CHAPITRE II Les Conséquences scientifiques du libre arbitre
La nécessité mathématique. — La nécessité physique. — Caractère hypothétique de ces deux nécessités.— Le libre arbitre et les sciences. — Le libre arbitre et la conservation de l'énergie. — Le libre arbitre et la psj'chologie. — Discontinuité des sciences.— Certitude de la science. — Synthèse des lois.— Les lois comme fins.— La science et la morale.
Si les conséquences que nous venons de tirer de l'existence du libre arbitre s'en déduisent logiquement, il semble qu'ayant soumis le monde à la liberté nous l'ayons, par là môme, soumis à l'arbitraire et au changement. Or, dans une telle hypothèse, que va devenir la science? Il n'y a science, en effet, que du nécessaire et de l'immuable ; si donc tout dans le monde est soumis au changement, comment la science peut-elle se constituer? C'est ici le lieu d'approfondir cette question que nous n'avons pu qu'effleurer plus haut (^).
Il faut toujours distinguer deux sortes de sciences, les sciences à priori^ les mathématiques, où les diverses démonstrations ne font qu'analyser des lois et des défmitions idéales, et les science?» à posteriori, expérimentales. Dans les premières, nous l'avons vu, la nécessité est absolue et toutes les déductions sont rigoureusement certaines parce qu'elles ne dépendent que du principe de contradiction. Nous devons cependant remarquer, à la suite de Descartes, que les propositions mathématiques n'appartiennent pas à la classe des jugements qu'on appelle catégoriques, mais à la classe de ceux que l'on nomme hypothétiques. « Car, dit Descartes, je voyais bien que supposant un triangle il fallait que ses trois
angles fussent égaux à deux droits, mais je ne voyais rien pour cela qui m'assurât qu'il y eût au monde aucun triangle (i). » Ainsi la nécessité des mathématiques est entière dès que l'objet mathématique est posé, mais cette nécessité même est subordonnée à la position de l'objet. La nécessité mathématique est donc absolue si l'existence des objets mathématiques est absolument nécessaire, et seulement relative si l'existence de ces objets n'est pas nécessaire. Mais, quoi qu'il en soit, les vérités idéales des mathématiques deviennent nécessaires dès que leur objet est conçu et le libre arbitre ne les conditionne en nulle façon.
Dans les sciences expérimentales, au contraire, l'opposition peut se produire et le libre arbitre peut entrer en conflit avec les prévisions scientifiques. La science en effet a, d'après Littré, un double rôle : elle doit décomposer l'expérience passée pour composer après l'expérience future. Il est évident que tant qu'elle se borne à décomposer l'expérience passée, elle ne fait que constater ce qui a été et aucune puissance au monde ne peut entraver la liberté de ses recherches et se mettre en conllit avec ehes. La science a évidemment le droit de rechercher quels ont été les événements du passé et de simplifier ses recherches en ramenant les faits singuliers à des faits plus simples et plus généraux, elle ne fait ainsi qu'obéir à ce besoin logique de la pensée dont nous avons décrit le procès, elle recherche dans le singulier l'universel.
Mais lorsque la science, à l'aide de l'expérience passée, veut construire l'expérience future, elle dépasse les données, elle soutient que l'avenir sera semblable au passé, elle suppose alors que les relations constantes du passé seront aussi constantes dans l'avenir, elle forme la notion de loi. Or, ou bien la science positive prétend ne s'appuyer que sur l'expérience et alors elle n'a aucun droit de soutenir que l'avenir sera semblable au passé, elle ne peut voir dans les lois que des habitudes que le monde a prises, mais dont rien ne garantit
(1) Disc, de la Méthode, IV^ part.
CARACTKRKS DE LA XÉCKS^^ITK SCIKNTIKIQLE. 507
la persistance; ou elle dépasse rexpérience et, par une vue à 'priori de l'esprit, soutient que l'avenir doit être semblable au passé et que les lois doivent être constantes et immuables. La prévision peut alors s'exercer et elle exige que le conséquent soit nécessairement uni à l'antécédent. La science a donc besoin, pour se constituer, de la nécessité et de l'immutabilité de son objet, nous l'accordons volontiers avec Aristote; mais de quelle nature doit être cette nécessité? La science a-t-elle besoin d'une nécessité absolue qui s'étende à tout ou peutelle se contenter d'une nécessité relative? Dans le premier cas on tombe dans tous les inconvénients et tous les paralogismes que nous avons reprochés aux systèmes nécessitaires. Le second seul peut s'accorder avec l'existence du libre arbitre.
Or, la science positive nous donne-t-elle autre chose que des nécessités de relations, exige-t-elle autre chose? Ici, plus encore qu'en mathématiques, la nécessité est hypothétique et non point catégorique, elle porte sur la liaison des deux termes de la loi et non sur la position totale de la loi. L'antécédent étant posé, il est nécessaire que le conséquent le soit, mais la loi dans son ensemble n'en demeure pas moins contingente. Grâce à l'analyse continue dont nous faisons usage en mathématiques, nous voyons bien comment il est impossible qu'une conséquence ne résulte pas d'un principe; niais dans les sciences physiques il en est tout autrement. L'expérience seule peut nous apprendre qu'un phénomène est lié à un autre phénomène, aucune analyse ne peut montrer, et la critique de Hume sur ce point est définitive, que l'acide arsénieux, par exemple, doit passer sans se liquéfier de l'état solide à l'état gazeux, ou, pour prendre des exemples plus vulgaires mais non moins frappants, que la chaleur solidifie les substances albumineuses tandis qu'elle hquéfie les substances graisseuses. Gela se fait ainsi, c'est tout ce qu'on en peut dire. La nécessité de cette liaison est une nécessité de fait, mais n'a rien qui s'impose à notre raison. Gette nécessité est donc non seulement hypothétique, comme est celle des lois mathématiques, mais elle est en outre irrationnelle. Si quelque chose
nous pousse à affirmer la constance de cette relation, ce ne peut être sa nature intrinsèque, mais des considérations extrinsèques. Nous avons besoin pour rendre le monde intelligible de l'unifier, d'en faire un tout, nous supposons que la pensée qui le gouverne est essentiellement immuable et une et nous déclarons alors que les lois sont également immuables. Mais il faut bien reconnaître que ce besoin métaphysique de l'esprit est tout aussi bien satisfait dans l'hypothèse de l'immutabilité d'une volonté du Bien, telle que nous l'avons exposée dans le précédent chapitre, que dans l'hypothèse d'une raison pure sans amour et sans volonté.
Mais le libre arbitre ne pourra-t-il pas troubler les lois, empêcher les conséquents de suivre constamment les antécédents et par suite détruire la science en déconcertant ses prévisions? — Le libre arbitre d'abord n'a aucune action sur les lois mathématiques, il n'en peut avoir davantage sur les lois chimiques, physiques ou biologiques. Une pierre tombe et ma main l'arrête dans sa course. Que le mouvement de ma main résulte ou ne résulte pas de mon libre arbitre, qu'y aura-t-il de changé dans les lois physiques selon lesquelles les corps sont attirés vers le centre de la terre et dans les lois physiologiques selon lesquelles les muscles se meuvent après une innervation? La seule chose que puisse faire le libre arbitre, c'est de modifier l'antécédent et par là de modifier le conséquent, mais il n'y a là rien qui ne soit conforme à l'essentielle nature de la loi. Les prévisions de la science restent donc aussi certaines qu'elles le sont dans toutes les sciences où peuvent se rencontrer des entrecroisements imprévus de causes. Le libre arbitre n'est qu'une de ces causes imprévues. Si donc les limites étroites imposées à la science par la capacité de l'esprit humain n'empêchent pas la science de se constituer et d'arriver à de magnifiques résultats, l'impossibilité où elle se trouve de prévoir les actes libres ne peut non plus l'empêcher d'être et de se développer. Toutes les lois qui régissent le monde des corps restent rigoureusement vraies et leur nécessité, pour être hypothétique, ne reste pas moins entière.
LA CONSERVATION DE l'ÉNERGIE. 509
Toutes les lois biologiques, physiologiques, chimiques et physiques, tous les théorèmes de l'aiithmétique, de la géométrie et de la mécanique demeurent inébranlables, que le libre arbitre existe ou qu'il n'existe pas.
On nous demandera maintenant peut-être : Le libre arbitre peut-il s'accorder avec la loi de la conservation de l'énergie? Le libre arbitre fait-il oui ou non entrer dans le système mécanique de l'univers des forces nouvelles? S'il le fait, il crée de la force et que devient la loi scientifique? S'il n'en crée pas, comment peut-il agir? — Voici l'explication que nous proposons. Nous croyons d'abord qu'il faut tenir pour prouvé : 1° que tout changement dans l'àme correspond à un changement dans le corps; 2o que tout changement de direction dans le mouvement du corps nécessite une force nouvelle. Nous admettons donc une harmonie complète entre l'àme et le corps et nous nous refusons à croire qu'on puisse changer la direction d'un mouvement sans déployer de la force. Leibnitz a d'ailleurs démontré le contraire. Nous ne croyons pas avoir besoin d'étabhr ces deux points, nous nous adressons surtout aux déterministes et il les admettent. Nous sommes donc amené à dire que le libre arbitre introduit dans le système mécanique de l'univers des corps une force nouvelle. Cela est-il en opposition avec la loi de la persistance de la force? Oui, si on fait de cette loi une loi absolue, sans restriction ; non, si l'on prend cette loi dans le sens où il faut la prendre, dans un sens relatif, expérimental. Dans ce dernier sens, elle se formule ainsi : La quantité de force persiste sensiblement la même. Or, en quoi la quantité de force nécessaire pour changer la direction du mouvement de toutes les molécules cérébrales de tous les hommes, quand elle s'ajouterait à toutes les autres forces de la nature, pourrait-elle produire un accroissement sensible? Le poids d'un wagon sur la bascule est-il augmenté parce qu'une mouche s'y est posée? — Et de plus, s'il est possible que le libre arbitre crée une force nouvelle, ne peut-il pas aussi anéantir parfois des forces existantes? Et alors la constance de la quantité de force ne serait-elle pas maintenue? Los lois de la science expérimentale ne seraient donc pas
contredites quand même le libre arbitre créerait ou anéantirait de la force.
Mais alors le libre arbitre ne devient-il pas un absolu, ne cesse-t-il pas d'être une puissance humaine pour devenir une puissance divine? Il y a des miracles réservés à Dieu, dit Leibnitz, et la création ou l'annihilation d'une force quelconque sont au nombre de ces miracles. — Mais ne pourrait-on pas admettre que l'âme humaine, qui est, nous l'avons vu, une raison active, ou, ce qui est la même chose, une force rationnelle, a reçu à sa naissance une certaine quantité de force et qu'elle peut, à son gré, communiquer au monde une partie de sa force propre? Elle ne donuerait alors que ce qu'elle aurait reçu, elle n'usurperait plus les attributs de la puissance divine, elle ne créerait pas la force de toutes pièces, elle ne ferait que la produire, la manifester dans le monde des corps. Si maintenant on nous demandait d'expliquer comment une force psychique, spirituelle, "peut passer de l'àme dans le corps, nous demanderions qu'on nous expliquât comment le mouvement d'une bille se communique à la bille qu'eUe choque; quand on nous aura expliqué ceci, nous nous déclarons prêt à expliquer cela.
Il faut donc reconnaître que le libre arbitre ne trouble pas les lois scientifiques et n'enlève dans le monde des corps aucun événement à la juridiction de la science. La science reconnaît que les déterminations psychiques ont une influence sur les mouvements musculaires, il faut seulement admettre que l'état mécanique cérébral qui a précédé la détermination n'est pas la condition suffisante de cette détermination. Si, en effet, la volition libre a des conditions extérieures nécessaires, elle ne trouve qu'en elle-même sa condition dernière et véritablement suffisante. Aussi la psychologie ne peut-elle prétendre à une certitude scientifique semblable à celle que revendiquent la physique et la chimie. Il y aura toujours sans doute des conditions nécessaires de la volition et de la pensée, et dès lors la psychologie pourra établir des lois assurées de la sensation, de la mémoire, de l'association, de la connaissance, de la tendance et du désir, des lois mêmes de