LA LOI SUPRÊME
ne peut subsister (hms le pessimisme entendu à la fiicon de Schopenhauer. Tout est déterminé dans le pire aussi bien que dans le meilleur des possibles.
11 faut entin reconnaître que le système des décrets absolus de la Providence, ordinairement adopté par les déistes, n'est pas moins destructeur de la liberté que les précédents. Dire de Dieu, selon une parole souvent citée : Semel jussit semper paret, et vouloir signifier par là qu'un décret absolu a réglé une fois pour toutes d'une façon immuable l'ordre de l'univers, c'est supprimer implicitement le libre arbitre dans l'homme. Si, en effet, l'homme peut produire des actions libres, tout ne peut pas être fixé dans le monde, tout n'est pas déterminé, et par suite le décret de Dieu n'était pas absolument rigoureux, mais comportait une certaine latitude. Si l'homme est libre, il faut que Dieu le soit aussi, et si Dieu est libre, ce n'est pas dans la raison abstraite et logique, toujours nécessitée, qu'il faut aller chercher les raisons de sa pensée, de son acte et des lois qu'il pose, c'est dans la raison pratique, active et aimante. A la place du Dieu exclusivement géomètre, il faut concevoir et adorer le Dieu bon.
Ce n'est plus d'un déterminisme inflexible et rigoureux, de décrets absolus qu'il faut parler, c'est de libres lois posées par une libre bonté. Car la bonté n'est pas moins intelligible que la raison pure. Comment d'ailleurs les bonnes raisons ne seraient-elles pas vraies? — Puisque la nature essentielle de la pensée consiste à unir des éléments divers, à poser des ensembles qu'elle cause et qu'elle explique, il faut reconnaître que toute pensée a une fin et un but, et que cette fin, ce but se confond avec la pensée elle-même. Or, nous savons d'autre part que la pensée ne se distingue pas de la loi des êtres. La loi est donc la même chose que la fin. Mais nous savons encore (i) que le bien d'un être n'est autre chose que le sentiment de sa conformité avec sa loi. Par suite donc, la pensée, la loi, la fin ou le bien ne sont que les aspects divers de la raison complète qui seule peut
(OVoy. plus haut, p. 418, 433.
expliquer l'être. Or, la fin ne peut être conçue sans un agencement et une disposition de moyens. C'est précisément dans la disposition de cet ordre que se réalise la loi. Si donc une seule pensée gouverne la nature, il doit y avoir une loi suprême qui domine toutes les autres et par rapport à laquelle les autres ne sont que des moyens ; il est bien clair alors que la nécessité de ces lois secondaires et dérivées n'est aussi que secondaire et subordonnée. Les fins étant données, certains moyens sont nécessaires, il y a donc une nécessité du moyen vis-à-vis de la fm; le moyen est par rapport à la fm une condition d'existence et par conséquent si la fm est voulue, le moyen est aussi voulu (^), mais rien ne prouve que la fm dernière soit nécessaire. Si, en effet, la cause première et la fm dernière des choses doivent entièrement être confondues, comme il le paraît, dans la notion d'une pensée souveraine et unique législatrice, cette pensée ne dépend pas d'une autre pensée extérieure et par conséquent n'a rien en elle qui ressemble à la nécessité logique qui unit les conséquences au principe, les moyens à la fm; si, d'autre part, comme l'a pensé Leibnitz (2) avec le christianisme, et c'est le sens profond du dogme de la Trinité, la pensée de Dieu est une vivante synthèse, aucune nécessité intérieure ne peut unir entre eux ses divers attributs, car ils ne peuvent se ramener l'un à l'autre par analyse, comme cela a lieu en mathématiques, ils sont indépendants comme le sont les membres d'une même famille, et unis à la fois comme le sont les organes d'un même organisme. Il n'y a donc en Dieu aucune des deux seules sortes de nécessités que nous connaissions, ni nécessité logique, ni nécessité mathématique.
Les fms que Dieu poursuit et qui, en procurant le bien universel, doivent aussi procurer le bien des êtres, sont des fms libres et indépendantes. Comme l'a dit très justement M. Ravaisson, « être libre c'est se vouloir soi-même, être indépendant c'est n'obéir qu'à soi ». La liberté de Dieu pose donc une loi suprême à laquelle se subordon-
(1) Cf. Ravaisson, Rapport, ±' éilit.. p. 260.
(2) Voy. plus liant, p. 209.