J.E DEVOIR
(homo noumenon). C'est avec sa volonté sans doute que riiomme essentiel pose la loi, mais avec sa volonté bonne ei raisonnable, Kantne manque presque jamais d'accoler ces deux épitliètes au mot volonté. Or, qu'est-ce que cette humanité essentielle, cet homme nouménal, qui joue un si grand rôle dans le système moral de Kant? Si l'on réfléchit qu'il est constamment délini par Kant « une volonté bonne et raisonnable qui pose des lois universelles )), on voit que l'Humanité kantienne est identique à la Divinité de l'ancienne métaphysique. Kant appelle homme le législateur moral que saint Thomas et Leibnitz appelaient Dieu. Mais ce législateur kantien n'est ni plus ni moins transcendant que l'autre; il n'est ni vous, ni moi ; de ce qu'il est absolu il ne s'ensuit pas que nous le soyons.
Le devoir, nous l'avons vu (*), a des origines à la fois moins subhmes et moins arbitraires. Notre raison nous découvrant par la science un ordre des choses qui est la condition de leur existence et de leur bien, nous montre d'une manière évidente et sûre qu'il serait déraisonnable de troubler cet ordre et de bouleverser les lois, nous nous sentons alors obligés et tenus d'obéir à la raison; en lui obéissant c'est encore à nous que nous obéissons puisque la raison est la maîtresse pièce de notre être ; d'ailleurs, puisque nous sommes libres, nous lui obéissons librement, en acceptant ses lois nous les faisons nôtres, tel est le vrai sens de l'autonomie de la volonté. Nous ne sommes donc pas les auteurs absolus de la loi, nous ne sommes pas des absolus ; si chaque libre arbitre pouvait se construire à lui-même la loi qu'il voudrait, la vie morale ne serait qu'anarchie, bouleversement et chaos.
L'ordre intelligible fournit donc à la volonté la règle selon laquelle elle doit agir. L'ordre qu'établit la science est l'ordre même qui devrait être et qui assurerait le bien des êtres. La vertu consiste donc à se soumettre aux lois scientifiques et le vice à se révolter contre elles; ainsi, comme il convient, la vertu travaille à conserver l'ordre ou à le restaurer et le vice à le renverser. La vertu tend à
certifier la science et le vice à l'ébranler. Comme le disait Leibnitz, Tordre naturel des choses devient un ordre moral lorsqu'il dépend de la volonté. Bonum natarale boniim fit morale quum est volontarium. Grâce au libre arbitre, le monde acquiert ainsi une valeur, une vertu nouvelle, une vertu telle qu'elle a mérité par excellence d'être appelée de ce nom. L'ordre moral est supérieur à l'ordre intelligible puisqu'il le suppose et lui ajoute quelque chose encore ; l'ordre intelligible est un moyen dont l'ordre moral est la fm, la science n'est qu'un instrument au service de la vertu. Quand la science sera achevée, si elle peut l'être, nul ne pourra plus être saint sans être savant; dans l'ignorance où la science nous laisse encore des lois essentielles qui tiennent à nos actes les plus ordinaires et les plus intimes, il suffit pour être vertueux et saint de pratiquer l'ordre tel qu'on le connaît et d'adhérer à la grande loi du renoncement et du sacrifice. La vertu peut se rencontrer avec la bonne volonté dans le cœur le plus ignorant et le plus humble. C'est que la bonne volonté est la science souveraine puisqu'elle est l'adhésion à la loi suprême qui conduit le monde dans les voies du Bien et vis-à-vis de laquelle toutes les autres lois ne sont que des instruments et des moyens.
Il y a donc un domaine idéal du droit supérieur au domaine du fait brutal, il y a un domaine de la justice supérieur au domaine de la force ; les vaincus ne sont pas toujours des coupables et la justice ne marche pas toujours du côté des plus gros bataillons. Chassée de la terre par la corruption des hommes, elle ne s'est pas évanouie pour jamais; elle plane encore dans ces régions supérieures de l'idéal où résident pour le métaphysicien, le poète et le croyant les réalités véritables. C'est de là qu'eUe etïraie le vice et qu'elle encourage la vertu; c'est elle qui fait naître dans le cœur de l'injuste triomphant les remords vengeurs et la crainte de l'infaillible châtiment; c'est elle encore qui console au milieu de ses maux le juste qui souffre, elle raffermit son àme, la rassérène et l'enchante d'espérances.
Si maintenant il est établi que l'ordre sensible n'est