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LA CONVERSION

créons, de celui même que nous n'empêchons i)as. L'harmonie du monde a besoin de nous pour se réaliser. Nous devons la réaliser quoi (]ui doive en résulter pour nousmêmes et nos mesquins intérêts. Tel est le sens de la maxime énergique de nos pères : Fais ce que dois, advienne ({ue pourra.

L'homme pénétré du peu d'importance de son bien égoïste en face de l'ordre universel des choses voit ciianger son point de vue. Avant il se posait comme le centre du monde et faisait tout pivoter autour de soi, maintenant il s'est remis à sa place dans le monde, il est à la circonférence et il doit comme tout le reste tourner autour de la loi (^). Arrivée à ce degré l'intelligence a opéré une conversion : si l'on nous permet ces termes barbares, au point de vue égo-centrique s'est substitué le point de vue nomo-centrique. L'homme est converti théoriquement. Il lui est aisé de se convertir pratiquement. — Le premier acte de la vie morale consiste donc dans une conversion. A l'origine de toute vie véritablement morale s'est rencontrée une crise de cette nature.

Cette crise peut être passagère, rester intellectuelle et sans fruits. Elle peut au contraire changer l'orientation tout entière de la vie. Comment produira-t-elle ses fruits? La brusque secousse qu'a reçue l'intelligence dans sa conversion l'a laissée désorientée. L'àme, à la vue de ce qu'elle a fait et de ce qu'elle aurait dû faire, est abaissée et humiliée, mais en même temps elle sent en elle le pouvoir de faire mieux. Si le sentin:ient de ce pouvoir est exalté, l'àme néglige de prendre les précautions qui doivent rendre pratique sa conversion; s'il est trop faible, l'àme déses})ère. Il faut donc que l'àme se défie à la fois d'elle-même et se confie en elle-même, qu'elle se défie et dès lors qu'elle soit prudente et avisée, qu'elle se confie et dès lors qu'elle marche en avant avec une généreuse hardiesse. Cette défiance assurée, cette confiance timide n'est en somme que la vertu pratique par excellence, la prudence.

(^) Ces lignes étaient écrites lors(jira paru dans la Revue /^^eue. (23 avril 1887) un éloquent et profond article où sous ce titre : Éducation, M. Ravaisson développe des idées analogues à celles que nous exprimons ici.

La vue claire de l'idéal moral sera d'autant plu^^ favorable à la pratique qu'elle ne demeurera pas abstraite et sèche. « Malheur à la connaissance qui ne se tourne point à aimer! » Il faut que tout l'être moral se trouve intéressé dans cette idée. C'est une loi psychologique que les seules idées qui aient une puissance de réalisation sont celles qui prennent un corps pour ainsi dire et se traduisent en images. On conçoit donc qu'une contemplation purement intellectuelle de la loi est ici de peu, il faut encore éprouver vis-à-vis de la loi des sentiments. Or, comment éprouver des sentiments vis-à-vis d'une loi pure, abstraite de l'ordre des choses? La loi sera donc représentée comme une Bonté agissante, comme la Moralité suprême, comme la Raison vivante, comme l'Amour infmi, et la grande notion de Dieu planant alors sur la vie, l'enveloppant comme de ses ailes, réalisera l'idéal moral. L'idée dominatrice et souveraine sera devenue une personne. Et il ne faut pas craindre d'abaisser l'idéal en prêtant à Dieu les qualités de nos âmes. « Ce grand Dieu n'est pas loin de nous. )) Il y a plus à craindre de ne pas le connaître que de le méconnaître; sa claire vision est salutaire, comme disait Littré, mais elle n'est pas formidable, elle est surtout aimable et digne d'amour. A un tel Dieu le nom moral qui convient le mieux est celui de Père. « Notre père )) a posé la loi comme il nous a posés nous-mêmes, avec son amour autant au moins qu'avec sa raison, et sa puissance n'a agi qu'éclairée par sa raison et mise éternellement en acte par son amour. La vie que nous avons reçue est un don gracieux. Avant d'être, qu'avions-nous fait pour mériter d'être? Ce n'est pas la foi seulement, c'est la raison pure qui nous dit : Qu'avons-nous que nous ne l'ayons reçu? Et si la loi est aimable et si Dieu est bon, comment ne lui obéirions-nous pas, non d'une obéissance servile et craintive, comme est celle des esclaves, mais d'une obéissance libre, affectueuse et confiante, comme est celle des enfants?

Qui oserait dire que la vive conviction que chacun de nos actes, chacune de nos pensées ont pour spectateur le (( Père » même que nous respectons et que nous aimons, qui oserait dire qu'une telle idée n'aurait pas des consé-

l'idéal moral. ^kS]

quences pratiques? On comprend pourquoi les mystiques posent comme première assise de toute la perfection, le sentiment de la présence de Dieu. La raison seule et la psychologie montrent bien que la vue de l'idéal moral est salutaire, et que plus cette vue sera présente au cœur, plus ses fruits seront nombreux. Et si (juelque àme trouve cet idéal encore trop éloigné, trop parfait, trop immatériel, il lui sera prudent de choisir parmi les héros de la vertu un modèle concret. Elle le choisira suitout parmi les hommes dont le genre de vie a le plus ressemblé au sien. Elle étudiera la vie de son modèle, se pénétrera de sa manière d'agir et se demandera en chaque occasion : Qu'aurait-il fait à ma place? Ce ne sont pas les chrétiens seuls, ce sont les stoïciens et tous ceux qui ont compris quelque chose à la morale, qui ont recommandé cette pratique. Toute idée tend à sa réalisation, et elle y tend d'autant plus qu'elle est plus concrète et plus à notre portée.

J/àme, après sa conversion, contemplera donc l'idéal moral et se le représentera avec tant de force qu'il lui sera plus aisé ensuite de l'imiter. Mais si ce Dieu est aimable et bon, nous contenterons-nous de le contempler, de Tadorer et de l'aimer en silence? Dans notre venue à la vie tout lien a-t-il été rompu de lui à nous et de nous à lui? Et si nous sommes tous unis les uns aux autres par une grande loi, ne sommes-nous pas aussi en communication avec l'auteur de la loi? La solidarité qui nous unit aux autres êtres, et en particulier aux autres hommes, ne nous unit-elle pas à Dieu? Et si nous demandons assistance à la charité des hommes, ne nous sera-t-il pas permis de demander la même assistance à la charité de Dieu? Et si le malheureux sur le chemin a besoin de mon bras pour se relever, me sera-t-il interdit d'implorer le secours du bras divin? Et si le criminel a besoin d'une grâce extérieure pour restaurer son libre arbitre perdu, pourquoi cette grâce ne lui viendrait-elle pas de Dieu aussi bien que d'un homme, de son père aussi bien que de son frère? Et si je puis librement aider mon frère, mon père ne pourra-t-il pas librement m'aider? Tout cela n'est-il pas consolant au cœur, réconfortant pour la

volonté, et qu'y a-t-il en tout cela qui soit contraire à la raison? Nous avons donc le droit de prier et de chercher hors de notre faiblesse des encouragements et des appuis.

C'est là une manière pratique et facile de concilier les deux termes de l'antinomie, la défiance et la confiance, se défier de soi, se confier en Dieu. Celui qui trouverait bien incertain le secours de Dieu aurait plus de difficulté peut-être à la résoudre à lui seul, mais cela n'est pas impossible, car il a en lui-môme à la fois de quoi espérer et de quoi craindre. Mais à lui comme à celui qui s'appuie sur Dieu, il est nécessaire de connaître au juste ce qu'il peut et ce qu'il est.

L'àme doit mettre à profit les premiers temps de sa conversion pour s'examiner et se reconnaître. L'ordre moral se représente alors à elle avec une vivacité, une force, une fraîcheur qu'il perdra plus tard, elle peut mieux discerner ce qui lui a manqué dans sa vie passée pour réaliser cet ordre divin. Le contraste entre son idéal tout récent, vif et éblouissant encore, lui permettra de voir clair dans sa conscience et de mieux apercevoir ses tendances, ses habitudes, les ressorts qui la font ordinairement agir. Mais toutes ces réflexions ne peuvent se faire dans les agitations et le bruit de la vie ordinaire ; pour permettre à cette crise première de porter tous ses fruits, il sera donc utile sinon indispensable de se mettre à l'écart, de rompre, peut-être même un peu brusquement, les habitudes journalières antérieures à la conversion. C'est ainsi que pourra se rompre la solidarité morale qui existe toujours entre nos habitudes extérieures et nos habitudes intérieures, et que dans la sohtude du corps et le recueillement de la pensée nous pourrons arriver à nous connaître, à préciser le but à atteindre et les moyens pour y parvenir.

Nous sommes persuadés que la vie n'a de sens et de prix que par la vertu. En quoi consiste essentiellement la vertu? Non dans les actes, qui sont indifférents ou qui n'ont d'importance que par le rapport où ils sont avec la loi, mais dans l'acceptation volontaire de toute action, de tout événement, de toute chose voulue par la loi. La vertu consiste donc à obéir à la loi et à subordonner à

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