il arrive cependant qu'elles s'opposent parfois aux passions. Il naît alors un conflit où le libre arbitre peut s'exercer et où même il s'exerce souvent pour l'honneur contre les passions.
Enfm, à un degré supérieur se trouvent les hommes qui, à force d'exercer leur libre arbitre à préférer le bien honnête au bien sensible, ont fini par confondre avec le bien leur propre bonheur; le bien universel est devenu le leur propre. Ils sont arrivés aux plus hauts sommets de la liberté. Si en effet l'acte libre consiste à préférer une action à une autre action et à juger qu'on sera plus heureux en accomplissant l'action préférée qu'on ne le serait en réalisant sa rivale, comment ne produirait- il pas le maximum d'actions libres celui qui, agissant toujours par raison, conserverait toujours la parfaite clarté de son jugement, ne s'en remettant jamais aux facilités de l'habitude ou aux entraînements de la passion? Le but de ses actes n'est