DIGNITÉ DU LIBRE ARBITRE
en lui tandis que le fou l'ignore ; dès lors, le châtiment peut agir sur le criminel, et n'a aucune action sur le fou. Aussi les déterministes admettent-ils, avec le code pénal, tout conmie les partisans du libre arbitre, que la gravité du châtiment doit varier avec le degré de connaissance, de discernement que manifeste le crime. Ils admettent que l'homme est responsable de ses actions, parce qu'il peut répondre, qu'il peut dire comment et pourquoi il les a faites. Cette responsabilité varie donc avec l'intelligence et peut être évaluée en degrés. Plus on a cru l'action mauvaise, plus on est mauvais, plus par suite on a besoin d'être incliné par la peine en sens contraire pour être amendé. Ainsi le glaive de la loi ne risque pas de s'émousser entre Jes mains des déterministes. La loi proportionnera encore la rigueur de ses coups au degré d'intelligence et de perversité du criminel, mais elle cherchera moins à peser les dispositions du for intérieur et à leur proportionner le châtiment qu'à apprécier le danger que fait courir à la société l'action criminelle ainsi que les dispositions caractéristiques plus ou moins dang'ereuses que les circonstances révèlent dans l'agent ; le châtiment qu'elle préférera sera celui qui lui paraîtra le plus susceptible de corriger le criminel et de décourager l'imitation par la sévérité de l'exemple.
Si nous demandons à présent aux partisans du libre arbitre comment ils justifient la dignité humaine, ils nous répondront que, seul de tous les êtres de la nature, riiomme peut, à son gré, changer l'ordre des événements. Ce pouvoir unique crée en l'homme une valeur véritablement absolue. L'homme donc ne doit pas être seulement évalué à un très haut prix, mais à un prix qui dépasse toute estime, il doit être respecté, c'est-à-dire n'être jamais pris comme un moyen et toujours comme une fin. C'est un raisonnement analogue, nous l'avons vu, que font les déterministes intellectualistes.
Ce raisonnement suppose dans le libre arbitre une valeur qui lui vient uniquement de son originalité. De ce que le libre arbitre est une force qui se distingue de toutes les autres, on en conclut pour elle le droit absolu à se développer sans entraves. Mais est-ce là solidement
raisonner? Faut -il admettre que toute force qui se distingue des autres par un caractère spécial a le droit pour elle? Personne ne l'oserait avant d'avoir préalablement examiné quels doivent être les effets de cette force. Si les déterministes ont cru pouvoir, sans soulever trop d'objections, considérer l'intelligence comme une fm en elle-même, cela vient de ce qu'il ne paraît croyable à personne que l'intelligence pure arrive à de mauvais résultats. Rien ne peut être mauvais de ce qui est raisonnable. Le principe présupposé laisse aux déterministes le champ libre pour leurs spéculations. Mais si l'intelligence était considérée comme une force capable de produire du bien ou du mal selon les circonstances, nul n'aurait consenti à lui accorder une valeur absolue. La valeur des forces se mesure, non à leur originalité, ni à leur puissance, mais à la bonté de leurs effets. Or, le libre arbitre est une force de sa nature indéterminée. Il peut à son gré bien faire ou mal faire. Gela suffit-il pour lui donner droit au respect? La question qui se pose ici est la question même de l'origine du droit. Les choses, les forces, les êtres ont-ils des droits à exister par le fait même qu'ils sont, ou le droit doit-il être cherché dans une raison, une fm distincte de l'être? Les déterministes adoptent la première solution; dès lors, si l'existence est la mesure du droit, tout ce qui est a droit à être dans la mesure où il est et, comme le degré de la puissance exprime le degré d'être, la puissance ou la force est la mesure du droit. On a trop souvent développé avec éloquence les conséquences de cette doctrine pour que nous y insistions. Mais les partisans du libre arbitre sont précisément ceux qui s'élèvent avec le plus de force contre cette théorie. Ils ne doivent donc pas en admettre le principe, ils ne doivent pas dire : les choses sont respectables par le fait seul qu'elles existent ; la nature des choses est respectable en elle-même, donc la nature du libre arbitre, son libre exercice, doivent être respectés. Aussi les partisans du libre arbitre reconnaissent-ils que tous les actes libres ne sont pas bons, et ils les jugent d'après leur rapport avec le devoir. Ainsi ce qui rend le libre arbitre éminemment respectable, c'est son rapport avec la réalisation du devoir.
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Mais, selon Kanl, c'est ce rapport même (pii fuit de la volonté humaine une chose absolument respectable parce que, sans elle, le devoir ne serait pas posé, car le devoir n'est autre chose que la volonté se prenant elle-même pour fm. Ainsi le devoir n'est pas quelque chose d'extérieur, mais quelque chose d'intérieur à la volonté et se confond avec elle. Le respect qu'on devrait au devoir est dérivé et non primordial, c'est à la liberté qu'il remonte comme h sa source. « Le droit, disait Proudhon, c'est la liberté se saluant de personne à personne, » et beaucoup de publicistes le répètent après lui. — Nous avons déjà au chapitre précédent réfuté cette théorie en montrant que le devoir, loin d'être créé de toutes pièces par la liberté, était un ordre qui se proposait à son acceptation, et ainsi le respect, que l'on doit au libre arbitre est un respect tout secondaire et dérivé. Ce qui fait l'humanité respectable, c'est qu'elle est l'agent du devoir. Donc tout ce qui dans l'humanité contribue à réaliser le devoir est un élément de sa respectabilité. Le libre arbitre n'est donc pas le seul fondement du respect qui est dû à l'humanité. Il est respectable quand il s'unit à la raison, il ne l'est plus quand il se sépare d'elle. Par suite, le seul droit qui dérive de la possession du libre arbitre c'est de faire le devoir ('). Nous avons le droit d'accomplir notre devoir, nous n'avons pas le droit de nous y soustraire. Nous avons le droit de bien faire et non celui de mal faire. Le devoir seul est l'origine du droit et tout droit se rapporte à un devoir.
Ces propositions paraissent incontestables à un point de vue purement moral. Si elles l'étaient aussi à un point de vue social, les partisans du déterminisme et du libre arbitre aboutiraient les uns et les autres à des conséquences identiques, et la solution de la question métaphysique du déterminisme et de la liberté n'aurait aucune importance pour la législation pratique. De môme, en
(i) M. Franck dit très justement : « Le droit est la liberté consacrée et réglée par le devoir. » — Inlroduclion à l'élude du droit civil, [ vol. in-8; Alcan, 1886. — Pour toutes ces théories, consulter l'ouvrage de M. Janet : Histoire de la Science politique dans ses rapports avec la morale, 3^ édit., 2 vol. in-8; Alcan, -1886.
effet, que le déterminisme admet que toute opinion fausse ou dangereuse doit être proscrite, de même les partisans du libre arbitre admettraient que toute action mauvaise doit être empêchée. Ce serait la légitimation de toutes les lois les plus oppressives et les plus tyranniques.
Voyons donc si le libre arbitre a en lui-même quelque dignité propre qui lui mérite le respect. Sans doute le libre arbitre n'a de valeur que par rapport au devoir, mais sans le libre arbitre le devoir lui-même ne saurait être accompli. C'est une conséquence admise, même par les déterministes, que si le libre arbitre existe l'ordre qu'il crée est un ordre moral complètement séparé de l'ordre physique, de l'ordre sensible et même de l'ordre purement intellectuel. C'est par la liberté de son arbitre que l'homme réalise l'ordre moral. Toute diminution, par conséquent, toute entrave apportées du dehors à la franchise de ce pouvoir diminuent par là même la valeur morale du monde. Or, tous les partisans du libre arbitre admettent que la valeur morale du monde est incomparablement supérieure à toutes les autres. Quels que soient donc les risques de mal faire où soit exposé le libre arbitre, nul n'a le droit de le contraindre extérieurement à faire le bien ou à éviter le mal. Le domaine du for intérieur et de la conscience individuelle est fermé à la loi civile. La loi n'a pas le droit d'exiger de moi des actes purement moraux ; elle n'a pas le droit de me défendre des actes privés immoraux. Pourquoi cela? Parce que les pénalités immédiates qu'elle édicté pourraient violenter et contraindre mon libre arbitre, diminuer par là ma valeur morale. On a le droit d'instruire et d'éclairer l'arbitre humain faible ou obscurci, de le fortifier et de le munir pour les luttes futures. On a le droit d'introduire dans l'enfant et dans l'homme corrompu, par une pédagogie savante, par l'hygiène et la médecine, même par l'hypnotisme, si on le peut, des tendances morales qui contre-balanceront les tendances fâcheuses dues à l'hérédité ou à l'habitude. Ce n'est pas là enlever à l'arbitre son libre pouvoir, c'est au contraire le mettre en possession de sa liberté. Tel est le sens du dogme chrétien de la grâce. Mais ce qui n'est pas permis, c'est de diminuer la liberté de l'arbitre, quand elle est