PREUVES MORALES
privilège de l'homme. « La dernière puissance à laquelle arrive la nature, la plus haute, est la puissance active qui délibère entre deux partis opposés et qui se décide ^ elle-même pour celui qu'elle préfère (^). » Et l'homme adulte seul possède ce privilège. L'enfant tient encore à ]/ l'animahlé par tout son être, ce n'est qu'en devenant fort / qu'il conquiert la pensée et le libre vouloir (2).
L'homme adulte est donc le seul qui possède, avec la 7:p:a(p£j'.ç, le pouvoir de déterminer la matière de ses \ actions, et de réaliser les choses qu'il a choisies.. Or, cette contingence intérieure, caractérisée par la raison, ) qu'est-ce autre chose que le libre arbitre? L'homme, pour mériter la louange ou le blâme, doit être le père de ses actions, comme il Test de ses enfants (^). Or, il est incontestable que la louange ou le blâme s'applique justement aux actions humaines. L'homme est donc le principe de ses actes. Le vice dépend de nous comme la vertu (*). Si quelque nécessité extérieure forçait l'homme ^ à réaliser ses actions, il n'en serait plus le principe; si quelque nécessité intérieure l'y obligeait, il n'en serait plus responsable. Dans ces deux cas les lois, les préceptes, les avis, les conseils seraient absurdes (^), car il est absurde de commander ou de conseiller quoi que ce soit à celui dont toutes les actions sont réglées d'avance infailliblement. Aristote renouvelle ici les arguments que Platon a mis dans la bouche de Protagoras. (( Le choix est donc le principe de l'action, il en est la cause efficiente, non la cause fmale, et c'est par lui que l'homme est le principe de ses actions (^). »
Mais ici une question se pose : si les actes de l'homme sont contingents non seulement dans leurs conditions
(1) Ravaisson, Op. cU., I, p. 438. BouAsuxtxov oè [jlovov avOpcouo; sait twv 'C.iînit^K Hist. anim., I, 1.
(2; "O'JTô èv Toîç aXXot; C<«JOiç sttiv -Pj lîpoatpôai; o-jtô ev TraaY) rjXtxt'a. — Eth, Eiid., II, 10.
(^) 'Ap-xV stvai, ysvv/jTYiv tù)V upà^ewv, loTnip y.ac Tsxvœv. EtJi. Nie, III, 7. — Ar,)vOv O'jv oTi 6 avOpwTTo; tcov TipâSôwv zii'. yôvvrjXixoç. — Mag. Mor., I, 11.
(*) 'E?' ri[xîv oï xai Yj àpETT^, 6[i,o''wç ôk xai t\ xaxta. — Eth. Nie, III, 5. — 'E?' Yjaiv To (TTtouôaîoiç elvai xai tb 9a"j>>oi?. — Mag. Mor., I, 19.
(5) Mag. Mov., I, 9.
(^) Ilpà^ew; [xàv oZv àpy-f] Trpoaipsaiç, oOev r, xtvr^Tt; àXX'o'j-/ o'j svexa... xat rj TOiauTY) àp/'o àvOpwTtoç. — Eth. Nie, VI, 2.
30 APJSTOTE.
extérieures, mais encore dans leurs conditions intérieures; si non seulement le contraire de l'action choisie était possible au regard de l'intelligence, mais encore au regard des déterminations internes de l'être, si l'action n'arrive pas avec la nécessité d'un syllogisme catégorique, il y a de l'incertitude dans l'avenir et cette incertitude doit avoir des conséquences logiques.
r En logique, de deux propositions contradictoires, si Tune est vraie, l'autre est fausse; si l'une est fausse, l'autre est vraie. Cette conséquence a lieu non seulement quand les deux propositions diffèrent en qualité et en quantité, mais encore quand elles sont toutes les deux singulières et que l'une affirme, tandis que l'autre nie la réalité d'un même événement (^). Ainsi de ces deux propositions : Tout homme est blanc, quelque homme n'est pas hlanc^ il y en a une qui est nécessairement fausse. De même, de ces deux propositions : Socrate est blanc, Socrate n'est pas blanc, il n'y en a qu'une de vraie, l'autre est nécessairement fausse (-). Peut-on transporter ces conclusions aux propositions singulières qui regardent l'avenir? Il me semble bien qu'entre ces deux propositions : Il y aura demain une bataille navale, il n'y aura pas demain de bataille navale, il y a la même opposition qu'entre ces deux autres : Il y a eu hier une bataille navale, il n'y a pas eu hier de bataille navale. Par conséquent, l'alternative est nécessaire et dès maintenant, à un point de vue purement logique, il semble bien que l'une des deux propositions est nécessairement vraie ou nécessairement fausse. Si la bataille navale se donne demain^ il est vrai de dire aujourd'hui que la bataille navale sera, il est faux de dire qu'elle ne sera pas. Mais si, dès maintenant, l'une des deux propositions est nécessairement vraie ou nécessairement fausse, il s'ensuit bien que l'existence ou la non-existence de la bataille navale est nécessairement posée. Or, ce que nous venons de dire de l'existence ou de la non-existence d'une bataille navale pourrait se dire de l'existence ou
(1) De Interpret., VI.
(«) Ibid., VII.