‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 155 sur 193 · L ORDRE MORAL · texte numérisé non relu

L ORDRE MORAL

universelles, comme il peut y avoir des compensations inconnues, ce sentiment ne s'impose pas à nous avec une irrésistible puissance, il n'est jamais bien fort ni l)ien assuré. Au contraire, qu'après avoir sauvé son semblable, le même homme soit, pour cet acte héroïque, condamné à mort par un tyran, notre conscience se soulève et fait entendre le cri d'une protestation indignée. Ce qui devait être n'a pas été et nous savons ici à qui est la faute. Nous savons quelle est la cause qui a troublé l'ordre et nous la détestons de toute notre àme. — La même conséquence d'une même action peut donc être regardée comme moralement indifférente ou moralement mauvaise selon que nous la rapportons à l'ordre du monde, aux lois fatales de l'univers, ou à une volonté qui aurait pu, si elle avait voulu, ne pas réaliser cette conséquence. Nous l)làmons le tyran, nous ne songeons point à blâmer la nature, nous nous indignons contre le tyran, il n'y a que les fous qui s'indignent contre les choses et montrent le poing au ciel et, s'ils le font, c'est qu'ils croient encore protester ainsi contre une libre volonté qui aurait pu, si elle l'eût voulu, ordonner autrement les choses.

La même action, selon qu'elle est faite par un être qui a de la volonté ou par un être qui n'en a point, change donc de signification et de valeur. Une machine écrase un homme, c'est un malheur; un homme en tue un autre, c'est un assassinat. La première action est indifférente, amorale; la seconde est mauvaise, immorale; le mal naturel est pourtant toujours le même, c'est toujours un homme de moins dans le monde. Bien plus, qu'un homme pèse par inadvertance sur la détente d'un pistolet et en tue un autre, son action n'est point immorale; elle ne le devient que s'il a voulu l'homicide qu'il a commis. Nous distinguons donc le bien naturel du bien moral. Le bien naturel résulte de l'ordre fatal des choses, il est régi par les lois physiques induites de l'expérience; le bien moral est soumis aux lois morales déduites à priori de la conception du bien; il n'est autre que l'ordre nouveau qui résulte dans les choses des intentions de la volonté.

C'est le libre arbitre qui permet ainsi de poser à côté

(le l'oi'dre intelligible et de l'ordre sensible un ordre moral qui se distingue des deux premiers. Cet ordre moral est ce qui devrait être et pourrait être ; Tordre réel se limite à ce qui est. Le bien naturel est donc l'obéissance de la nature aux lois naturelles ; le bien moral est la libre obéissance de la pensée à ses propres lois. Le bien naturel ne peut pas ne pas être, il est fatal et déterminé; le bien moral peut ne pas être, puisqu'en fait souvent il n'est pas réalisé, mais il pourrait être et devrait être, il est donc contingent.

Mais il est bon de remarquer ici que cet ordre n'a pas, comme le voudraient certains philosophes, une existence arbitraire et complètement indépendante. De ce que l'homme est libre on a voulu en conclure que lui seul avait des droits sur soi, qu'il était un absolu véritable et qu'il devait poser lui-même la loi de ses actes en dehors de toute raison autre que sa libre volonté, c'est le sens qu'on a donné à la doctrine deKant, connue sous le nom d'autonomie de la volonté. De ce que le devoir est catégorique, les théoriciens de la morale indépendante croient pouvoir en conclure que seul le libre arbitre de l'homme le pose pour se l'imposer ensuite; une action n'est pas obligatoire parce qu'elle est bonne, mais elle est bonne parce qu'elle est oJaligatoire, et elle est obligatoire simplement parce que nous l'avons posée comme telle. Si le bien résultait d'un ordre extérieur des choses qui viendrait par la raison s'imposer à la volonté, il semble à ces philosophes que l'impératif moral cesserait aussitôt d'être catégorique pour devenir hypothétique puisqu'il serait soumis à une condition extérieure. Mais en disant que la volonté posait elle-même le devoir pour se l'imposer ensuite, Kant n'a jamais voulu dire, on le sait, que tout acte de volonté d'un individu quelconque fût respectable. Outre qu'il n'admettait pas le libre arbitre, mais seulement un acte intemporel de liberté par lequel chaque individu posait son caractère une fois pour toutes, il croyait encore que ces actes de liberté intemporelle ne méritaient le respect que s'ils étaient conformes à la loi. Ce n'est pas en effet l'homme individuel {homo phœnomenon, comme s'exprime Kant), qui pose la loi, mais l'homme essentiel

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