CHAPITRE IV Épicure
Le système philosophique d'Épicure s'explique par sa morale. — Le souverain bien est un plaisir du repos, une absence de douleur. — Les douleurs de Tàme sont plus à craindre que celles du corps.— La crainte^ Épicure, pour supprimer la crainte des dieux, emprunte sa physique à Démocritcy— 11 ne peut accepter la nécessité. — Pour former le monde, il imagine le cirn^mien. — L'homme est libre.— Doctrine d'Épicure sur les propositions singulières qui regardent l'avenir.— M. Guyau et le libre arbitre dans Épicure. — Argumentation de M. Guyau. — « Observation fondamentale d'Épicure. — L'effort nous prouve que nous sommes le principe de notre mouvement. — En vertu du principe de causalité, les atomes doivent posséder ce que possèdent l'homme et les animaux. — Il induit l'indéterminismedes atomes de l'observation psychologique. » — Réponse: Épicure ne fait que constater l'accord des données de la conscience avec l'indéterminisme atomique. — Il déduit la liberté de la volonté de l'indétermination de l'atome. — Dans la nature il y a des lois certaines. — L'atome n'a pas pour cela perdu la faculté de dévier. — Les déviations étant insensibles restent inaper(,'ues, c'est-à-dire nulles aux yeux d'Épicure. — L'effort s'explique par les différences spécifiques des atomes. — Le libre arbitre se distingue-t-il du hasard? — Épicure distingue le choix du hasard. — Cependant le fond du libre arbitre n'est autre chose que le hasard.
Aristote a découvert parmi les conditions de l'acte moral l'idée d'un commencement d'action qui doit se trouver dans l'agent. L'homme doit être le père de son action pour en être responsable. Aristote a découvert aussi dans l'homme ini attrait général invincible vers le bien, mais l'homme est le maître de choisir ses actions particulières, et le Stagyrite se prononce hardiment pour la contingence des futurs.
Épicure est aussi conduit à l'idée du libre arbitre par des considérations morales. C'est d'ailleurs dans sa morale qu'il faut chercher la clef de tout sa philosophie. C'est en vue de la pratique, il le dit lui-même, que tout le système a été construit {^). La physique a été conçue
(0 npfOTov jjLsv ouv [xr, à'XXo xi xéXo; ex xr,^ 7rôp\ (Xîxôcopwv yvfiWcO):, etxe xaxà (7'jva?ir,v Xeyofxfvwv £Îx' aOxoxîXcb; vofii^eiv 5tî slvai r^'Ktp àxapaHiav xai Tcîaxiv pi6aiov, xaOaTîsp xa\ It:\ xîbv Xoiutov. — Épie. ap. Diog. Laerte, X, 85.
pour étayer la morale et la canonique à son tour pour justifier la physique. Tout est moral dans cette philosophie et il est remarquable qu'on ne puisse expliquer que par la finalité une philosophie qui la nie.
Quel est donc le but d'Epicure? Gomme tous les fondateurs antiques de systèmes de morale, il veut conduire l'homme au souverain bien. Or, le souverain bien se confond pour lui avec le plaisir ; ce plaisir n'est pas le plaisir en mouvement des Gyrénaïques, qui enveloppe l'effort et par conséquent la peine, mais un plaisir du repos, stable, affermi, par conséquent durable, éternel, et qu'aucune inquiétude ne vient troubler ('). Ce plaisir du repos ne contient en lui-même rien de positif, il n'est qu'une négation, la négation de la douleur. La vie, telle que se la fait la plupart des hommes, n'est qu'un perpétuel mouvement, par conséquent un effort continuel, une douleur de tous les instants. Vivre sans douleur, c'est vivre heureux, c'est aussi vivre en repos. Le plaisir est donc caractérisé par l'absence de douleur et se définit une apathie, une indolence, àxàOs'.a (^), indolentia (^), à7:cvia(^).
Donc, apprendre à l'homme à se délivrer de ses douleurs, ce sera lui apprendre à vivre heureux. Quelles sont les douleurs de fhomme? Elles sont de deux sortes, les douleurs du corps et celles de l'àme. Gelles du corps se guérissent par la médecine et la patience. Elles sont d'ailleurs peu redoutables : vives, elles cessent bientôt; longues, elles sont légères (^). Elles ne durent que le temps pendant lequel les organes sont en mauvais état, tandis qu'au contraire les douleurs de l'àme peuvent, grâce à l'imagination et à la mémoire, non seulement attrister le présent, mais assombrir le passé et empoisonner l'avenir. Ces dernières sont donc beaucoup plus à craindre que les premières. G'est des douleurs de l'âme qu'il faut surtout travailler à nous affranchir.
(1) Diog. Laerte, X, 136. — Cicéron, Acad. prïor., II, 42. ODiog. Laerte, X, 131.
(3) Cicéron, De Finlb., I, 11.
(♦) Diog. Laerte, X, 136.
IDÉE GÉNÉRALE DU SYSTÈxME. 39
Or, en quoi consistent ces douleurs? Dans la représentation des maux passés, dans l'anticipation des douleurs futures, dans la crainte (^). La crainte, voilà, à vrai dire, le plus grand des maux dont soulFre l'àme. Et que craint-elle? Elle craint la mort, elle craint les phénomènes célestes, surtout elle craint les dieux, ces dieux dont la volonté arbitraire peut à chaque instant lui enlever la fortune, la santé, le plaisir suprême, le calme du sage, l'ataraxie.
La principale préoccupation d'Épicure sera donc de détruire la croyance à la providence des dieux, à l'immortalité de l'àme (^), de dissiper le mystère qui enveloppe les phénomènes célestes {^). Pour cela, il faut construire une physique. Parmi les anciens systèmes, celui de Démocrite se présentait, niant les dieux, expliquant tous les phénomènes de la nature par un mécanisme, enlevant à l'àme toute survivance personnelle (^). Il se prêtait merveilleusement aux besoins d'Épicure. Le système de Démocrite devait en outre comprendre une morale dont il ne nous reste que des fragments, et cette morale ne paraît pas différer beaucoup de celle qu'Épicure voulait fonder. Ce fut donc la physique de Démocrite que notre auteur emprunta, ce qui justifie le mot de Cicéron : « In physicis totus est alienus (^). »
Mais il ne put la conserver tout entière. En effet, dans le système mécanique de Démocrite, tout est lié, nécessairement enchaîné. La nécessité a donné aux atomes l'impulsion première et tous les événements du monde ne sont que la conséquence nécessaire de ce premier choc. Mais si une nécessité invincible gouverne le monde, n'y a-t-il pas là pour l'homme une source nouvelle de craintes et de terreurs? Qui sait ce qu'a ordonné de nous cette inflexible nécessité? Ne pouvonsnous pas tout craindre de ce pouvoir inconnu et formi-
(') Diog. Laerte, X, 1±2.
(2) Épie. ap. Diog. Laerte, Lettre à Ménécce.
(3) Ibid., Lettre à Pythoclès.
(*) Ibid., Lettre à Hérodote.
(') Cicéron, De Finib., I, 6.
dable? Cette crainte nouvelle est même plus terrible que la crainte des dieux, car « il valait mieux croire les fables sur les dieux qu'être asservi à la fatalité des physiciens. La fable en effet nous laisse l'espérance de fléchir les dieux par des prières, la nécessité est ,^ ^ inexorable (0- »
'^ ^^. Épicure supprimera donc l'inexorable nécessité. Mais alors comment se formera le monde? Il semble que Démocrite avait admis dans les atomes une certaine pesanteur spécifique {^) où on pouvait trouver une cause de variation de vitesse, par conséquent une cause de rencontre pour les atomes. Mais Aristote avait démontré que, dans l'hypothèse de l'existence du vide, les atomes devaient tomber avec des vitesses égales (3), par conséquent sans jamais se rencontrer. Épicure admet cette conséquence (^). De plus, même avec l'hypothèse de vitesses inégales dans les atomes, la nécessité qu'Épicure veut bannir du monde y serait encore restée. Que le mécanisme ait en lui-même le principe de son mouvement ou qu'il le reçoive d'ailleurs, le mouvement est également nécessaire. Pour éviter toutes ces difficultés, Épicure tente un coup désespéré. 11 imagine ce clmamen insensible, ces déclinaisons menteuses, « commentitias declinationes (^), » comme les appelle Gicéron, par lesquelles, dans un temps indéterminé, l'atome s'écarte lui-même de la parallèle d'une manière insensible (^), et peut ainsi s'avancer vers d'autres atomes, les rencontrer, rebondir pour en choquer de nouveaux qui ont aussi décliné et former avec eux l'univers que nous voyons. ...;: A la place du déterminisme universel, de la nécessité inexorable^ Épicure a mis un indéterminisme universel. Qu'on ne lui dise pas qu'il a ainsi rendu la science
(1) Épie. ap. Diog. Laerte, X, 134.
(2) Voir sur ce point une intéressante discussion dans la thèse de M. Liard : De Democrito philosophe, et le commentaire des fragments de Démocrite par Mullaclî.
(3) Physic, IV, 8.
(*) Diog. Laerte, X, Cl. — Lucrèce, II, 221-242.
(^) De Fato, XI, XX. — Cf., ihid., X : Epicurus declinatione atomi vilari necessitatem putat.
(6) Voy. Ravaisson, Mctaph. d' Aristote, t. II, p. 91, note.
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LE CLIXAMKX. 44
impossible, il répondrait qu'il veut faire l'homme i heureux et non pas savant, que la science n'est qu'un înoyen dont la morale est la fm (^), que sa morale est vraie et par conséquent que son système scientifique, indispensable à sa morale, doit aussi être vrai. L'homme n'est plus maintenant asservi à aucune sorte de nécessité, il possède cette volonté arrachée aux destins, fatis auolsa voluntas, dont parle Lucrèce, il peut donc éviter les malheurs futurs par une déviation qui reste toujours en son pouvoir. Rien ne Fenchaîne, rien ne Tasservit, il peut se faire à lui-même son bonheur ou son malheur, donner à sa vie le prix qu'il veut. Il est affranchi de la crainte des dieux : ces dieux vivent dans leur Olympe en épicuriens égoïstes; les phénomènes célestes peuvent s'expliquer comme les phénomènes qu'il voit tous les jours se réaliser autour de lui. Il peut toujours d'ailleurs éviter les événements, leur échapper, il peut échapper aussi à la douleur, vivre heureux, il est libre.
On conçoit l'immense soulagement que procura une pareille doctrine à des âmes courbées depuis si longtemps sous le joug de tristes superstitions. Ce fut parmi les di^cifil^s d'Ëpicure comme un long cri de délivrance dont /ucrèceV?était que l'écho quand il saluait Épicure du nom'de^dieu. Deus ille fuit, Deus, inclute Memmi (^). Mais s'il a eu des admirateurs enthou^siastes, Épicure a r\ rencontré aussi des détracteurs .(Éicéron déjà trouvait son
système incapable de soutenir la^liisctlssion. Du temps ~ d'Horace, bien peu des adversaires de l'épicurisme £^i savaient rendre hommage à la pureté de la vie de son — fondateur et à la réelle élévation morale de ses préceptes; durant tout le moyen âge jusqu'au xvii® siècle, le nom d'Épicurien fut presque une injure. Puis, la réaction est venue, Gassendi a consacré deux ouvrages considérables à réhabiliter Épicure, à exposer et à défendre sa doctrine. De notre temps, on lui fait aussi beaucoup d'honneur. Un livre récent et fort remarqué lui attribue
(0 To'jTOu yàp X'ipi^ aTiavca irpâtToasv otiw; [ly^i' àXyôJfxev, jjir,T£ xapoto^JLîv. — Épie. ap. Diog. Laerte, X, 128. __
(-) Lucrèce, V, 8. — Cf. Cicéron, Tuscul., I, 21 ; Venerantur ut deum.
.une doctrine complète du libre arbitre ('). Il est vrai que l'Académie des Sciences morales, par l'organe de son rapporteur, faisait ses réserves sur ce point môme au moment où elle récompensait l'auteur. M. Guyau a depuis ajouté de nouveaux développements à ce chapitre de son mémoire. Il nous faut à notre tour déterminer la
{\0^\ vraie doctrine d'Épicure.
/^ '-''Nous avons déjà constaté sa répugnance à admettre une nécessité dans le monde. Tout ce qui, de près ou
àJy de loin, tendrait à établir la nécessité est exclu de son
j/ système; il nie la providence et la divination {^). 11 renouvelle la théorie d'Aristote sur les futurs contingents. « Après Aristote, dit M. Ravaisson, Épicure oppose, au nom du hasard et de la liberté, une exception à l'axiome universel qui est la première loi de la raison. Après lui il soutient que de deux propositions contradictoires, il n'est pas nécessaire que l'une des deux en particulier soit vraie ou fausse, parce que d'une décision du libre arbitre non encore effectuée on ne peut rien dire et rien savoir à l'avance (^). » En effet, « si des deux membres de l'alternative l'un est vrai de toute éternité, celui-là est aussi certain, et, s'il est certain, il est aussi nécessaire (*), » de sorte que l'existence de la nécessité est liée à la détermination des futurs. Épicure conclut donc que les futurs sont indéterminés et qu'il y a place dans le monde pour la contingence et la liberté.
Devons-nous cependant aller aussi loin que M. Guyau et trouver dans Epicure une doctrine du libre arbitre (( parfaitement raisonnée » ?
L'opinion de M. Guyau s'appuie surtout sur des passages divers de Lucrèce qui se trouvent entre le vers 250 et le vers 300 du livre II. — M. Guyau expose ainsi la suite des pensées d'Épicure qull retrouve dans
(*) La Morale d'Épicure et ses rapports avec tes doctrines contemporaines,
ar M. Guyau. Ouvrage couronné par l'Académie des Sciences morales et politiques; in-S", Paris, Germer-Baillière, 1881. ^(s^icéron, De Nat. deor., I, %). — Diog. Laerto, X, 135.
^(s^Qicéron, />e Fato,\%; de Nat. deor., I, 19, 199; Acad., IV, 13. (Note ot texte de M. Ravaisson ; Essai sur la Métaph. d'Aristote^ t. II, p. 10(3.)
(*) Gicéron, De Faio, X. .