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LE DÉFAUT DOMINANT

cette obéissance tous nos sentiments égoïstes, toutes nos fins individuelles. Le but à atteindre est dou:' la mise en barmonie de notre volonté avec la volonté universelle. Comment l'bonmie arrivera-t-il à ce résultat?

En déracinant les passions égoïstes, en mettant à leur place la raison. Or, l'étude de son âme lui montrera quelles sont les passions maîtresses auxquelles avant cette beure il abandonnait la conduite de sa vie. Gbaque bomme a une passion, un défaut qui domine les autres, qui les conduit. Pour l'un, c'est la cupidité, pour un autre, la sensualité, pour un troisième l'orgueil, et dans ces grandes divisions se spécialisent diverses passions. En réalité, les deux grands ressorts de toutes les passions sont la sensualité et l'orgueil, ce que l'Évangile appelle concwpiscentia carnis et superbia mentis. La cupidité tient tantôt à l'orgueil lorsqu'on veut faire servir les ricbesses à l'ostentation, tantôt à la sensualité lorsqu'on veut en faire un instrument de ses plaisirs. Mais dans la sensualité et l'orgueil, que de nuances! que de passions! que de défauts ! que de vices ! L'un n'est que paresseux, l'autre aime la bonne cbère, un autre des plaisirs plus raffinés, un autre est joueur, d'autres médisants, envieux, injustes, tyranniques, oppresseurs. Tous nous portons en nous un ennemi domestique, un tyran intérieur qui ne chercbe qu'à nous asservir. 11 faut d'abord dans la retraite oi'i nous sommes travailler à le découvrir. Quand nous l'aurons une fois reconnu par un examen attentif, il faudra porter contre lui tous nos elforts. Les babitudes prises ont besoin pour être vaincues d'une vigilance de tous les instants. Nous nous tracerons donc un plan de campagne où rien autant que possible ne sera laissé à l'imprévu. Nous l'églerons notre vie et nos journées. Rien n'est si favorable à la pratique de la loi que l'observation d'une règle. L'esprit s'accoutume à se vaincre dans les petites cboses et il est ainsi mieux préparé à le faire dans les grandes.

Il ne faut d'abord faire poiter l'etîort que sur une seule liabitude mauvaise, la plus importante, et par conséquent tàclier de pratiquer la vertu contraire. Pour cela, de même qu'un bon commerçant prévoit chaque matin les

marchandises qui pourront lui être demandées dans la journée et les fait apporter dans la salle de vente, de même l'homme prudent devra se demander, dans le calme du réveil, quels seront les événements probables de la journée et comment il pourra s'y prendre pour ne plus retomber dans les habitudes anciennes et maintenant détestées. Il pourra ainsi préparer d'avance sa résistance. Il faut donc prévoir et se munir de résolutions. Or, il ne faut pas se contenter de dire : Je ne ferai pas telle chose; il ne faut pas laisser la place inoccupée, il faut, par la résolution antérieure, libre, se proposer un plan de conduite et dire : Je ferai telle ou telle autre chose déterminée. La psychologie nous apprend, en effet, qu'une action représentée tend à se réaliser, et que la simple négation d'une action possède à peine un léger pouvoir d'arrêt tout à fait insuffisant si la tendance à l'action est forte.

Il en est ici des suggestions de l'habitude ou de la passion comme des suggestions hypnotiques, on n'y résiste qu'en les tournant, pour ainsi dire, par des moyens artificiels. La fuite des exemples, des occasions, c'es1;-à-dire des suggestions, est donc la première chose à faire pour triompher des habitudes mauvaises. On dira que la suggestion peut venir dans la pensée en dehors même des occasions. Sans doute, aussi faut-il veiller sur ses pensées, et ne pas permettre à une pensée mauvaise de séjourner longtemps dans l'càme et de produire cette sorte de volupté que les théologiens appellent delectatio morosa, qui n'est pas par elle-même une faute, mais qui en est très voisine en ce qu'elle risque d'entraîner le consentement de la volonté. De là des recommandations et des pratiques souvent traitées de puériles par des gens qui ne rélléchissaient guère. Rien n'est petit ni puéril de ce qui peut servir à la vertu.

Il faut adopter un maintien, une attitude corporelle qui corresponde aux pensées que l'on a ou même que l'on veut avoir. Ce n'est pas après les expériences de la Salpêtrière qu'on peut nier l'utilité de cette recommandation. Telle attitude est liée à telle idée, et il est à peu près impossible avec un maintien grave, des yeux fixes et un

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peu voilés, d'avoir des pensées folâtres, coinioo il est impossible de réfléchir en courant. 11 faut être maître du corps pour rester maître de l'esprit. 11 n'y a pas là d'hypocrisie, mais un moyen mis au service d'une fin. 11 faut se donner l'expression corporelle du sentiment que l'on veut avoir afm de faire surgir ce sentiment même. De plus, il ne faut pas laisser l'imagination vagabonder à l'aventure, mais l'occuper durant les temps de désœuvrement, par exemple, à des réflexions sur des sujets sérieux ou à la récitation de suites de paroles déterminées. Si, malgré ces précautions, quelque pensée mauvaise apporte le trouble dans l'àme, il faut la remplacer aussitôt par d'autres qu'on se sera soigneusement réservées d'avance et par conséquent veiller sans cesse sur toutes les portes des sens, par où peuvent entrer les images qui éveillent les pensées.

Enfin et surtout il faut fuir les occasions. Dans l'occasion immédiate d'une habitude, il est à peu près impossible de résister comme il est à peu près impossible à l'hypnotique de résister à la suggestion s'il l'a laissée venir trop près de sa réalisation. Deux cas cependant peuvent se présenter : ou l'opinion ordinaire des autres hommes est favorable à la vertu, ou elle lui est au contraire défavorable. Dans le premier cas, on peut affronter les occasions pubhques, dans le second, il faut s'en garder. Ainsi un peureux, un timide doit affronter le danger, bien que ce soit une occasion de mettre à nu son manque de cœur, mais un médisant aurait tort de fréquenter les sociétés où il a souvent médit. Pour toutes les habitudes mauvaises qui s'exercent d'ordinaire hors des regards, bien (|ue le monde leur soit indulgent, il n'y a qu'un seul moyen, fuir. Tout cela peut faire sourire, et si ce livre était destiné au grand public il y aurait quelque courage à l'écrire, mais ceux qui liront ces pages sont des philosophes, des psychologues, des moralistes, ils savent que l'image tend à sa réalisation avec une force d'autant plus grande qu'elle est plus vive, et qu'elle est d'autant plus vive que l'objet de la passion est plus rapproché; aussi ne diront-ils pas, comme Dorine à Tartufe :

Vous êtes donc bien tendre à la tentation.

Laj'ëpliquedeDoriiieàTartufe est piquante et fait sourire, mais elle n'est peut-être pas conforme aux règles d'une morale prudente. Le vieil Horace, plus expert en vertu que la pimpante Dorine, disait au contraire :

Et ce n'est qu'en fuyant qu'on pare de tels coups.

Pauline de même dans Polyeucte exprime très bien les craintes de sa prudence et de sa pudeur :

Il est toujours aimable et je suis toujours femme.

Il y a là-dessus un fort joli mot de M. Saint-Marc Girardin que je me reprocherais de ne pas citer : « Les femmes honnêtes craignent tout et elles ne succombent à rien; les autres ne craignent rien et succombent à tout (i). » Je ne sais si les hommes sur ce point ne ressemblent pas aux femmes.

La journée écoulée, quand le moment du repos est venu, que le calme s'est fait en nous et hors de nous, il faut faire ce que les stoïciens et les chrétiens, ce que tous ceux qui ont eu le souci des choses morales ont recommandé, l'examen de conscience. On voit alors si l'on a reculé ou progressé, si on a progressé vers la liberté ou si on est retombé dans l'esclavage. Mais il faut ici éviter un double et contraire écueil : si l'on a fait des progrès il ne faut pas s'enorgueillir, car l'orgueil est mortel au progrès moral, précisément parce qu'il est déi^aisonnable, remettant l'homme au centre au lieu de le laisser à sa place; aussi l'expérience montre-t-elle (ju'on n'est jamais plus près de faire une sottise qu'au moment où on s'applaudit trop fort d'un succès. Il faut donc demeurer modestes, ne nous applaudir que dans la mesure qui convient. Et la vue de notre idéal nous sera ici d'un grand secours. En voyant combien nous demeurons éloignés de la vraie et parfaite raison, nous ne risquerons plus de nous élever hors de propos. D'ailleurs, l'examen nous montrera bien des fautes, bien des oublis, bien des choses folles et déraisonnables, mais ici encore il ne faut pas se décourager. Il faut se repentir, rompre par la volonté présente et autant qu'il est possible toute solida-

(*) Cours de littérature draïaatique, LXVI.

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rite avec la mauvaise volonté ])assée et or^aiiiseï' dès iiKiiiileiiant l'avenir en vue du mieux, se résoudre à faire autrement. Mais il ne faut pas se contenter d'un platoni- ({ue vouloir. Pour se rendre la victoire plus facile, il faut se punir, attacher une douleur à notre défaite passée, ce que le clu'istianisnic a[)pelle l'aire pénitence. Cette douleur attachée volontairement à la faute nous détache de celleci, rend son image moins agréable, lui enlève de ses attraits en vertu de lois psychologiques qu'il est presque inutile de rappeler.

Puis, pour rendre la liberté plus grande, à la suite de tous les sages, on s'habituera à se dompter dans les choses même indifférentes, à se priver volontairement de choses qu'on aime ou qu'on désire, à faire les choses autrement qu'on n'aimerait à les faire, on se rendra ainsi indilTérent à tout ce qui est vraiment indifférent. On évitera soigneusement de prendre une habitude quelconque, toute habitude est un esclavage, elle embarrasse l'homme; son moindre inconvénient est de préparer à coup sûr des souffrances futures. Ainsi on se pliera plus aisément aux lois du pays qu'on habite, aux coutumes, aux désirs, aux volontés même des autres, ainsi on sera avec aisance et comme en se jouant non seulement condescendant mais charitable, et l'amour que nous ne cherchions pas nous sera donné par surcroît.

C'est ainsi que l'homme travaillera à l'édification de sa vie morale, et, par son exemple, à l'édification de la vie des autres. Il pratiquera la vertu par excellence, la vertu mère de toutes les autres, celle qui donne la paix et le calme de l'àme, la bonne volonté. Il voudra non plus son bien, mais le bien; détaché des choses individuelles et passagères, épris seulement des fins universelles et immuables, il se renoncera soi-même, et travaillera à se perdre. C'est le seul moyen de se retrouver. Par une mystérieuse économie de la vie morale qui se retrouve jusque dans la vie organique, la vie c'est la mort. (( Quiconque se cherche perd sa vie et celui qui se perd sauve sa vie. » Il n'y a pas dans l'Évangile de plus profonde parole. Le renoncement, le sacrifice est la loi de toute réussite et de tout succès.

El) dehors même des lins morales, aucune autre lin ne peut être atteinte si l'homme qui la recherche ne s'oublie. L'amant vrai pense à l'aimé plus qu'à soi-même et c'est par cette abnégation qu'il conquiert l'amour. L'artiste qui pense à sa gloire et désire l'admiration cherche à se la procurer par des moyens artificiels qui nuisent à la vérité, à la sincérité, à la simplicité de son œuvre et ainsi à sa beauté et à sa grandeur. Corneille ne fut grand que le jour où il oublia son renom de bel esprit pour laisser exprimer dans sa simplicité la passion de Chimène et du Cid ('). C'est ainsi que le seul chemin qui mène au succès est celui qui semble lui tourner le dos, que ce chemin sublime du renoncement, de l'abnégation et du sacrifice, appelé par le christianisme le chemin de la croix, est le seul qu'il soit raisonnable de suivre, malgré son apparente folie. Un auteur récent l'a montré de la manière la plus frappante et la plus inattendue (^). Le libre penseur le plus incroyant, s'il admet la suprême valeur de l'ordre moral, ne doit pas moins user ses genoux à l'àpre montée du Calvaire que le plus dévot des chrétiens. L'effort seulement sera pour le premier plus rude que pour le second; la trace sanglante qu'il doit suivre n'aura plus son auréole divine et il n'aura ni les consolations, ni les espérances, ni le réconfort que le chrétien tire de sa foi.

Ainsi la vie du sage deviendra aisée, libre, habituelle, à peine quelques luttes passagères lui rappelleront encore qu'il est homme et qu'il faut veiUer. Il veillera d'ailleurs sans cesse et ne se tiendra jamais pour satisfait. De temps en temps, chaque mois, chaque année, il consacrera quelques jours à se mettre en face de lui-même et à se demander quels progrès il a faits, quels sont ceux qui lui restent encore à faire. Au sortir de chacun de ces recueiUements où il se sera mis face à face avec l'idéal moral, il se sentira de nouvelles forces et il verra s'agrandir avec la sphère de son activité le domaine de

(<) « Le calcul du succès est presque toujours destructeur de Tenthousiasme. » M^e de Staël, Corinne, 1. VIII, c. 2.

O Voy. VAltevnativc, par Ed. Glav, II« part., trad. Biirdeau, i vol. iu-8: Paris, Alcan, 1880.

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