‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 140 sur 193 · LES DEGRÉS T)K LA LIHKIITÉ · texte numérisé non relu

LES DEGRÉS T)K LA LIHKIITÉ

pas liors (le lui, mais en lui, il est toujours sùi' de l'atteindre. Ce qu'il veut, c'est l'ordre, c'est donc cela même qui arrive. Chacun de ses desseins particuliers n'a d'autre but que la réalisation de l'ordre. Si donc un de ses desseins vient à manquer, il ne manque pas pour cela son but, c'est toujours ce qu'il avait voulu qui se réalise. Ainsi ses desseins, ses projets ne peuvent être ni contrariés ni démentis par les événements. Il s'est élevé au-dessus du cours accidentel des choses. Son bonheur est en un lieu où il ne peut être atteint. Le bonheur est en effet là seulement où nous le plaçons, dans la fm que nous nous proposons. Les stoïciens l'avaient vu profondément. Le sage seul est heureux puisque seul il voit en toute occasion ses volontés s'accomplir et ses desseins se réaliser.

Si en regard de la vie du sage on place la vie des hommes qui mettent le but de leur vie dans la satisfaction de leurs désirs égoïstes, on ne peut qu'être frappé du contraste. L'homme qui met le but de sa vie dans l'amour, dans la cupidité ou dans l'ambition, place hors de lui l'objet de qui son bonheur dépend. Toute sa vie risque de manquer par la volonté d'une femme, par le hasard des circonstances, par le caprice d'une multitude. Tous ses actes doivent être orientés vers la possession de ce bien extérieur, incertain et fragile, toute sa vie est dominée par son objet. Pas une pensée, pas une parole, pas un mouvement qui ne lui soit asservi. Il dépend entièrement de l'objet de sa passion. Ce qui peut lui arriver de plus heureux est de mourir avant de l'avoir atteint. L'espérance a doré sa vie et soutenu ses elforts. Il meurt dans son rêve, rêve de bonheur futur qu'il n'a pas atteint, mais dont son imagination a joui et que la possession n'a pas encore décoloré. Car si l'objet de la passion est atteint, à peine atteint, il est déjà dépassé par le désir. L'habitude éteint l'amour, enlève au pouvoir ses charmes et à la richesse ses agréments. Tout est bientôt vide, sans grâce, sans charme et sans goût. Et alors on tombe dans le dégoût profond des choses, on nie l'existence du bonheur qu'on a cherché où il n'était pas et qu'on n'a pas rencontré. On connaît enfin le tourment accablant de

l'àme qui se dévore. La vie est fade, si fade, d'un déboire si plat et si écœurant qu'elle n'est plus digne que d'être vomie. C'est l'ennui, l'ennui profond et sans remède, l'ennui qui n'a plus même la force de se délivrer de l'existence et qui ne sait que se redoubler par l'analyse.

S'il reste encore du ressort à l'àme, elle se jette dans des débauches insensées, dans des spéculations sans frein, dans des tyrannies sans nom ou dans des excentricités qui font pitié. Parfois la folie arrive et d'autres fois la main de la justice des hommes s'abat sur le malheureux. — Regardons maintenant la vie des gens qui, ayant des sens calmes, un fonds d'honnêteté native entretenu par l'éducation, sans grandes passions, donnent pour but à leur vie l'amusement et le plaisir. Pascal a écrit là-dessus des pages profondes ; mais les divertissements dont il parle paraîtraient à nos mondains bien insipides et peu relevés. Une littérature frivole, des journaux, des livres nous font connaître les amusements du monde et contribuent par le ragoût d'un certain esprit de qualité inférieure à exciter encore la foule mondaine dans ses frivoles insanités. Ce ne sont qu'occupations niaises, qu'intérêts futiles s'attachant à un scandale, à un comédien ou à un cheval, quelquefois à une grande infortune où on trouve prétexte à se divertir. On tire gloire d'une jonglerie de cirque comme autrefois d'un grand coup d'épée, et on emploie tout ce que l'on a de génie à se travestir en « bête » . Cela ne doit pas nous étonner. Là où manquent les fortes passions, où les facilités de la vie ont rendu lâches tous les ressorts, l'imagination seule gouverne en l'absence de la raison; or, l'imagination est capricieuse, extravagante, toute au moment présent et toujours en quête de nouveautés. Il n'y a plus de goût, puisqu'il n'y a plus de raison; seule la nouveauté règne, le changement, le caprice, le désordre et, ce qui est presque plus grave aux yeux d'un pays qui tient encore à son renom d'esprit, l'imbécillité. On cherche, on ne trouve pas, on ne veut pas descendre les derniers degrés de l'abaissement, le vieil honneur s'y oppose, et aussi quelque vieux levain des vieilles vertus oublié dans un coin de l'âme et qui fermentera peut-être à son heure, et on se jette dans les

LES DEGIIKS DE J.A LIUEIATK. Ml

étourdisseiiKMils, dans los alTairemenls des petites clioses multiples, la vie n'est pas occupée, mais encombrée comme les salons. On ne demeure pas, on n'habite pas même, on campe; on ne meuble plus, on décore; on ne cause plus, on babille; la vie se morcelle, s'éparpille et s'en va en mouvements si ténus et si multiples qu'on ne sait plus ni ce qu'on a fait, ni ce qu'on va faire, ni ce qu'on fait, ce n'est plus qu'une poussière qu'un vent balaie. Dispersée et dissipée en nuage, l'àme ne s'appartient plus; ici encore elle s'est perdue pour s'être trop cherchée, d'une façon moins violente que tout à l'heure peut-être, mais tout aussi vaine. Vani vanam.

Ainsi perdent également leur vie les passionnés et les désœuvrés. Ni les uns ni les autres ne sont libres, asservis qu'ils sont à mille fins extérieures. Si du spectacle de ces vies lâchement perdues la vue se reporte sur la vie du sage, comme on sent que lui seul sait l'art de bien vivre et que pour lui seul la vie a gardé son charme et son prix! Cette considération est bien propre à nous faire sentir l'inestimable valeur de la vie morale. Obéir à la raison, suivre l'ordre, tel est le commandement du devoir et à la fois la condition du bonheur et de la liberté véritable. Hors de la raison, hors de la vertu, il n'y a que mal, désordre, esclavage et soulïrance. Y a-t-il des voies qui puissent conduire à l'affranchissement ceux qui ne sont pas encore libres? S'il y a un art qui permette de s'alYranchir, comment cet art n'est-il pas enseigné? Gomment les moyens dont il dispose ne sont-ils pas portés à la connaissance de tous? Cet art, ces moyens existent. Ils ont fait l'objet de doctes traités (^). Ceux qui auront le courage de les lire ne sauront ce qu'ils doivent le plus admirer, de la connaissance profonde du cœur humain dont ils témoignent, ou de la haute vertu, de l'ardent amour du bien dont ils sont le fruit. Mal instruits par une

(!) Voici les litres des principaux en dehors de Yhnitation : la Perfection chrétienne, de Rodrigiioz; le Guide des Pécheurs, de Louis de Grenade; le Combat spirituel, de Scupoli ; Vlutroduction à h( vie dévote, de S. François di» Sales, Voir aussi les nombreux recueils de Lettres de direction dont AL Garo a justement signale Timportance. — Études 7uorah's sur le temps présent, 2 vol. in-18; Paris, Hachette.

psychologie superficielle et trop immatérialisée, les auteurs laïques modernes ont considéré comme futiles les pratiques recommandées par ces anciens auteurs, ils se sont laissé scandaliser par l'aspect dévot de ces pratiques; s'ils les avaient mieux étudiées, ils auraient vu qu'il n'y en a peut-être pas une seule que la psychologie la plus attentive ne justifie. Et c'est justement la psychologie la plus récente, la plus neuve, la plus hardie qui s'accorde le mieux avec les préceptes de ces vénérahles auteurs. Le lecteur s'en apercevra peut-être s'il veut hien lire ce chapitre dont tous les détails sont puisés chez eux. Faisant une œuvre de pure philosophie, nous avons éliminé seulement ce qui tient aux dogmes religieux. On vem^a que ce qui reste suffirait largement à former des (( saints laïques ». 11 est malheureusement rà craindre que beaucoup ne le trouvent encore trop rigoureux.

Demeurer libre, et pour cela n'obéir qu'à la raison, c'est-à-dire au devoir, en un mot être vertueux, tel est le but que doit se proposer l'homme, nous venons de le voir. De deux choses l'une, ou une éducation attentive l'aura dès ses premières années imbu de ces idées, ou il ne les acquerra que plus tard, à un moment quelconque de son existence. 11 peut même se faire que, borné du côté des choses morales, n'ayant ni le souci ni le loisir de la réflexion, il ne vienne jamais à concevoir la supériorité de l'ordre moral sur l'ordre réel. Mais même pour ceux qui ont reçu une solide éducation morale, un jour vient où ils en découvrent pour la première fois le sens plein et complet. Un jour vient, une heure arrive où, soit par d'intimes réflexions, soit après une conversation ou une lecture ou un discours, le cœur et la raison sentent l'inexprimable valeur de l'ordre moral. Le Porro unum est necessarium se fait entendre à l'àme. Une seule chose vaut qu on vive pour elle et que l'on travaille pour elle, la vertu. Une loi domine le monde qui se subordonne tout : condition de toute vie, règle suprême de toute activité, elle doit se réaliser et nous sommes tenus de travailler à sa réalisation. Nous pouvons y travailler puisque nous sommes libres, nous le pouvons, nous le devons. Nous sommes responsables du désordre que nous

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