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LA FORME SUBSTANTIELLE. 49S

cette loi se réalise dans une matière donnée que la substance est formée, on a eu raison de donner à cette forme le nom de substantielle. Ces formes substantielles, si peu comprises et si décriées malgré l'autorité de Leibnitz (^), ne sont pas seulement l'objet de la métaphysique, mais les sciences positives, la chimie, l'histoire naturelle, se proposent uniquement pour but de les rechercher. Car la forme substantielle n'est pas autre chose que la loi selon laquelle les parties de l'être sont unies.

Il n'y a donc d'èties véritablement uns, entièrement distincts des autres, et dès lors indépendants, que les êtres substantiels et les plus humbles de tous sont les substances chimiques. Mais l'unité qu'on remarque dans ces substances ne vient pas des éléments composants, elle vient de l'ordre et des proportions défmies qui s'imposent à ces composants, de leur forme ou de leur loi. Vouloir expliquer un corps composé quelconque uniquement par les corps composants, le protochlorure de mercure, par exemple, ou calomel, par le chlore et le mercure sans faii'e appel à la loi. serait se condamner à laisser sans explication ce fait qu'en dehors de certaines proportions le chlore et le mercure ne peuvent se combiner et cet autre que le bichlorure de mercure, ou sublimé corrosif, a des propriétés tout autres que celles du calomel. La forme substantielle ou la loi est donc un élément important de l'explication du corps. Ainsi, ce qui fait qu'un être se différencie des auti-es et réagit d'une façon qui lui est propre sur ceux qui l'entourent, c'est qu'il a une consti-

(1) « Au commencement, lorsque je m'étais affranchi du joug tl'Aristote, j'avais donné dans le vide et les atomes, car c'est ce qui remplit le mieux l'imagination. Mais en étant revenu après bien des méditations, je maperçus qu'il est impossible de trouver les principes d'ime véritable unité dans la matière seule ou dans ce qui n'est que passif, puisque tout n'est que collection ou amas de parties à l'infini. Or, la multitude ne pouvait avoir sa réalité que des unités véritables, qui viennent d'ailleurs et sont tout autre chose que les points dont il est constant que le continu ne saurait être composé; donc pour trouver ces unités réelles, je fus contraint de recourir à un atome formel, puisqu'un'ètre matériel ne saurait être en même temps parfaitement matériei et parfaitement indivisible et doué d'une véritable unité. Il fallut donc vappoler et comme véhabïlUer les formes substantielles si décriées aujourd'hui, mais d'une manière qui les rendit intelligibles et qui séparât l'usage de l'abus qu'on en a fait. » — Système nouveau de la nature et de la conservation des substances, etc.; édit. Janet, t. II, p. 6'27.

tution interne, une loi, c'est qu'il est une substance, qu'il est en soi.

Pour être libre il faut être en soi, c'est-à-dire posséder une loi d'existence indépendante et distinguée. Gela suffit-il? Non, car alors toutes les substances, tous les corps seraient libres dans leurs réactions. Pourquoi ne le sont-ils pas? C'est que la loi qui les forme est en elle-même absolument déterminée, de sorte que toutes les réactions qu'elle doit produire, étant données des circonstances déterminées, sont complètement déterminées, comme un produit est nécessaire dès que ses facteurs sont donnés. Étant donné que je verse de l'acide sulfurique sur du fer, il est inévitable qu'il se forme du sulfate de fer. Étant donné qu'un rayon de lumière tombe sur de la dextrine, il est inévitable que ce rayon dévie à droite. Étant donné que je mets un mélange d'oxygène et d'hydrogène en présence d'une étincelle, il s'ensuit que de l'eau va se former.

Les substances chimiques ne possèdent donc pas la liberté. Leur loi est en elles sans être à elles, aussi bien l'unité qu'elles manifestent est loin d'être complète, elles n'ont qu'une unité formelle, idéale pour ainsi dire, et point d'unité physique, matérielle, réelle. Brisez en autant de parcelles que vous voudrez un morceau de carbonate de chaux ou de sulfate de fer, vous aurez toujours même dans les parcelles les plus ténues du carl3onate de chaux et du sulfate de fer. On dirait que la loi n'a de puissance que pour unir différents éléments en proportions définies, mais qu'elle ne peut pas s'étendre jusqu'aux dimensions, jusqu'aux limites extérieures. Déterminées dans leur qualité, les substances chimiques restent indéterminées dans leur quantité, aussi sont-eHes indéfiniment divisibles, multiples. Leur unité n'est pas complète, aussi ne sont-elles pas entièrement indépendantes.

Au-dessus des êtres inorganiques les êtres vivants nous apparaissent constitués par une loi plus précise à la fois et plus étendue. Le nombre de leurs attributs augmente et leur détermination s'accroît en proportion. En même temps que leur multiplicité leur unité s'est accrue. Ils

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ont (les limites plus ou moins précises, mais qu'ils ne peuvent pas (lé|)asser. Kux seuls sont des unités véritables, des individus. Dans les végétaux il n'y a guère qu'une loi générale qui s'impose aux espèces et les variétés des individus ne sont que le contre- coup fatal des circonstances; mais dans les animaux, et surtout à mesure qu'ils croissent en perfection, les individus ont une physionomie et un caractère propres.

Et à mesure que le vivant s'élève dans la hiérarchie des êtres, à mesure aussi augmente avec la variété de ses organes l'unité de son ensemble organique. La loi semble prendre plus de force à proportion qu'elle s'étend à plus de détails. Mais elle semble aussi à proportion se restreindre à un plus petit nombre d'êtres. Chacun des individus tend à avoir une loi pour lui tout seul, une forme qui lui soit propre et le distingue de tous les autres. Cette forme, cette entéléchie, comme disaient Aristote et Leibnitz, est ce qui le caractérise. Ainsi, à mesure que l'être augmente en indépendance, il croît aussi en perfection, et cela par l'effet d'une loi ou forme qui lui appartient de plus en plus, qui solidifie en lui une variété de plus en plus grande d'attributs et de qualités.

Or, quelle est l'essentielle et intelligible nature de cette loi qui constitue l'essence des substances chimiques, l'essence des espèces végétales et des individus animaux? Elle est une unité qui relie une diversité d'attributs. Or, comment une diversité quelconque peut-elle être unie? Cela ne se peut en dehors de la pensée. Où existe l'unité d'un tas de pierres? Dans la pensée qui les unit. Où réside l'unité d'un assemblage artificiel quelconque? Dans la pensée de l'ouvrier qui a fait cet assemblage. De même l'unité d'un composé chimique se trouve dans la loi qu'il manifeste et qu'il porte en lui. Cette loi n'est pas une pensée du corps chimique, puisque ce corps ne pense point, ni du savant, qui ne fait que la découvrir, c'est donc une pensée de la nature. Ainsi encore l'unité organique du vivant, ce que Claude Bernard appelait son idée, son idée directrice et créatrice, est une pensée de la nature réalisée dans le vivant, comme

une statue est une pensée du sculpteur réalisée dans le marbre.

C'est donc la loi, ou la pensée, ou la forme, qui est la condition de l'indépendance des êtres. Mais cette condition ne suffit pas. Si en effet cette loi domine l'être dans tous les détails de son évolution, l'être est indépendant vis-à-vis des autres êtres, mais il est entièrement soumis à sa loi, à cette loi qui le constitue et qu'il n'a point faite. Pour que l'être jouisse de la liberté véritable, il faut qu'il possède en quelque façon la loi même qui le constitue, qu'il puisse prendre part à la formation et à l'établissement de cette loi. Par conséquent, si la loi est la même chose que la pensée, il ne suffit pas à l'être, pour être libre, de manifester en lui une pensée étrangère, il faut encore qu'il puisse former et produire des pensées qui lui appartiennent en propre. Il ne doit donc pas être seulement un reflet passif des choses extérieures et de ses lois intérieures, mais posséder une activité qui puisse organiser elle-même les données que lui fournissent le dedans et le dehors. Seul donc l'être qui pense peut être libre. Pour être libre il faut non seulement être en soi, mais être par soi. Mais l'activité pensante ne peut être possédée d'une façon étrangère à sa nature, il faut donc qu'elle soit pensée par l'être même qui la possède. En même temps qu'il la produit et par le même acte, l'être doit penser sa pensée, réfléchir, s'attribuer ses effets et par conséquent avoir conscience de soi-même en même temps que de ses modifications. Il doit donc être pour soi en même temps qu'en soi et par soi. C'est ainsi qu'il pourra distinguer parmi ses états, d'une façon indubitable et assurée, ceux qui lui appartiennent en propre et ceux qui ne lui appartiennent pas, différencier le désir de la volonté, les pensées qui sont en lui sans lui, des pensées qui sont en lui par lui. L'être libre aura donc une certaine latitude dans la formation de ses pensées; sans doute certaines lois élémentaires et fondamentales s'imposeront nécessairement à sa raison, il ne pourra s'affranchir des principes premiers; sans doute encore certaines données expérimentales s'imposeront à ses sens et il ne pourra s'y

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