LOGIQUE DES FUTURS CONTINGENTS
de la non-existence de toute autre action contingente. Par conséquent, toutes les actions contingentes deviendraient par là nécessaires. Leur contingence ne serait qu'une apparence dont la spéculation logique montrerait bien vite l'inanité. « Si donc il est nécessaire que de toute affirmation et de toute négation, soit dans les universelles, soit dans les singulières, l'une soit vraie et l'autre fausse, il n'y a plus indétermination ni hasard dans les choses, mais tout arrive nécessairement. Il ne faut donc plus ni délibérer, ni agir. C'est là évidemment une conséquence absurde (^). »
Et de plus, dans cette hypothèse, que deviennent le hasard, la rencontre fortuite de deux séries d'actions qui ne vont pas vers le même but, que devient notre puissance sur nos actes, ce qui dépend de nous, to £?)'r/[j.Tv, notre libre arbitre enfm?
C'est pourtant là l'objection la plus forte qu'un logicien puisse opposer au libre arbitre et à l'indétermination du choix. Cette objection, Aristote se Test faite avec une intelligence parfaite de tous ses termes, et il la résout en faveur de la contingence et du libre arbitre. Le critérium de la vérité ne lui paraît pas être la suite abstraite des déductions logiques, mais au contraire l'expérience concrète. Or, l'expérience lui montre que le principe de certains événements futurs se trouve dans la délibération et dans l'action, qu'il y a de la contingence dans le monde. Il rejettera donc les prémisses dont les conséquences supprimeraient la contingence ; il admettra que, pour les propositions singulières, il n'y aura pas dans l'avenir la même opposition que dans le présent ou dans le passé. Dans le présent, dans le passé, l'une des deux étant vraie, l'autre restera nécessairement fausse et vice versa, mais dans l'avenir, toutes les deux pourront à un égal degré être considérées comme vraies (^). Elles ont pour essence l'indétermination dans le futur et
(*) Ta [JLSV 5-^ (7'j[jL6aivovTa axona xauta xai xotaûxa sTcpa, sÎTiep 7râ(TY)Ç xaxaçaaewc xai aTropao-ewç, y] èm twv xa06).o'j Xsyofxevwv toç xaOoXou, y) èui xcov •xaô' ExatTTOv, àvâyxy^ tcov ocvTtxetfxévwv elvai ty)V [xèv àXYjOri, ty)v de <\)ev5ri, [xriSèv ôà ô-.TOTep' £t:'j-/£v elvai ev toÎ; yivo[i.hoiç, àXkoL uâvxa elvai xa\ yîyvsaôai èl àvayxrjç' wTTS O'jxe po'jXeueaOat ôlot av outî TtpayixaTeOeaOai. — De Interpret., l^ .
O 0'j3èv [xàXXov -q xa-càçaatç, r) aTioçao-tç àXiriO-i^ç. — De Interpret., IX.
on ne peut les considérer à la fois comme futures, comme singulières et comme déterminées, sans contredire les termes mêmes de la question.
Ainsi on ne peut guère nier qu'Aristote ait cru à la puissance de l'homme sur ses actions, à un choix libre, impossible à déterminer et à prévoir. S'ensuit-il qu'il ait cru à une indifférence, à une indétermination absolue de la volonté, à cette puissance absurde à laquelle quelquesuns de nos contemporains réservent le nom de libre arbitre?
Il est incontestable d'abord qu'Aristote, comme Socrate, comme son maître Platon, a cru qu'il y a une tendance générale de l'homme vers le bien, tendance qui joue auprès de la raison humaine le même rôle que joue l'appétit auprès de la sensibilité animale ('). Cette tendance s'impose à nous; nous ne délibérons pas sur son existence, nous l'acceptons. C'est même à cette tendance générale qu'Aristote réserve, nous l'avons vu, le nom de volonté. De plus, l'homme est séduit par l'attrait du plaisir, sollicité par mille biens inférieurs. L'homme ne fait jamais le mal pour le mal (^), jamais il ne choisit une action mauvaise sans y être sollicité par l'appât d'un plaisir. Mais Aristote a constaté que, malgré notre connaissance du bien supérieur, nous pouvions choisir parfois le bien inférieur {^). C'est alors notre libre choix qui donne au bien inférieur la force qui lui manquait pour surpasser le bien supérieur. Il ne dit donc plus comme Socrate : y.a/i; kvMv ojod;, mais : Nous sommes nous-mêmes les auteurs de notre vice comme de notre vertu. Nous posons volontairement le vice et volontairement la vertu. Non que nous ne trouvions quelque avantage dans le vice, sans cela nous ne le choisirions pas, mais nous sommes d'autant plus mauvais que nous préférons les avantages du vice à ceux de la vertu. Nous connaissions aussi la vertu et ses avantages, mais c'est précisément pour cela que nous sommes plus blâmables. Notre responsabilité augmente en raison directe de la
(^)DeAnim., III, 10, M.
(2) BouXexai ô'o'jôe'iç o oîstai ôcvat vtaxov. — Eth. End., II, 7,
(3) Eth. Nie, III, 5.