‹ Essai sur le libre arbitreChapitre 20 sur 193 · RÉSULTAT INDÉTERMINÉ DU CONFLIT DES NÉCESSITÉS · texte numérisé non relu

RÉSULTAT INDÉTERMINÉ DU CONFLIT DES NÉCESSITÉS

considérer l'opposé comme véritablement possible. Aristote n'admet pas la prescience et supprime la partie redoutable de l'objection.

Mais si la métaphysique d'Aristote ne soulève pas d'objection grave contre le libre arbitre, en est-il de même de sa physique? Cicéron range Aristote parmi les philosophes qui ont cru à la nécessité (^). Cicéron s'est-il laissé tromper par des apparences, comme il lui arrive trop souvent, ou a-t-il fondé son opinion sur une certaine partie de la doctrine aristotélique? Quels sont en eiïet les traits essentiels de la physique d' Aristote?

A un bout du monde la matière indéterminée, le premier en puissance, se met en mouvement, attirée vers l'acte pur, et les êtres naissent de son évolution. Tout subit l'attrait du premier moteur immobile, les minéraux par leur forme, les végétaux par leur entéléchie vivante, les animaux par leur appétit, l'homme enfin par sa volonté. Les cieux surtout subissent directement l'attraction du premier moteur; dans leur devenir éternel et leur incorruptible mobilité, ils communiquent au reste du monde des corps l'attrait qu'ils reçoivent. Les astres ont donc une influence directe sur tous les corps de l'univers, et Aristote parle quelque part de « la nécessité qui vient des astres, r, à-s twv à-TÉpojv £l;xap;jiv-r) ('^); » le corps de l'homme ne saurait en être exempt. Il subit aussi le contre-coup des mouvements célestes.

De plus, ce qui forme la partie la plus haute de son intelhgence et de sa raison, le vojc -o'.r^T-.y.cç, tient encore au premier moteur, que cet esprit soit une irradiation substantielle de l'acte pur ou simplement la forme la plus élevée de l'attrait qu'il exerce. Ainsi tout dans l'homme est soumis aux lois universelles de l'attrait divin; sa volonté le pousse nécessairement au bien, son intelligence l'illumine nécessairement des rayons du vrai, son corps est emprisonné dans le fatum corporel. Que reste-t-il donc à la libre puissance de l'indétermination contingente? Il semble bien que Cicéron ait eu raison.

(i) De Falo, XVII. — Leibnitz dit à ce propos : « Je crois que Cicéron se trompe à l'égard d'Aristote. » Ess. de Théod.^ 2« partie, SSL (2) Problem. ined., 16. — Éd. Didot, t. IV, !>•« partie, p. 29S.

Cependant, c'est ce mélange même de nécessités diverses qui permet à Aristote d'admettre la contingence des actions lunnaines. Ce mélange, en effet, constitue notre être et ce mélange crée en nous des oppositions. Ces oppositions sont en nous, viennent de nous, dépendent de nous; elles constituent ce -o ko'r,[jy.^ dont nous cherchions le sens tout à l'heure. La contradiction entre l'intelligence et la volonté, entre les désirs supérieurs et les appétits inférieurs engendre en nous une contingence, une indétermination où les uns et les autres sont tour à tour vainqueurs et vaincus. Et cette contradiction constitue si bien notre essence que détruire la contingence qui en résulte serait nous anéantir nous-mêmes.

Ainsi, pour Aristote comme pour Platon, comme pour l'antiquité tout entière, sauf Epicure, la contingence et l'indétermination des actes n'est pas un pouvoir dont il y ait lieu de s'enorgueillir. Nous sommes supérieurs aux animaux à qui manque cette indétermination, mais nous ne leur sommes supérieurs que par les déterminations plus nombreuses que nous possédons. Si à leurs déterminations ne se mêle pas l'indétermination dans les actes, c'est qu'ils ne peuvent se passer de cette certitude et de cette détermination. Nous possédons de plus qu'eux la raison, et comme nous ne pouvons la posséder entière et parfaite, absolument en acte, il s'y mêle nécessairement de la matière, de la puissance, et par là de la contingence et de l'indétermination : AsylC^jÔar/.a^ (So-jAskjOai TXJTÔv. L'idéal reste toujours au-dessus de la contingence et de l'indétermination, dans la sphère de l'action indéfectible et assurée, dans l'indépendance parfaite de l'être qui reste immobile au sein de sa béatitude et de son éternelle pensée.

Page 1