INTERPRÉTATION DE M. GUYAU
Pour que les atomes se rencontrent, la pesanteur ne suffit pas, il faut une autre force. Mais où trouver cette force? — Ici Épicure fait appel à l'expérience intérieure : il cherche en nous le principe de mouvement qui, transporté au fond de toutes choses, donnera enfin l'explication cherchée.
« L'observation d'où part Élpicure, c'est que nous distinguons en nous-mêmes deux sortes de mouvements impossibles à confondre, le mouvement contraint et le mouvement spontané. Etre mu n'est pas tout; nous savons aussi par expérience ce que c'est que se mouvoir. Nous sommes avertis de l'un par un sentiment tout différent de celui qui nous révèle l'autre. « C'est de la » volonté de l'esprit que le mouvement procède d'abord; » de là il est distribué par tout le corps et les membres. » Et ce n'est plus la même chose que quand nous mar- » chons sous le coup d'une impulsion, cédant aux forces » supérieures d'un autre et à une contrainte violente. » Car, en ce cas, il est évident que toute la matière de » notre corps marche et est entraînée malgré nous, » jusqu'à ce qu'elle ait été refrénée à travers les membres » par la volonté. Ne voyez-vous pas alors, quoique » souvent une violence extérieure nous pousse, nous » force à marcher malgré nous et nous entraîne en nous » précipitant, ne voyez-vous pas que cependant il y a » dans notre cœur quelque chose qui peut lutter contre » elle et se dresser en obstacle? A son arbitre, la masse » de la matière est aussi forcée parfois de se fléchir à » travers les membres, à travers les articulations; » poussée d'abord en avant, elle est refrénée, et, ramenée » en arrière, elle est réduite au repos (^). »
(t) Lucrèce, II, v. 269 :
Ut videas initium motùs à corde creari, Ex animique voluntatc id procederc primùm, Inde dari porro per lotuin corpus et artus. Ncc simile est ut quum impulsi procedimus ictu, Viribus alterius magnis magnoque coactu : >'am lum materiam totius corporis omncm Perspicuum est nobis invitis ire rapiquc, Donec eam refrcnavit pcr membra voluntas. .lamne vides igitur, quamquani vis extera multos Pellat, et invites cogat procedere ssepe,
» Une seconde preuve de l'opposition entre le mouvement volontaire que nous révèle l'effort, et le mouvement fatal des organes, c'est, suivant les épicuriens, le contraste qui existe parfois entre l'élan immédiat de la volonté et son exécution plus lente dans la matière rebelle : tous les êtres animés en sont un exemple. « Ne » voyez-vous pas, quoique la carrière soit devant lui » ouverte en un instant, que l'impétuosité ardente du y> coursier ne peut s'élancer aussi soudainement que le » désire l'âme même? C'est que toute la masse de la » matière, à travers le corps entier, doit être recueillie, » rappelée dans tous les membres pour qu'une fois » rassemblée elle puisse suivre l'élan de l'esprit (^). »
» Voilà les faits d'expérience intime invoqués par Épicure, et qui nous obligent à reconnaître en lui, de la manière la plus inattendue, un prédécesseur de Maine de Biran.
» Maintenant, de ces faits observables, par une induction fondée sur le principe de causalité, Épicure va passer à la considération de l'univers. Il n'y a rien sans cause, et quelque chose ne peut pas venir de rien, voilà le principe. Donc le pouvoir qui est en nous doit avoir sa cause et se retrouver dans les germes des choses, dans les « semences de vie » ou atomes ; donc il ne faut plus se représenter les atomes comme inertes et morts, mais comme portant en eux la puissance de se mouvoir. « C^est pourquoi dans les germes des choses il faut y> avouer qu'il existe également, outre le choc et outre la y> pesanteur j une autre cause de mouvement, de laquelle » nous est venue à nous-mêmes cette puissance qui nous
Prœcipitesquc rapit; tamen esse in pectore noslro Quiddam, quod contra pugnarc obstareque possit; Cujus ad arbitrium quoquc copia matcriaï Cogitur intcrdum flecti per membra, per artus, Et projceta refrenatur, retroque rcsidit?
(1) Lucrèce, 11, v. 263 :
Nonne vides etiam, patcfactis tcmporc puncto Carccribus, non posse tamen prorumpcrc equoruni Vim cupidam tani de subito, quam mens avet ipsa? Omnis enim totum per corpus materiaï Copia conquiri débet, concita per artus Omnes, ut studium mentis annixa scquatur.
VRAIE DOCTPJNE I) KPICURE. 4i)
» esl innée, car de rien nous voyons que rien ne peut » sortir (^). »
Toute cette argumentation de M. Guyau est peu conforme au sens de Lucrèce et ajoute aux paroles du poète. Voici l'argumentation de Lucrèce : Les atomes se rencontrent et ils ne peuvent se rencontrer qu'en déviant, ils dévient donc; cela est prouvé du vers 216 au vers 250 :
Quare etiam atque etiain paullum inclinare necesse est Corpora (v. 243).
La déviation est nécessaire au système, donc elle existe : l'argument est complet. Mais en voici un nouveau : Ce qui prouve encore cette déviation, c'est le fait de la volonté. « S'il n'y a pas un principe qui rompe les chaînes du destin et empêche la cause de suivre la cause à l'infini, d'où vient sur la terre aux animaux, d'où vient cette libre volonté arrachée aux destins (2)? » Puisque cette volonté existe et que rien ne se fait de rien, il faut bien que l'indétermination existe aussi dans le mouvement atomique.
Y a-t-il là « l'induction fondée sur le principe de causante », par laquelle, d'après M. Guyau, Épicure aurait conclu de l'indéterminisme volontaire à l'indéterminisme universel? — Nous ne saurions l'admettre. Ajouter une preuve à une autre, ce n'est pas faire une induction. Épicure constate simplement que l'indéterminisme atomique se trouve d'accord avec l'indéterminisme que nous constatons dans les actes volontaires. Il se sert de cet accord pour renforcer sa première preuve. Et cela est si vrai que la notion du libre arbitre, telle que la conçoit Épicure, est bien plutôt déduite du clinamen
(1) Lucrèce, II, 284 :
Quare in scminibus quoquc idem fateare necesse est Esse aliam, prœter plagas et pondéra, causani Motibus, undè luec esl nobis innala potcsi.as : De nihilo quonium fier! nil posse videmus. Guyau, op. cit., p. 77.
(2) Lucrèce, II, 254 :
Principium quoddam quod fati fœdera rumpat, Ex infinito ne causani causa sequatur; Ijbera per terras unde li»c aniniantibus exstat, l'nde esl ha>c. inquani. l'alis avolsa volunlas?
sans cause des atomes qu'elle ne se trouve dans l'expérience. Pour Épicure comme pour quelques contemporains, le libre arbitre est un absolu, un commencement sans cause et inexplicable (^). Or, Épicure attribue cette liberté non seulement aux hommes, mais aux animaux (animantïhus) . Il confond la spontanéité avec la liberté et M. Guyau n'est pas sans avoir fait la même confusion. Évidemment il faut qu'un philosophe soit fortement emporté par l'esprit de système pour accorder aux animaux le même libre arbitre qu'il accorde à l'humanité, et rien dans l'expérience ne peut l'y autoriser. Mais il faut avouer que l'expérience ne contredit pas formellement cette idée. Or, c'est une règle d'Épicure^ue « tout ce que les sens ne contredisent pas est vrai » .^'ailleurs, les mouvements spontanés de l'animal, de même que les mouvements volontaires de l'homme, échappent souvent à la prévision et par là s'accordent avec le clinamen atomique indispensable au système afin d'éviter le dogme de la nécessitéj Ils s'expliqueront donc par ce clinamen et participeront à son indépendance absolue. Ce n'est pas là une induction psychologique, mais une déduction physique. Le clinamen n'est pas induit de notre liberté, c'est bien plutôt l'indéterminisme absolu-^ de la volonté qui est déduit de l'indéterminisme de) l'atome.
En quoi consiste donc la liberté de l'atome? Elle consiste essentiellement dans une indétermination absolue ; l'atome décline sans raison; il rencontre un autre atome qui, lui aussi, a décliné sans raison. Leur rencontre est un produit de leur indétermination, un pur hasard par conséquent. Le monde est donc bien, pour Épicure, l'effet du hasard, puisqu'il ne résulte que de ces hasardeuses rencontres. Si Épicure croit en outre, dans le sens où le veut M. Guyau, que les combinaisons atomiques ont toujours et à chaque instant la faculté de dévier, rien dans le monde n'est réglé ni ne peut l'être; rien ne peut être par conséquent ni prévu ni
(^) Cicéron, De Fato, XI.