LA RESPONSABILITÉ LIT3RE
monde du déterminisme, il y a place pour le savant ou pour rhoninie utile, il n'y a pas place pour le saint. Le monde, connue la science dont il réalise les lois, échappe à toute qualification morale, il n'est ni moral ni inmioral, il est amoral.
On répond aux déterministes en leur faisant remarquer qu'ils changent à peu près complètement le sens des mots, qu'ils les expliquent, il est vrai, mais à la condition de les prendre dans un sens tout particulier et qui n'est pas du tout celui où les prend le commun des hommes. Quand on dit, en etlet, qu'on a mérité une récompense ou une punition, on veut dire non pas seulement que nécessairement il résultera de l'acte accompli un plaisir ou une douleur, mais qu'on s'est créé des droits soi-même à ce plaisir ou à cette douleur. Cela est si vrai que nous regarderions tous comme injustes une récompense ou une punition qui seraient les conséquences d'une action accomplie par nous sans notre assentiment intérieur, comme si on nous récompensait parce que, par hasard et sans le vouloir, nous aurions en passant fait fuir des assassins, ou si on nous punissait parce que, par hasard et sans le vouloir, nous aurions tué quelqu'un sans qu'il y eût aucunement de notre faute. Le sentiment de la justice se confond sans doute avec le sentiment de l'accomplissement de la loi, mais il faut dire de quelle loi; il ne se confond pas avec le sentiment de la loi de solidarité naturelle, mais avec le sentiment de la loi de solidarité morale. En sauvant quelqu'un qui se noyait , vous avez pris le germe d'un rhumatisme, appellerezvous votre rhumatisme une juste conséquence de votre action? Il lui est pourtant relié par la solidarité naturelle. De même les joies et les peines de la conscience peuvent s'expliquer, sans doute, dans le système déterministe, mais non sans changer de sens. Celui qui sent au fond de son être la joie du hien accompli, celui qui sent la morsure du remords sentent autre chose que des conséquences psychologiques, comme celui qui, ayant touché du sucre avec sa langue, sentirait de la douceur ou celui qui, ayant touché de même de l'aloès, sentirait de l'amertume, ils sentent la justice
de leur joie et de leur souffrance, ils sentent qu'ils en sont eux-mêmes la cause et c'est précisément cette conviction, qu'ils ne doivent qu'à eux-mêmes leur bienêtre ou leur mal-être, qui augmente la vivacité de leurs impressions. Quant au repentir, n'est-il pas bien téméraire au déterminisme de traiter d'absurde, d'insensé, ce désir vertueux qu'a l'homme qui se repent de vouloir anéantir son passé? N'est-ce pas au contraire cette volition portant sur le passé qui fait en grande partie la valeur morale du repentir? L'homme qui se repent a conscience d'avoir autrefois lésé la justice, blessé le droit, il se propose de ne plus retomber dans la même faute, mais est-ce tout? Non; ce qui fait la valeur morale du repentir, ce qui lui donne la force rédemptrice que lui accorde la conscience, c'est cette mise à néant de la volonté passée par la volonté présente, cette destruction d'un passé vicieux par un présent vertueux. Ce n'est que lorsque l'intention mauvaise du passé a été ainsi annulée par la bonne intention présente, que la conscience se sent dégagée et libre de travailler à de nouvelles bonnes actions. Pour travailler à édifier l'avenir, elle a besoin d'avoir restauré le passé et elle ne peut le restaurer qu'en le détestant, en l'annulant autant qu'il est en son pouvoir. C'est donc ce désir que le passé n'ait pas été en qui réside surtout la valeur morale du repentir.
Ce qui fait le fond commun de toutes les idées morales c'est qu'elles reposent toutes sur l'idée du bien et du mal moral. Pour le partisan du libre arbitre, le bien moral est un bien naturel voulu et réalisé librement pour obéir au devoir; le bien moral se distingue donc profondément du bien naturel par la volonté, l'intention qu'il renferme en plus. Nous distinguons constamment ce qui est de ce qui devrait être et nous ne croyons pas que l'explication physique des faits puisse en rien les justifier bien qu'elle les montre soumis aux lois de la nature. Qu'un homme, en sauvant son semblable, se fasse une blessure qui entraîne sa mort, nous sentons bien en nous quelque chose qui proteste, il nous semble bien que ce qui devrait être n'a pas été; pourtant, comme les causes multiples de cette mort sont enveloppées dans les lois