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LA RESPONSABILITÉ DÉTERMINISTE

au conti'iiire rumertuine de la conscience troul^lée, les douleurs cuisantes du remords, et, planant au-dessus de toutes ces notions, les dominant et les résumant, nous concevons l'idée de la justice et du droit. Nous nous sentons obligés d'obéir au devoir parce que le devoir a le droit de nous commander, parce qu'il est juste que le l)ien soit accompli et que l'ordre soit réalisé; si nous jugeons que la sanction doit accompagner le l)ien ou le mal, c'est que nous trouvons qu'il est juste que le désordre réalisé entraine après lui un autre désordre ou que l'ordre accompli augmente la somme d'ordre qui se trouve dans le monde; si nous jugeons que nous sommes responsables et que nous devons ressentir une partie des maux et des biens que notre action a causés, c'est encore que nous trouvons cela juste, qu'en posant notre action, nous croyons par là même nous être créé des droits à un bonheur ou à un malheur futur. Nous distinguons profondément le fait du droit : c'est un fait que le devoir n'est pas toujours réalisé, que le méchant est souvent heureux et que l'homme de bien parfois ne l'est pas, mais notre conscience proteste et déclare que tout cela est contraire au droit, à la justice. Les règles absolues du droit régnent dans une sphère idéale; souvent contredites par les faits, elles ne nous paraissent pas moins devoir être obéies toujours et partout.

Voici comment le déterminisme interprète toutes ces notions. Dans le système déterministe, toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, l'être psychique forme un tout, un consensus dont tous les événements sont solidaires les uns des autres ; la responsabilité ne sera pas autre chose que le sentiment de cette solidarité des événements appliqué aux actions morales. Que j'aie ou non été la cause libre d'une action quelconque, cette action est en moi, elle est k moi, elle est moi. Que suis-je en effet? un être composé d'événements, et alors chacun de ces événements est une partie intégrante de moi-même; ou un être simple qui produit nécessairement tous ses événements selon une loi fixée d'avance, et alors chacun de ces événements est à moi et vient de moi; dans les deux cas je me sens lié à mes actes

et je ne puis m'en séparer; je les connais et je me les attribue, je puis répondre pour eux et dire si on m'interroge pourquoi et comment ils se sont produits, j'en suis donc responsable. — Que si maintenant, ces actes étant bons, j'ai senti augmenter mon excellence, ou si, étant mauvais, j'ai senti diminuer ma valeur, y a-t-il lieu de s'en étonner et n'est-ce pas absolument conforme à la doctrine déterministe? L'événement, l'acte est à moi, il est moi; s'il a de la valeur, s'il est bon, comment ne me sentirais-je pas accru? S'il a une valeur négative, s'il est mauvais, comment ne me sentirais-je pas amoindri? C'est justement le sentiment de cet accroissement ou de cette diminution de l'être qui cause en moi les plaisirs et les peines de la conscience. Enfin, si je trouve juste de souffrir en conséquence d'un acte mauvais, et d'éprouver de la joie en conséquence d'un acte bon, c'est que j'ai un vif sentiment de la solidarité qui unit mes événements, de la loi nécessaire qui les régit et que je sens qu'à Tacte bon est légalement associée une conséquence heureuse et une conséquence malheureuse à l'acte mauvais. Le sentiment de la justice ne se confond-il point avec le sentiment de l'accomplissement de la loi?

Quand je regrette une action, c'est que je trouve que cette action m'a procuré de la peine, que cette action a été mauvaise; faisant abstraction de tous les antécédents qui la rendaient nécessaire, je conçois l'action contraire comme possible et je me prends à désirer que cette action contraire se fût en effet réalisée. Y a-t-il là quelque chose qui implique le libre arbitre? En aucune façon; rien n'y est libre, ni le sentiment du mal qui est résulté de l'action, ni la conception de l'action contraire, ni la représentation de la possibilité, ni le désir qui a été la suite de cette représentation. — Quand je me repens, il y a à distinguer deux choses dans mon repentir : l'une absurde en effet et qui n'a aucune valeur morale, le désir que le passé soit anéanti ; l'autre très légitime et de très grande importance, la résolution de me conduire dans l'avenir autrement que dans le passé. Le désir d'anéantir le passé s'explique par la conviction où sont la plupart des hommes qu'ils auraient pu agir autrement :

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sans celte conviction ils ne songeraient pas à désirer un passé autre ([u'il a été, ce désir ne surgirait point, mais cette conviction s'engendre selon les lois psychologiques que nous venons de rappeler. C'était cette absurde pensée que le passé peut être changé qui excitait la colère de Spinoza quand il écrivait : « Le repentir n'est pas une vertu, ou, en d'autres termes, il ne provient point de la raison; au contraire, celui qui se repent d'une action est deux fois misérable et impuissant;.... car l'âme, livrée à cette passion, se laisse vaincre et par un désir dépravé et par la tristesse (^). » Mais on peut au contraire à la suite de Hume {^) accorder au repentir une très haute valeur quand on ne voit en lui qu'une résolution d'agir dans l'avenir autrement que dans le passé. Cette résolution naît naturellement à la suite de la conscience de la méchanceté de notre action, elle doit avoir une influence heureuse sur la suite future de nos actes et par consé- ({uent ne saurait être trop louée.

Ainsi le déterminisme explique en les modifiant les diverses notions morales, il explique de même les idées de la justice et du droit. La justice étant définie la conformité avec la loi, il est clair que tout ce qui arrive est juste, puisque rien n'arrive qui ne soit conforme aux lois. Le déterminisme peut cependant opposer le fait au droit et distinguer l'ordre idéal de l'ordre réel. Estant donnés les mouvements de mon bras, la résistance de la craie et les aspérités du tableau, le cercle que je viens de tracer ne pouvait être que ce qu'il est; refuserons-nous cependant au géomètre déterministe le pouvoir d'imaginer le cercle idéal que ce cercle particulier devrait réaliser et qu'il ne réalise pas? En négligeant les antécédents et les circonstances variables, le déterministe peut donc arriver à connaître le devoir-être essentiel des choses, comme le médecin connaît l'état sain d'un organe et le distingue de l'état morbide. A prendre les choses à part, leur fonctionnement isolé peut être conçu autre et meilleur qu'il n'est. Spinoza a pu construire sans contradiction une morale et

0) Éthique, IV, p. 54. — Voy. pins haut, p. 193. (2) Voy. plus haut, p. 259.

une politique idéales. Des lois idéales distinctes des faits réels peuvent donc être formulées par le déterministe tout comme par le partisan du libre arbitre. La formule et la représentation directe de cet idéal peuvent même avoir sur la pratique d'heureux résultats. Selon la vue profonde de M. Fouillée, la contemplation des lois idéales (^) excite les hommes à réaUser ces lois et le réel se conforme ainsi de plus en plus à l'ordre idéal. On pourra dès lors appeler morales les actions qui se rapprochent des lois idéales, et immorales celles qui s'en écartent. Mais il faut toujours reconnaître que cette distinction du fait et du droit est le résultat d'une vue fragmentaire des choses, que l'ordre idéal n'a d'existence qu'au regard étroit de notre esprit, que par suite l'ordre réel seul existe et a droit à exister. Ce n'est pas ici l'ordre idéal qui est supérieur à l'ordre réel, mais l'ordre réel qui vaut plus que l'ordre idéal, puisque celui-ci non seulement n'est pas, mais ne peut pas être; au contraire, celui-là peut être et existe réellement. La santé vaut mieux que la maladie pour le malade, mais c'est là une appréciation de la sensibilité individuelle. A prendre les choses dans l'ensemble, il est possible qu'il vaille mieux pour toutes les sensibilités réunies que les lois soient ce qu'elles sont et aient produit cette maladie. Ainsi, aux yeux du déterministe qui ne s'inquiète que de l'explication des choses, tout est comme il doit être, tout est légal, et par conséquent juste, rien n'est injuste; la force est constamment d'accord avec le droit, cai' tout ce qui arrive est de droit et toutes les choses qui se réalisent sont toujours celles qui ont la force pour elles.

Si maintenant on veut évaluer la valeur de l'ordre des choses et le qualifier en bien ou en mal, on ne le pourra que d'après la quantité de plaisir et de douleur qui se réalise dans les êtres sensibles. Les gens heureux et bien portants pourront trouver le monde bon, les gens malheureux le trouveront mauvais ; ce ne seront là que des appréciations particulières. Les vers joyeux d'Anacréon ou d'Horace, les chants mélancoliques de Lamartine n'expriment que

(1) L'Idée moderne du droit, iii-18; Paris, Hachette, 1880.

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des impressions individuelles. On peut croire que les biens l'emporlent sur les maux ou que les maux l'emportent sur les biens. Les raisonnements métaphysiques de Léopai'di et de Schopenhauer n'ont pas plus de valeur que ceux de Malebranche et de Leibnitz. Seul, M. de Hartmann a vu que pour résoudre la question, il faudrait dresser expérimentalement le bilan des biens et des maux. Mais il n'a pas réussi, car l'entreprise est impossible. Ainsi, la question de la valeur véritable du monde demeure insoluble au déterminisme. On doit remarquer cependant que la plupait des penseurs déterministes de notre temps inclinent au pessimisme; et il y a, à ce qu'il semble, une raison à cela, c'est que la douleur existe et qu'il n'est vraiment pas possible d'appeler bon un ensemble où la douleur entre comme pièce nécessaire. Aux penseurs qui, à la suite de Leibnitz, ont voulu montrer les effets bienfaisants de la douleur, on peut toujours répondre que tous ces effets bienfaisants auraient pu se produire sans la douleur. Sans désir, dit-on, personne n'agirait jamais; donc le désir est nécessaire pour pousser l'être à agir. Or, sans douleur, il n'y aurait pas de désir et dès lors il n'y aurait ni action, ni progrès, ni satisfaction même (*). En raisonnant de la sorte, on oublie que le désir, loin d'être essentiellement pénible, ne l'est au contraire que par accident, lorsqu'il risque de n'être pas satisfait. Mais quand le désir est assuré de pouvoir se satisfaire, loin d'être une peine, il est un plaisir, un plaisir en mouvement qui s'excite et se satisfait sans cesse. Ce qui fait la douleur, ce n'est pas le désir, ce sont les entraves qui s'opposent à sa satisfaction ; tous les bienfaisants effets du désir pourraient donc exister encore, alors même que la peine serait supprimée. Le déterminisme explique la douleur, mais il l'explique comme il explique tous les phénomènes expérimentaux, en avouant qu'il voit bien qu'elle résulte de sa cause, mais sans comprendre pourquoi ni comment elle en résulte. Or, ici nous sommes trop intéressés pour rester froids. Que la formule de l'attraction imiverselle soit /"= ,f, ou f= 3', peu nous im-

(*) Voy. Bruiietière, Conférence sur le pessimisme. — Revue bleue, 1886.

porte, nous n'en avons ni plus de peine, ni plus de plaisir; mais que les lois de la vie soient telles que chaque être voie augmenter avec la perfection de sa vie sa capacité de souffrir (^), nous nous indignons alors, car nous nous heurtons à l'existence d'une irrationalité qui n'est pas seulement une énigme, mais « une énigme cruelle ».

Le déterminisme nous paraît donc devoir à peu près fatalement incliner au pessimisme (2), car il ne peut pas expliquer la douleur parla valeur morale du monde. Pour le déterminisme, il n'y a que du bien et du mal naturels; il n'y a pas lieu de distinguer le bien moral du bien naturel, puisqu'il dérive des mêmes lois et se produit de la même manière. Un homme bon est bon comme une bonne machine ou un bon outil, ou, si l'on veut, comme une plante bienfaisante ou un cheval excellent; mais il n'est plus la cause de sa bonté. On appelle bon ce qui produit du plaisir, et mauvais ce qui produit de la douleur; il n'y a dans le monde que l'ordre intelligible et l'ordre sensible, il n'y a pas d'ordre moral; la science existe et l'ignorance, le plaisir et la douleur, mais la vertu doit se confondre ou avec la science, c'était la pensée de Spinoza, ou avec l'utilité, c'était l'idée d'Auguste Comte, elle n'a pas plus que le vice d'existence indépendante et séparée, « le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre. » « Tout expliquer serait tout absoudre, » a dit profondément M. Lachelier (3); or, le déterministe, qui prétend tout expliquer, doit aussi tout excuser. Les héros de la vertu n'excitent plus dans son âme du respect, mais seulement de l'étonnement, une sorte d'admiration semblable à celle qu'on éprouve devant une haute montagne ou un chef-d'œuvre de l'art; le criminel ne lui hispire plus de mépris, mais de la pitié, et peut-être cette espèce d'horreur sublime et attendrie qu'inspiraient autrefois au paganisme les infortunés poursuivis par la colère des dieux. Dans le

(1) Voy. Richet, Art. sur la Douleur. — Revue des Deux-Mondes.

(2) Voy. Hurrell Mallock, Vivre : la vie en vaut-elle la peine? Tr. Salmon, in-8°; Paris. Didot, 1882. — Garo, le Prix de la vie humaine et la question du bonheur dans le positivisme. — Revue des Deux-Mondes, l^»" août 1882.

(•^) Psychologie et Métaphysique, ad fin, — Revue philos., mai 1885.

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