CHAPITRE V Les Conséquences eslliétiques du libre arbitre
Trois questions à résoudre. — Le beau géoni(''tri(|ue. — Loi de progression de la l)eaul6.
— Explication des cas anormaux. — La linalité sans fin. — La beauté morale. — La prâce. — La liberté nécessaire à la beauté. — Valeur esthétique du déterminisme. — Le (luadrillage. — Où se trouve la beauté. —L'art déterministe. — Peinture, sculpture.
— Roman. -- Art dramatique. — M. Brunetièrc cl M. Zola. — Le libre arbitre élément d'intérêt. — Conclusion.
La question des rapports du libre arbitre avec l'esthétique peut être considérée sous un triple aspect. On peut se demander d'abord si la beauté d'un être ou d'un objet individuel a quelque rapport avec la liberté de cet être ; on peut se demander ensuite si le monde du déterminisme dans son ensemble est plus beau que le monde où règne le libre arbitre; on peut enfm se demander si le système déterministe est plus favorable à la production du beau que le système qui ne l'admet point. Ainsi se posent ces trois questions : Un être déterminé est-il plus beau qu'un être libre ? Un monde nécessité est-il plus beau qu'un monde libre? L'art déterministe est-il plus fécond que l'art qui admet l'existence du libre ai'bitre? Il est clair que ces trois questions se commandent l'une l'autre et que, l'une d'elles résolue, la solution des autres en découle facilement.
Posons-nous d'abord la première, la plus simple et par suite la plus facile à résoudre. Quel est l'être le plus beau? l'être déterminé ou l'être lil)re? Pour résoudre cette question, demandons-nous quels sont les caractères des objets beaux. Commençons par les plus humbles des êtres, ceux que crée l'abstraction géométrique, les lignes et les ligures. Ces êtres ont l'avantage de se prêter très facilement à l'analyse et, en outre, d'avoir un sens esthétique aisé à déterminer. Voici une ligne droite, elle
est absolument déterminée par deux points, ollfre-t-elle quelque beauté? Non. A cette ligne droite joignons -en une autre, faisons couper les deux lignes, nous avons un entrecroisement et quatre angles se forment autour du point d'intersection; faisons varier les angles comme nous voudrons, avons-nous quelque chose d'agréable, qui plaise à l'œil, un élément esthétique? Non encore. Plaçons ces deux lignes droites de manière à ce qu'elles ne puissent jamais se rencontrer, nous avons deux parallèles, une route bien droite et bien unie, y a-t-il là un élément de beauté quelconque? Ajoutons d'autres lignes droites de manière à varier les directions et à multiplier les angles, nous avons augmenté le nombre des brusques secousses imposées à l'œil par les changements de direction, nous n'avons encore produit aucune beauté. Ainsi la ligne droite n'offre par elle-même, soit dans son isolement, soit dans ses combinaisons, aucun élément de beauté.
Si nous voulons avoir quelque impression esthétique avec des éléments rectilignes, nous ne pouvons les obtenir qu'en faisant intervenir la symétrie. Or, qu'est-ce que deux figures symétriques? Ce sont deux figures dont les éléments sont réciproquement égaux mais inversement disposés. La disposition symétrique produit un certain plaisir; ce qu'aucune des deux figures séparées ne pouvait faire, toutes deux ensemble le font. Mais le plaisir que procure la symétrie n'est pas un plaisir esthétique complet. Le balancement qu'éprouve l'œil et, à sa suite, l'esprit, est agréable, mais ne satisfait pas entièrement; l'esprit reste en suspens et ne parvient pas à solidariser les deux impressions. Le plaisir esthétique que procure la symétrie est semblable au plaisir intellectuel que procure le scepticisme. Plaisir rare et déhcat, sans doute, mais inachevé, qui ne permet pas qu'on s'y repose. L'architecture, qui est de tous les arts celui qui est le plus forcé de se servir de la symétrie géométrique, corrige ce balancement en plaçant au centre de ses monuments des organes unitaires, portes, colonnades, balcons, avant-corps, qui, grâce à l'idée de leur destination, constituent un centre organique de la symétrie et