DISCONTINUITÉ DES SCIENCES
devons dire : les états physiologiques sont des conditions nécessaires, mais non des conditions suffisantes.
Nous avons vu enfin (^) que de la sensation à la pensée il y a encore un autre hiatus. Toutes les images ensemble ne peuvent arriver à former une véritable pensée, une idée universelle, cela est impossible et d'un autre ordre, comme eût dit Pascal. La sensation est la condition nécessaire et non la condition suffisante de la pensée. Or, c'est justement ici que se trouve le libre arbitre. Si donc des lois géométriques la science ne peut déduire les lois physiques; si des lois physiques elle ne peut déduire les lois chimiques; si des lois des êtres inorganiques elle ne peut déduire les lois des êtres organiques ; si des lois physiologiques elle ne peut déduire les lois de la sensation, pourquoi prétendrait-elle déduire des lois de la sensation les lois de la pensée? La métaphysique, lorsqu'elle bai'i'e au seuil de la psychologie le chemin aux prétentions de la science positive, ne fait rien de scandaleux et d'inusité, elle rappelle à la science les étapes qu'elle a parcourues dans son développement.
Mais la science fait observer que si, à la vérité, il lui a toujours fallu sauter quelque degré pour passer d'une science à l'autre, au moins dans chacune de ces sciences elle pouvait s'exercer librement et ne rencontrait aucune entrave. Tous les phénomènes, quelque obscure que fut leur essence, se laissaient enfermer dans des lois inflexibles, tous reconnaissaient l'infaillible juridiction. Pourquoi les lois de la conscience et de la pensée seraient-elles moins nécessaires que celles de la vie et de l'existence? — La raison est péremptoire. Les lois sont autres parce que les phénomènes sont changés. Tandis que tous les autres phénomènes ne sont que singuliers, les phénomènes de pensée ont une valeur universelle; tandis que partout ailleurs le jeu purement mécanique des causes efficientes suffit à tout expliquer, dans la conscience et dans la pensée on ne peut rien expliquer sans avoir recours à la cause finale. Par suite donc, si l'on réflécliit que l'ordre de la valeur et celui de la
(i) Impart., 11,2.
causalité ont été ainsi entièrement intervertis quand on a passé du domaine de la nature extérieure au domaine de la pensée, il sera peut-être plus aisé de concevoir comment la forme des phénomènes ayant changé du tout au tout, la forme des lois a dû subir un changement analogue. Ainsi la science découvre les conditions nécessaires des événements et quelquefois aussi leurs conditions suffisantes. Mais, dans tous les cas, la nécessité des liaisons étant la forme des lois synthétiques qu'elle constate dans le monde, elle peut toujours prédire à coup sûr les événements inorganiques ou organiques qui dépendent de sa juridiction, sous la condition que rien d'extérieur et d'imprévu ne vienne à surgir. Peut-elle interdire à l'imprévu le droit d'exister? Mais pour qu'elle fût en droit de le faire, il faudrait que dans les lois positives le conséquent pût analytiquement se déduire de l'antécédent. Or, c'est depuis Hume un lieu commun que cette déduction est impossible. La liaison causale est une liaison synthétique et on n'a jamais dans la cause la raison adéquate de l'effet. Par conséquent, il est toujours possible qu'un autre effet se produise. Un changement dans la loi est toujours intelligible. Aussi avons-nous vu que les partisans du déterminisme doivent vouloir réduire la causalité à une relation analytique. Mais s'ils ne le peuvent, il faut reconnaître que la liaison de telle cause à tel effet est un fait, mais un fait dont il est impossible par les procédés de la science de trouver une raison. Par conséquent un mystère irréductible subsiste toujours dans les constatations scientifiques, et, comme Ta vu profondément M. Rabier, « qui dit mystère dit possibilité de miracle (i) » . La liaison synthétique a cependant des raisons, ces raisons sont celles mêmes qui président à l'existence des êtres, au gouvernement du monde. Les lois morales et libres de la grâce et de la bonté régissent donc les lois scientifiques; les lois inférieures ne sont que des conditions et des moyens vis-à-vis des lois supérieures, il faut donc qu'à l'occasion elles leur soient subordonnées. La science demeure inébranlable dans ses limites, et ses prévisions
(') Diction, des Sciences religieuses, de Liclitenberger, art. Positivisme.
SYXTIIÈSK DES LOIS. Tri 5
sont toujours assurées sous la réserve de l'imprévu, ainsi que nous avons eu l'occasion de l'expliquer (').
Il nous paraît donc que les besoins scientifiques de l'esprit sont aussi bien satisfaits dans l'hypothèse du libre arbitre que dans celle du déterminisme. Quant aux besoins pratiques, j'ose dire qu'ils le sont beaucoup plus encore. Lorsqu'on effet la science « compose l'expérience future», elle a surtout un but pratique. Or, que faut-il pour que ce but soit rempli? Il suffit que les prévisions scientifiques se réalisent avec une approximation très grande, il n'est nullement nécessaii'e qu'elles se réalisent rigoureusement et dans tous leurs détails, ce qui n'arrive pas d'ailleurs. Pour que les lois scientifiques imposent l'obéissance à la raison, il suffit que leur constance soit très probable, il n'est pas du tout nécessaire qu'elle soit absolument certaine. Or, la métaphysique morale affirme que les lois établies par la raison ne changeront pas sans raison ; en l'absence de raisons de changement, nous devons donc croire que les lois ne changeront pas. Pour reprendre notre exemple, le pilote désire arriver au port plutôt que tenir le droit chemin, mais, s'il est sage, c'est le droit chemin qu'il tiendra le plus possible et c'est dans cette direction que nos yeux le chercheront. Nous croirons donc que l'avenir ressemblera au passé sans tomber pour cela dans un fétichique respect vis-à-vis des lois de la science positive. Nous les regarderons comme à peu près et sensiblement certaines, ainsi que l'expérience d'ailleurs nous montre qu'elles le sont, nous verrons en elles des lignes nodales, des centres idéaux autour desquels oscille la moyenne des événements. Les phénomènes gravitent autour de ces centres comme des mondes en formation, plus nombreux et plus condensés à mesure qu'ils s'en rapprochent, plus rares et plus dispersés à mesure qu'ils s'en éloignent. C'est la raison pure qui, grâce à l'abstraction, détermine les lois centrales comme le physicien établit les lignes géométriques autour desquelles ondulent les vibrations sonores. En l'état fragmentaire de notre savoir, nous ne voyons
que des lois distinctes et séparées là où il n'y a sans doute qu'une seule et profonde loi qui, dans son immense synthèse, contient ramassée en elle la raison de tous les événements et de tous les êtres particuliers. Les lois sont peut-être des lois qui se font plutôt que des lois qui sont faites. La raison scientifique les devine, les augure, les prévoit plutôt qu'elle ne les constate et ne les découvre. Ainsi le géomètre devine et prédit les conditions d'équilibre de deux corps pendant qu'ils se balancent encore.
La science a donc toujours le droit de chercher dans l'analyse du passé des lois qu'elle imposera ensuite aux événements futurs. Il serait déraisonnable de ne pas se fier à ses prévisions, il pourrait être criminel de les négliger ou d'en faire fi. C'est que la science a une juridiction morale sur laquelle on n'a pas toujours assez insisté. Si, en elfet, la loi morale nous ordonne de faire le bien et que le bien résulte en chaque chose de sa conformité avec l'ordre normal constitué par les lois, la science qui découvre l'ordre du monde impose à la volonté l'obligation de respecter cet ordre et de se conformer à ses lois. Ainsi les lois absolues et idéales conçues par la science sont moins des résultats qui s'imposent aux actions d'une façon mécanique et fatale que des fins que le libre arbitre doit travailler à réahser. Loin que le libre arbitre puisse s'opposer à la science, c'est de lui que la science attend sa confirmation et son inébranlable certitude.