‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 150 sur 193 · DISCONTINUITÉ DES SCIENCES · texte numérisé non relu

DISCONTINUITÉ DES SCIENCES

la volition ; mais les prévisions dues à ces dernières ne seront jamais que probables et ne pourront atteindre à une complète et entière certitude. Et s'il semble que l'hiatus qui sépare l'homme du reste du monde soit trop grand, quelques réflexions pourront montrer que cet hiatus est moins énorme qu'il ne paraît au premier abord et qu'il a été préparé par d'autres.

La science procédant par des analyses continues ne remarque pas en effet toujours que cette continuité n'est qu'apparente et qu'il y a des passages que Thabitude rend faciles, mais que la réflexion trouve bien hardis. Essayons de montrer quelques-uns de ces passages (^).

La logique pose les conditions formelles de la pensée, mais de toutes les lois de la logique formelle on ne pourrait tirer une seule pensée réelle. De même les mathématiques posent les conditions idéales de l'existence des êtres dans l'espace et dans le temps. Toutes les lois mathématiques réunies pourraient-elles former le plus humble morceau de matière? Ainsi la logique et les mathématiques sont les sciences des conditions de la possibilité des êtres, mais du possible on ne peut sans hiatus passer à l'être réel. La logique et les mathématiques sont des conditions nécessaires, non des conditions suffisantes de l'existence.

Par conséquent on peut bien passer, par voie d'analyse et de régression, de l'existence des corps à leurs lois mathématiques, mais il est impossible de passer par la même voie des lois mathématiques aux lois physiques. Prenons pour exemple la loi de l'attraction universelle : pourquoi la formule est-elle f = |r! au lieu de f=^ ou f=~'! Il n'y a pas d'autre raison que celle-ci : cela est ainsi parce que cela est ainsi; on ne peut déduire par analyse la loi de l'attraction d'aucune loi mathématique. Il en est de même de toutes les lois physiques. Mais l'hiatus qui sépare les mathématiques de la physique sépare encore la physique de la chimie. La physique exprime les conditions générales de l'existence des corps,

(') Voy. Boutroux, la Contingence des lois de la nature, et le livre très bien informé de M. Denys Cochin : l'Évolution et la Vie, 1 vol. in-18; Paris, 1886.

512 conséqup:nces scientifiques.

la chimie les lois particulières de l'existence de tel ou tel corps. De ce que tout corps peut être solide, liquide ou gazeux, on ne peut déduire la température à laquelle tel corps donné, l'oxygène ou le mercure, par exemple, sera liquide, solide ou gazeux. Ici encore l'analyse peut aller du composé au simple, de l'existence chimique et réelle aux conditions physiques et plus générales de cette existence; mais elle ne peut reconstituer l'essence chimique à l'aide de ces conditions. La condition nécessaire n'est nullement une condition suffisante.

Enfin les lois chimiques ne peuvent suffire à expliquer la vie. Ici nous avons pour nous non seulement le raisonnement et la logique, mais l'expérience même. Les découvertes de M. Pasteur ont rejeté dans le domaine des vieilles théories démenties par les faits la thèse des générations spontanées. Omne vivum ex vivo, telle est la loi qui se dégage de toutes ces expériences qui ne sont pas moins admirahles aux yeux du philosophe et du logicien qu'instructives pour le médecin et fécondes pour l'humanité. Par suite donc on ne peut passer par voie d'analyse du domaine des choses mortes au domaine des êtres vivants, de la chimie à la hiologie. Par ses belles recherches de synthèse M. Berthelot n'a montré qu'une chose, c'est que les lois de la chimie sont les conditions nécessaires de la vie, mais toutes les synthèses opérées dans le laboratoire sont inertes et mortes, elles manquent du ferment de vie, elles ne sont pas des conditions suffisantes. Sans elles la vie ne peut être, mais avec elles seules elle ne peut se montrer.

Si maintenant nous passons des phénomènes de la vie aux phénomènes de la conscience, nous rencontrons un autre hiatus. Est-il nécessaire de rapporter encore les paroles si souvent citées de Tyndall, de Dubois-Raymond, de Lewes et même de M. Taine? Tous reconnaissent qu'il n'y a aucun passage analytique possible entre une vibration nerveuse ou cérébrale et un état de conscience. Étant donné l'état de conscience, ils reconnai'^^^sent la nécessité de la vibration nerveuse ou cérébrale, mais de la vibration cérébrale on ne peut en aucune façon déduire l'état de conscience. Ici encore, par conséquent, nous

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